lundi 20 mai 2013

Henry C. Theriault : 'Reparations' as an Essential Element of any Just Resolution of Genocide / Les réparations : un élément essentiel à tout règlement juste d’un génocide


© Wiley-Blackwell, 2007


Les réparations : un élément essentiel à tout règlement juste d’un génocide

par Henry C. Theriault

The Armenian Weekly, 23.04.2011

 

[Durant des décennies, la question des réparations fut largement absente du discours sur le génocide arménien. Pour certains, elle était implicite. Une fois l’affaire reconnue au plan général comme un génocide, ils espéraient que les réparations pussent occuper une place centrale dans ce discours. Pour d’autres, cette idée constituait un improbable château en Espagne ou un mirage déstabilisant. En faire mention trahissait un agenda « nationaliste » et interférait avec les efforts concrets visant à obtenir une reconnaissance internationale, et finalement de la part de la Turquie, du génocide arménien.]

Voici dix ans, nombre de ceux qui s’intéressaient à la question du génocide arménien, y compris certains négationnistes, admettaient qu’une certaine forme de progrès sur cette question était nécessaire. Les volontés de régler la question étaient lourdes d’une vague notion de « dialogue », qui prédomina durant plusieurs années. Or un dialogue sur le dialogue n’engage pas de manière substantielle la question de la justice – ou, de fait, celle du pouvoir différentiel entre Turcs et Arméniens dans leurs dimensions nationales. (1) Certains membres de la communauté arménienne, auxquels font écho quelques voix en Turquie telles que Ragip Zarakolu et Temel Demirer, ont relevé ce défi. Le génocide arménien doit être traité non par un quelconque règlement, mais par un règlement juste.  

Il y a trois ans environ, une masse critique d’Arméniens suivit l’exemple d’autres groupes victimes, afin de reconnaître l’importance de la justice dans tout règlement de génocide, esclavage, apartheid, etc., et des réparations comme moyen le plus évident et productif d’obtenir cette justice. Résultat, les réparations sont désormais reconnues comme une préoccupation légitime au regard du génocide arménien. Alors que, durant les périodes antérieures, la question était de savoir si oui ou non le concept de réparations aurait un tant soit peu droit de cité dans le discours concernant le génocide arménien, la question n’est plus maintenant de savoir si les réparations au titre du génocide feront l’objet de débat, mais bien plutôt de savoir si les réparations constituent une exigence pour un règlement juste, à long terme, du génocide arménien. Certains chercheurs et militants, membres des communautés turque et arménienne, et d’autres continuent de rejeter les réparations comme composante d’un règlement juste, tout en reconnaissant maintenant que la formulation d’un plan légitime de règlement de la question du génocide arménien doit passer par une prise en considération des réparations.

Si bien que la question des réparations est maintenant sur l’écran radar de ceux qui, à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté arménienne globale, ainsi que des chercheurs, militants politiques et autres, pour qui le génocide est un problème contemporain. La montée en puissance des réparations dans le débat collectif a été cependant quelque peu minée par un manque de clarté quant à savoir ce que le terme de « réparations » signifie. Il existe, en fait, deux concepts opératoires très différents. L’assemblage de ces concepts peut constituer une simplification naïve du problème, mais il peut aussi servir la cause de ceux qui sont opposés à la seconde forme, plus sérieuse, de réparations.

Le premier concept de réparations s’entend comme la compensation individuelle au titre de dommages matériels spécifiques, résultant d’actions menées par les membres du groupe perpétrateur, lors du génocide arménien. Si les dommages concernés furent certainement de nature génocidaire, et la reconnaissance du génocide arménien serait très utile pour établir que ces personnes ont vécu des pertes injustes durant la période du génocide – de biens meubles ou immeubles dont leurs descendants eussent pu hériter, en sorte que les biens en question puissent être restitués ou indemnisés à l’heure actuelle – ce genre de restitutions ou d’indemnisations ne saurait constituer de réparation au titre du génocide arménien en tant que tel. C’est cette forme de réparation qui a récemment fait l’objet de procès instruits aux Etats-Unis. (2)

Le second concept considère les réparations comme une forme possible de justice pour le génocide arménien dans son ensemble, entendu comme un processus unique, cohérent, de destruction, planifié et orchestré par un groupe de gens, exécuté par un groupe plus large de participants, et ciblant les Arméniens en général. (3) Si la réparation n’est pas une forme exclusive de justice au titre du génocide, puisque des choses telles que la sanction criminelle ne sont plus possibles, elle représente maintenant un point central. L’objectif clé des réparations ainsi conçues est la réhabilitation. « Réhabilitation » revêt ici deux dimensions. La première est la réhabilitation de la société perpétratrice par rapport aux éléments génocidaires inscrits via la participation à grande échelle des élites et des gens ordinaires au génocide, et au fait qu’ils aient perduré dans les institutions militaires, politiques, économiques et culturelles de l’Etat et de la société turque depuis lors, puisqu’ils n’ont jamais été exposés pour ce qu’ils sont et supprimés. La seconde est la réhabilitation du groupe victime qui continue à souffrir et être lésé selon des modalités significatives, qui résultent directement du génocide arménien.

Quels sont les avantages et les dommages les plus injustes du génocide, que des réparations peuvent traiter ? Les Turcs profitent de nos jours d’une puissance économique bâtie en partie sur une masse énorme de richesses expropriées, prises aux Arméniens, et sur un territoire dépeuplé de sa population arménienne. Non seulement ces richesses se sont transmises au fil des générations, mais elle constitua le fondement d’un développement économique ultérieur. Ce profit s’est accompagné de la perte croissante non seulement des richesses initiales et des terres, mais de tous les profits économiques qui eussent pu être réalisés par les Arméniens. De même, la Turquie est une puissance régionale majeure, avec une suprématie politique, un vaste territoire et une population nombreuse. Si le génocide ne s’était pas produit, ou même qu’un génocide se soit produit, mais que les nationalistes turcs aient laissé tranquille la nouvelle république d’Arménie après la Première Guerre mondiale, l’Arménie serait alors bien plus étendue au plan territorial et donc bien plus solide et sûre que ce petit pays sans accès à la mer qu’elle est aujourd’hui. Un vaste Etat aurait soutenu une croissance démographique bien plus forte. Il aurait offert un lieu plus sûr et plus tranquille pour le développement des familles et des communautés arméniennes par les survivants. Ce qui aurait procuré aux survivants, y compris les réfugiés qui fuirent à l’étranger et les Arméniens turcisés par la force lors du génocide, un espace dans lequel ils eussent pu restaurer leur identité et rebâtir leur vie et leur communauté. La population de cette république d’Arménie plus vaste compterait aujourd’hui 20 millions d’habitants, faisant de l’Arménie une puissance régionale sûre, voisine d’une Turquie plus petite, au regard de sa population actuelle. (4)

Ce qui, en retour, signifierait une relation de pouvoir toute différente entre l’Arménie, les Arméniens et la Turquie. Par exemple, toutes deux comptant de vastes territoires et des populations nombreuses, il serait beaucoup plus difficile, sinon impossible, pour la Turquie d’imposer un blocus sur l’Arménie, indépendamment de la haine existante envers les Arméniens. La Turquie serait contrainte de traiter l’Arménie et les Arméniens, y compris ceux vivant à l’intérieur de ses frontières, avec des marques au moins apparentes de respect et d’attention. Au lieu de cela, de nos jours, conséquence du rapport de domination qui existait sous le régime du millet, et maximisé avec l’affirmation du pouvoir absolu de la Turquie sur la vie et les biens des Arméniens au moyen du génocide, la Turquie et les Turcs exercent un pouvoir significatif sur l’Arménie et les Arméniens en Turquie et à travers le monde. Ils peuvent dénigrer les Arméniens, nier le génocide, s’ingérer dans le fonctionnement de l’Etat arménien, et plus encore, sans conséquences. Ils peuvent détruire en toute impunité le patrimoine culturel et architectural arménien subsistant en Turquie. (5) Les Arméniens à travers le monde demeurent sujets à une relation de domination asymétrique, qui illustre à quel point le génocide a consolidé et étendu le système antérieur du millet. (6) L’ « indépendance » de la république d’Arménie n’est autre qu’un combat incessant pour sa survie et contre des forces de répression exercées par un Etat et une société turque bien plus puissants – et injustement puissants. Peut-être le paradoxe le plus difficile à observer est-il que l’essentiel du pouvoir que la Turquie et les Turcs déploient actuellement pour opprimer encore plus les Arméniens, est le produit direct ou indirect du génocide.

Les comportements anti-Arméniens inscrits au plan individuel, culturel et institutionnel perdurent de même en Turquie. Au vu de ces comportements, les Arméniens restent des cibles propices de violence et de frustration, et si un Arménien se comporte en égal d’un Turc – y compris dans les milieux « progressistes » - et exige d’être traité comme un être humain égal, ayant droit à la dignité et à l’autonomie, et de voir ses droits respectés en dehors de tout principe éthique abstrait, et non en fonction des caprices de ses maîtres, il ou elle est l’objet de colère, de haine et de représailles. (7) De fait, nombre de Turcs perçoivent les Arméniens agissant en tant que leurs égaux comme des Arméniens affirmant leur domination sur les Turcs, car la présomption de la supériorité des Turcs sur les Arméniens est profondément enracinée dans la culture turque (8), une culture qui enseigne ses valeurs fondamentales aux Turcs, de génération en génération.

A ces effets du génocide de nos jours, on pourrait en ajouter beaucoup d’autres, dont le moindre n’est pas la perte d’un million et demi d’Arméniens qui furent massacrés et tous ces Arméniens qui eussent pu naître d’eux, leurs enfants, petits-enfants, etc. Il y a aussi la souffrance de dizaines de milliers de femmes et de jeunes filles, sans oublier nombre de jeunes garçons, contraints à un esclavage sexuel et/ou domestique. On pourrait encore ajouter les effets du traumatisme de la victimisation liée au génocide pour les survivants et les générations suivantes. (9) Et ainsi de suite.

La seconde forme de réparations, telle qu’elle a été conçue par le Groupe d’Etude sur les Réparations au titre du Génocide arménien dans son rapport intermédiaire (10), vise à traiter ce type de pertes/profits, déséquilibres/dominations et leurs effets continus grâce à un ensemble complexe d’initiatives financières, territoriales, éducatives, sociales et symboliques. Les réparations ne concernent pas un paiement en espèces, par exemple, même si une indemnisation financière doit faire partie de cette approche globale. Les réparations ont plutôt à voir avec l’Etat et la société turque assumant leur responsabilité quant aux modalités par lesquelles ils ont tiré profit du génocide au plan territorial, économique, politique, militaire, etc., et dans quelle mesure les Arméniens continuent d’être affectés en termes d’identité, de psychologie, de culture, de perspectives politiques, d’économie et autres ; les réparations concernent la manière de traiter les profits moralement injustes, ainsi que les besoins urgents au plan politique et matériel des Arméniens, ainsi que leur identité et leur dignité amoindrie du fait du génocide. Ces problèmes doivent être traités, sinon en totalité, du moins à un niveau raisonnable, si l’on veut changer l’atroce héritage du génocide arménien. Les réparations constituent le moyen le plus approprié pour ce faire. (11) Proposer de substantielles réparations devrait être un choix de la part de l’Etat et de la société turque, afin d’opérer une sorte de sacrifice significatif, visant à partager en partie le fardeau du génocide avec les Arméniens, pour qui le fardeau sera toujours bien plus lourd que pour les Turcs, même si les Turcs font leur possible pour traiter les dommages majeurs du génocide.

Il est vrai que les effets de la violence génocidaire et des biens personnels spoliés ont profondément affecté les Arméniens au plan personnel et familial en particulier, et qu’ils ont partie liée avec les effets du processus génocidaire global aux yeux de nombreux Arméniens. Parallèlement, ces deux approches des réparations sont profondément différentes et doivent être clairement distinguées dans les échanges et les débats futurs sur les réparations. Comme plus d’un siècle d’expérience amère du déni turc (à commencer par les massacres de 1894-96) l’a enseigné aux Arméniens et à ceux qui se préoccupent du simple droit juste à l’existence de ces mêmes Arméniens, dans le débat émergent sur les réparations relatives au génocide arménien, il y aura ceux qui soutiennent l’impunité et le profit génocidaire de la Turquie, qui feront tout leur possible pour embrouiller la question des réparations. Il y aura aussi ceux qui, dans la communauté arménienne, bouleverseront et manipuleront les débats sur les réparations et tout processus de réparations, qui leur échapperait, au profit de leur propre agenda. Si la recherche de compensations individuelles est un choix individuel – et nul ne saurait être empêché d’agir ainsi par quelque pression que ce soit, mais devrait être soutenu dans ce genre d’entreprise – les procès d’indemnisation individuelle et les approches du même ordre ne sauraient être confondus avec un processus global de réparations visant la justice au regard du génocide arménien. Des revendications individuelles couronnées de succès ne sauraient faire office de justice au titre du génocide et utilisées pour interférer avec la recherche de la justice. Des poursuites à titre individuel peuvent rendre une justice, mais seulement une justice pour des meurtres et des spoliations indues à titre individuel, non au titre du génocide dans son ensemble. Même les recours collectifs demeurent des agrégats de revendications individuelles. Les paiements au titre des réparations individuelles vont à des Arméniens à titre individuel. Rien n’oblige ces réparations à profiter à d’autres Arméniens ou à des institutions et structures sociales, culturelles et politiques arméniennes. Même si ceux qui gagnent leurs procès font don de ce qu’ils reçoivent à des organisations arméniennes ou investissent ces sommes en république d’Arménie, cela reste un choix et un acte privé qui ne peut traiter le génocide arménien à ses niveaux politiques, culturels et psychologiques au sens large, qu’il affecte si profondément. Les réparations individuelles en tant que simples processus judiciaires ne font pas symboliquement fonction de justice. Elles ne peuvent conduire à une réhabilitation sociale en Turquie, ni restaurer la dignité et la valeur humaine des Arméniens en tant qu’Arméniens. Au mieux, ce genre d’entreprises individuelles complètent plus qu’elles ne remplacent une approche plus large, centrée sur la justice.

La différence entre ces deux conceptions des réparations renvoie donc au cœur même du génocide. Il existe depuis longtemps un débat philosophique quant à savoir si des groupes sont des agrégats d’individus ou s’ils revêtent des aspects non réductibles aux biens des individus qui les composent. Plus précisément, les dommages causés à un groupe sont-ils simplement les dommages causés à chaque ou à plusieurs individus au sein de ce groupe, ou bien d’autres dimensions s’ajoutent-elles, de sorte que l’on puisse différencier réellement les dommages causés à un groupe de ceux causés à un individu ? La justice due envers un groupe est-elle un simple règlement en faveur de chaque membre du groupe, ou bien est-ce quelque chose de plus, qui concerne le groupe et qui ne peut être réduit à des résultats individuels ? Il semblerait que là réside la ligne de faille entre les deux formes de réparations abordées dans cet article, mais tel n’est pas le cas. Même ceux qui rejettent la notion de « dommage collectif », n’y voyant rien de plus d’un agrégat de dommages individuels, admettent que, lorsqu’un groupe d’individus – avec ses interdépendances sociales, culturelles et politiques, ses intérêts partagés, etc. – est l’objet de dommages, le dommage causé au groupe, dans la mesure où il affecte des individus (chacun d’eux ayant perdu des aspects de leur identité, dignité, réseau de soutien social, soutiens pour les moyens économiques d’existence, possibilités d’impact politique, etc.), ne constitue pas simplement un ensemble de dommages individuels, comme ce serait le cas s’il n’y avait pas de groupe. (12) La perte du groupe représente un dommage individuel, mais qui n’est pas comparable aux dommages individuels en l’absence d’un groupe. Comme Raphaël Lemkin, qui forgea le terme « génocide » en 1943, l’a pensé, un « génocide » est la destruction non seulement des existences physiques d’une population, mais aussi celle des « fondements essentiels de l’existence de groupes nationaux, » dont « la désintégration des institutions politiques et sociales relatives à la culture, à la langue, aux sentiments nationaux, à la religion, et l’existence économique de groupes nationaux. » (13) Traiter le génocide arménien requiert de traiter ces dommages, ce qui signifie soutenir la reconstitution de la structure du groupe, dans la mesure où cela contribue au bien-être individuel. Une compensation individuelle peut aider un individu à équilibrer l’impact à long terme du génocide sur lui/elle, mais ne contribuera pas à la reconstitution du groupe en tant que tel. Pour cela, une réparation collective est nécessaire. Et si une réparation collective est requise pour traiter les dommages du génocide en tant que génocide – à savoir, un dommage collectif – alors un règlement juste d’un génocide se doit de comporter une dimension réparatrice.         
              
Notes

1. Pour une analyse de la relation de domination asymétrique turco-arménienne via le génocide arménien et demeurée intacte depuis lors, voir Theriault, « Genocide, Denial, and Domination : Armenian-Turkish Relations From Conflict Resolution To Just Transformation, » Journal of African Conflicts and Peace Studies 1 :2 (September 2009), p. 82-96.
2. Voir, par exemple, « Armenian Americans Sue Turkey for Genocide Losses, » The Armenian Weekly, July 30, 2010, www.armenianweekly.com/2010/07/30/armenian-americans-sue-turkey-for-genocide-losses.
3. Le même processus génocidaire Comité Union et Progrès/Jeune-Turc, visant la destruction des Arméniens, cibla les Assyriens et les Grecs. Comme la présente étude est centrée sur les réparations dues aux Arméniens, et que l’A. n’a ni l’expertise, ni la prétention de dire comment les Assyriens ou les Grecs devraient engager un processus de réparation, la base de toute revendication de réparations de la part des Assyriens ou des Grecs, ou avancée en leur nom, est la même base de génocide qui sous-tend les revendications des Arméniens.
4. Alfred de Zayas, Jermaine McCalpin, Ara Papian, et Henry Theriault, Resolution With Justice-Reparations for the Armenian Genocide : The Report of the Armenian Genocide Reparations Study Group, texte préliminaire inédit, 20 oct. 2010.
5. Dickran Kouymjian, « Confiscation of Armenian Property and the Destruction of Armenian Historical Monuments as a Manifestation of the Genocidal Process, » Armenian Studies Program/California State University, Fresno, http://armenianstudies.csufresno.edu/faculty/kouymjian/articles/confiscation.htm.
6. Theriault, « Post-Genocide Imperial Domination, » in Khatchig Mouradian, éd. Controversy and Debate : Special Armenian Genocide Insert of the Armenian Weekly, April 24, 2007, p. 6-8, 26.
7. L’assassinat de Hrant Dink en est un exemple.
8. Theriault, « Rethinking Dehumanization in Genocide » in Richard G. Hovannisian, ed., The Armenian Genocide : Cultural and Ethical Legacies (New Brunswick, NJ : Transaction Press, 2007), p. 27-40.
9. Voir, par exemple, Anie Kalayjian, Siroon P. Shahinian, E.L. Gergerian, et L. Saraydian, « Coping with Ottoman Turkish Genocide : An Exploration of the Experience of Armenian Survivors, » Journal of Traumatic Stress 9 (1996), p. 87-97.
10.  De Zayas et al., op. cit.
11.  Voir, par exemple, Theriault, « Reparations as the Necessary Path to Improved Armenian-Turkish Relations, » conférence présentée dans le cadre de la table ronde « The Issue of Reinstating the Rights of the Armenian People and Armenian-Turkish Relations », lors du Colloque Pan-Arménien sur les relations arméno-turques et le conflit de l’Artsakh [Pan-Armenian Conference for the Discussion of Armenian-Turkish Relations and the Artsakh Conflict], Parlement de Stépanakert, République du Haut-Karabagh, 10 juillet 2009.
12. Voir, à titre d’exemple, Stephen Winter, « On the Possibilities of Group Injury, » in Claudia Card et Armen Marsoobian, éd. Genocide’s Aftermath : Responsibility and Repair (Malden, Massachusetts : Blackwell, 2007), p. 111-131.
13.  Israel Charny, « Classification of Genocide in Multiple Categories, » in Charny, éd., The Encyclopedia of Genocide, Vol. I (Santa Barbara, Californie : ABC-Clio, 1999), p. 3-7. 

[Henry C. Theriault est titulaire d’un doctorat en philosophie de l’université du Massachusetts, avec une spécialisation en philosophie sociale et politique. Il est actuellement professeur et occupe une chaire au département de philosophie à l’université d’Etat de Worcester, où il enseigne depuis 1998. Depuis 2007, il exerce les fonctions de co-rédacteur en chef de la revue spécialisée Genocide Studies and Prevention et de conseiller auprès de l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide (IAGS). Ses recherches portent sur les approches philosophiques des questions génocidaires, en particulier la négation du génocide, la justice à long terme et le rôle de la violence contre les femmes dans un génocide. Il intervient régulièrement comme conférencier aux Etats-Unis et à travers le monde.]

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/04/23/reparations-as-essential-element-of-any-just-resolution-of-genocide/
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.


dimanche 19 mai 2013

Taner Akçam : Le meurtre de Tchilinguirian : une étude de cas à partir de la rafle des intellectuels arméniens en 1915 / The Chilinguirian Murder : A Case Study from the 1915 Roundup of Armenian Intellectuals


Roupen Sévag Tchilinguirian (1885-1915) et Hélène Apell (1890-1967)
© http://www.deutscharmenischegesellschaft.de 

 
Le meurtre de Tchilinguirian : une étude de cas à partir de la rafle des intellectuels arméniens en 1915

par Taner Akçam

Holocaust and Genocide Studies (Oxford) 25, no. 1 (Spring 2011)

 

[La recherche sur la destruction de la communauté arménienne de l’empire ottoman tend à se focaliser sur les aspects historiques, politiques et sociologiques généraux du génocide. L’ouverture progressive des archives ottomanes du Premier Ministre à Istanbul a permis d’éclairer certains micro-aspects de la planification et de la mise en œuvre du génocide arménien. A partir de documents et de témoignages oculaires liés au meurtre du docteur Roupen Sévag Tchilinguirian, l’A. livre d’importants aperçus sur l’implication des autorités centrales dans l’assassinat des intellectuels arméniens.] (1)

Le 22 juin 1915, les autorités ottomanes arrêtèrent le docteur Roupen Sévag Tchilinguirian, médecin et poète arménien, dans le cadre de la rafle en cours des intellectuels arméniens. Elles l’envoyèrent tout d’abord à Chankiri [Çankırı], une localité située dans la province de Kastamonu. Le 26 août, elles le transférèrent de Chankiri à Ankara, mais durant le voyage, aux environs du village de Kalecik, Tchilinguirian et d’autres détenus furent torturés et assassinés. (2) Des documents conservés dans les archives ottomanes – en particulier, celles du ministère de l’Intérieur -, ainsi que des récits arméniens, révèlent que les responsables du Comité Union et Progrès (CUP) alors au pouvoir, au plus haut niveau gouvernemental, ont pris une part active dans le meurtre de Tchilinguirian et d’autres intellectuels arméniens. Les documents donnent fortement à penser que non seulement les autorités centrales avaient pleinement conscience de ces meurtres, mais qu’elles y ont aussi pris part en les programmant. Dans les rares cas où des officiels locaux bien intentionnés se saisirent et poursuivirent les assassins, des responsables de plus haut rang intervinrent pour obtenir leur libération.

Ces meurtres eurent lieu dans le contexte de la répression à grande échelle visant l’élite arménienne ottomane, qui débuta avec l’entrée de l’empire dans la Première Guerre mondiale. Le parti nationaliste turco-ottoman alors au pouvoir, le C.U.P., avait pris le contrôle en 1908, lors de la révolution « Jeune-Turc », sans effusion de sang. Dans la phase initiale de son règne, le C.U.P. visa à mettre en œuvre une politique du İttihad-i Anasır, ou « Union des peuples, unité de tous les sujets de l’empire ottoman. » Mais, du fait des difficultés qu’il rencontra dans cette entreprise, le régime dut rapidement réduire cette politique, pour l’abandonner totalement après les guerres balkaniques de 1912-1913. A la veille de la Première Guerre mondiale, le C.U.P. lança un nouvel effort pour transformer le caractère multiethnique et multireligieux de l’empire au profit d’une homogénéité ethnico-religieuse turco-musulmane. Laquelle politique nécessitait d’épurer l’empire de ses éléments chrétiens. Les autorités ciblèrent tout d’abord la population grecque, l’expulsant en grand nombre vers la Grèce par des méthodes coercitives, y compris des massacres. Durant les années de guerre 1915-1917, l’attention du régime se tourna vers les Arméniens. Finalement, une grande partie de la population arménienne de l’Anatolie fut soit exterminée, soit déportée vers des déserts dans la Syrie et l’Irak actuels.

L’arrestation par les autorités ottomanes des intellectuels arméniens, le 24 avril 1915, est considérée comme le début du génocide arménien. Roupen Tchilinguirian figurera de même au nombre croissant de prisonniers. Son dossier bien documenté témoigne des postures et des priorités du régime lors des premières phases de la destruction de la population arménienne ottomane.

L’arrestation du docteur Tchilinguirian
 

Roupen Sévag Tchilinguirian (1885-1915) naquit près d’Istanbul dans la ville de Silivri, où il fut écolier et collégien dans des établissements d’enseignement arméniens. En 1905 il est diplômé de l’Ecole Berbérian d’Istanbul. Il part étudier la médecine à Lausanne, en Suisse, tout en continuant à s’intéresser à l’art et à la littérature. Sa prose et sa poésie commencent à paraître dans la presse arménienne d’alors. Avec pour toile de fond la révolution Jeune-Turc de 1908, Tchilinguirian et quelques amis créent l’éphémère journal Sourhantag [Courrier], lors d’un séjour estival à Istanbul. Tchilinguirian entretint ainsi, entre autres, un contact étroit avec le milieu intellectuel arménien.

Profondément affecté par les massacres d’Arméniens à Adana en 1909 par une population turque appuyée par des unités militaires de la province, Tchilinguirian  publia son premier ouvrage, Garmir Kirke [Le Livre rouge], l’année suivante. Parmi les poèmes qui composaient ce recueil figurait le long Vertchin Hayere [Les Derniers Arméniens] qui, après 1915, sera lu comme un présage de la catastrophe à venir. En 1913 et 1914, de courts textes de Tchilinguirian parurent en feuilleton dans la revue Azadamard [La lutte pour la liberté], l’organe officiel de la Fédération Révolutionnaire Arménienne, une organisation révolutionnaire socialiste nationaliste, créée en 1890 à Tbilissi. L’organisation luttait pour les droits sociaux et politiques des Arméniens, avec pour objectif ultime d’obtenir une autonomie administrative au sein de l’empire.

Une fois diplômé en 1911, Tchilinguirian exerça la médecine à Lausanne jusqu’en mai 1914, date à laquelle il repartit à Istanbul avec son épouse depuis quatre ans, Hélène (née Apell), et leur fils Lévon. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, le docteur Tchilinguirian fut enrôlé et commença à exercer en tant que médecin militaire à Tchanakkale [Çanakkale] et à Istanbul. (3)

Tchilinguirian fut arrêté le 22 juin 1915 (4) et arriva à Chankiri six jours plus tard. (5) D’après sa famille, la demeure des Tchilinguirian ne fut pas fouillée lors de son arrestation. (6) Les autorités ne portèrent aucune accusation – ni au moment de l’arrestation, ni après l’arrivée du médecin à Chankiri – et ne lancèrent aucune enquête. Dès que son mari fut emmené, Madame Tchilinguirian contacta ses parents en Suisse. Nous savons par des lettres de Tchilinguirian en date des 6 et 13 juillet (7), ainsi que par une lettre du 26 août, émanant de son beau-père, Franz Apell-Dörr, adressée à l’ambassade d’Allemagne, que la mère de Madame Tchilinguirian, Marie Apell, quitta la Suisse dès qu’elle apprit l’arrestation de son gendre et qu’elle arriva à Istanbul le 26 juin. (8)

Immédiatement après l’arrestation, la famille de Tchilinguirian contacta l’ambassade et le Consulat d’Allemagne à Istanbul. Ils discutèrent de la situation avec Johann Mordtmann, le consul en charge des affaires arméniennes, et le feld-maréchal Colmar von der Goltz, conseiller allemand auprès de l’armée ottomane. (9) D’après le récit de Marie Apell, des responsables ottomans promirent à von der Goltz que Tchilinguirian serait remis aux autorités allemandes en échange d’une garantie qu’il resterait en Allemagne durant toute la guerre. Dans une lettre du 26 juillet à son ambassade à Istanbul, H. Filsinger, consul général d’Allemagne à Lausanne, demanda qu’en considération de la réputation de M. Apell-Dörr, « homme très respecté, patriote » et « vétéran des guerres de 1870-1871, » toute l’assistance nécessaire fût apportée à cette famille dans son entreprise de sauvetage de leur gendre. Filsinger ajouta que la famille était disposée à apporter toutes les garanties nécessaires pour assurer la remise de Tchilinguirian aux autorités allemandes. (10)

Etait jointe à la lettre de Filsinger une note de Mordtmann relative à une rencontre qu’il avait eue avec Bedri Bey, le chef de la police à Istanbul. Lors de cette rencontre, Bedri nia avoir promis quoi que ce fût à Goltz, concernant le retour de Tchilinguirian. Selon Bedri Bey, la seule option était d’envoyer Tchilinguirian à Ankara et de l’y maintenir. Mordtmann conclut de cette rencontre qu’un « élargissement vers l’Allemagne en échange d’une promesse » n’était pas envisageable. A son avis, rien de plus ne pouvait donc être fait pour obtenir la libération de Tchilinguirian. (11)

Ces documents montrent que l’affaire du docteur Tchilinguirian était un sujet sensible entre le gouvernement ottoman et l’Allemagne dès juillet 1915. Les plus hautes autorités allemandes, y compris le Premier ministre, continuèrent d’être informées, tandis que l’ambassade et la famille du médecin poursuivaient leurs efforts en vue d’obtenir sa libération. (12) Les archives allemandes en disent aussi beaucoup sur la raison pour laquelle Tchilinguirian se vit refuser l’autorisation de quitter le pays. D’après un communiqué adressé par l’ambassadeur d’Allemagne au Premier ministre allemand, les autorités ottomanes voyaient en lui « un intellectuel capable d’influencer l’opinion », et par conséquent dangereux. (13)

Le combat d’une famille

Le 31 août 1915, le gouverneur de la province de Kastamonu expédia au ministère ottoman de l’Intérieur un rapport daté du 24 août, émanant du gouverneur du district de Chankiri. Dans sa note qui l’accompagne, le gouverneur de Kastamonu précise qu’il envoie cette information en réponse à une demande du ministère, datée du 19 août, relative à un rapport détaillé sur les détenus et leur situation. Est jointe au rapport une liste des détenus, ainsi qu’une note sur les dispositions prises pour chaque cas. Il apparaît que les détenus devaient être considérées comme officiellement amnistiés. Le rapport précise : « Conformément à […] l’article 29 de l’amnistie générale, sous la haute autorité de Son Excellence le ministre de l’Intérieur, en date du 4 août 1915, [Tchilinguirian et d’autres détenus] doivent être transférés vers Ayash via Ankara sous la protection des forces de l’Etat. » (14) Si Madame Tchilinguirian n’avait pas lutté pour la libération de son mari, ce document aurait probablement constitué l’unique document officiel sur le sort de Roupen Sévag Tchilinguirian.

Or, durant le bref intervalle entre l’élaboration et l’expédition de ce rapport, Tchilinguirian et ses compagnons d’infortune avaient fait l’objet du transfert prévu et furent assassinés sur leur route. Dans un télégramme final à son épouse, daté du 26 août, le docteur Tchilinguirian écrivit : « Je pars à Ayash avec Varoujean. Envoie tes lettres là-bas. » Le médecin fut assassiné le même jour. Madame Tchilinguirian répondit immédiatement à ce télégramme, mais ne recevant pas de réponse, elle contacta l’ambassade, qui en appela directement aux autorités ottomanes le 27 août. Mordtmann nota plus tard qu’en réponse, le ministre de l’Intérieur Talaat expédia un télégramme à Chankiri, demandant que Tchilinguirian fût élargi. (15)

Ce télégramme de Talaat, en date du 28 août [1915], est conservé dans les archives ottomanes. Talaat y informe le gouverneur du district que « l’ordre de faire libérer le docteur Roupen Tchilinguirian à Chankiri a été envoyé au siège de la province à Kastamonu dans un télégramme daté du 25 août 1915. La nouvelle nous parvient maintenant qu’il est sur le point d’être transféré à Ayash. Transmettez-nous la raison pour laquelle le susdit a été transféré et rappelez-vous qu’il est strictement ordonné que, conformément à ce qui est écrit, il doit être remis en liberté là-bas. » (16)

A partir d’un résumé du dossier que Mordtmann rédigea à la mi-septembre, nous pouvons reconstituer la suite des événements. Le 2 septembre, le chef de la police, Bedri, demanda aux autorités allemandes de renvoyer Madame Tchilinguirian en Allemagne. Le personnel consulaire prépara les documents nécessaires à son retour, mais elle refusa de quitter Istanbul sans avoir des nouvelles de son mari. La famille reçut son premier compte rendu détaillé sur le sort du docteur Tchilinguirian le 11 septembre. Mordtmann relate qu’un haut responsable du ministère de l’Intérieur, dénommé Aziz, lui a lu un long télégramme en provenance de Chankiri, révélant que le médecin a été assassiné. La nouvelle fut transmise sans délai à Madame Tchilinguirian, ce qui la convainquit de quitter le pays. La veuve et ses enfants partirent le même jour pour la Suisse. (17) D’après ce qui subsiste de la correspondance diplomatique, il semble que sa présence à Istanbul et ses demandes continuelles d’information sur son mari ne plurent ni aux autorités allemandes, ni à leurs homologues turques.

D’après Mordtmann, Haïg Etkessenian, citoyen ottoman travaillant en liaison avec l’ambassade d’Allemagne, recueillit des informations supplémentaires auprès d’Aziz, deux jours plus tard. Aziz informa Etkessenian qu’il [Aziz] « [ne pouvait] en dire davantage », car « des gens lui [créent] des problèmes » [man Schwierigkeiten mache]. Via Etkessenian, Mordtmann insista pour que les services d’Aziz continuassent à transmettre des informations au sujet de Tchilinguirian. Finalement, le 16 septembre, Etkessenian remit une note manuscrite, émanant d’un responsable non identifié du ministère de l’Intérieur, où il était précisé que « le 26 août 1915, sur la route d’Ayash à Chankiri, [Tchilinguirian] a été assassiné près du ruisseau Sapali, aux abords du village de Tüney, par Alo, fils de Hadji Ali [dénommé aussi Ali le Kurde ou Alo le Kurde] et dix de ses comparses, venus du village de Böyrek à Kalecik. » La note ajoute : « Présentement, quatre des meurtriers ont été capturés ; l’enquête est en cours. » (18)

A partir des archives allemandes, nous pouvons établir avec une certaine précision quand la nouvelle de la mort du docteur Tchilinguirian parvint à Istanbul. Dans une lettre à Madame Tchilinguirian, Konstantin Freiherr von Neurath, conseiller de l’ambassade, explique que « la date figurant sur le télégramme envoyé par le siège du gouverneur du district de Chankiri [et à laquelle] cette nouvelle arriva est le 30 août. » (19) Comme l’enquête a dû débuter à Chankiri, dès que le meurtre fut découvert, l’information a fort bien pu parvenir à Istanbul à une date plus récente [entre les 26 et 29 août], mais nous n’en possédons pas la preuve tangible. Le 31 août, après que la nouvelle de l’assassinat fût parvenue à Istanbul, le ministre de l’Intérieur Talaat adressa un télégramme au siège du gouverneur de Chankiri, demandant à être « informé quant à la province ayant juridiction sur le site du meurtre apparent de Roupen Tchilinguirian et des quatre autres par Ali le Kurde et dix autres, lors du transfert depuis Chankiri, ainsi que des poursuites immédiates et de la capture des meurtriers. » (20)

La succession qui s’ensuivit de télégrammes envoyés par Talaat au siège de Chankiri fut très probablement une réaction aux pressions diplomatiques au plus haut niveau exercées par l’Allemagne. De fait, l’ambassadeur Wangenheim rapporte le 5 octobre [1915] au Premier ministre Bethmann Hollweg que les autorités de l’ambassade ont déployé « des efforts sans nombre » pour intercéder auprès des autorités ottomanes au nom de la famille de Tchilinguirian, et qu’il a fallu plusieurs jours pour obtenir quelque information que ce fût. Wangenheim ajoute qu’ « il existe une forte probabilité que l’agression, durant laquelle le docteur Tchilinguirian fut tué, ait été organisée par les dirigeants du Comité [Union et Progrès] et que, même si [les autorités de l’Etat] ne l’ont pas directement soutenue, tout se passe comme s’ils fermaient les yeux. » Il émet toutefois l’hypothèse qu’il sera impossible de prouver que le Comité Union et Progrès ait été en quoi que ce soit complice et qu’il ne faut pas s’attendre à ce que le procès de cet assassinat fasse la lumière à ce sujet. (21)

Le 5 novembre, à son arrivée à Lausanne, Madame Tchilinguirian écrivit aux autorités allemandes à Istanbul pour déposer plainte contre les autorités ottomanes. « Le gouvernement turc est responsable de la sécurité de ses prisonniers et, du fait de son incapacité à assurer leur sécurité, est directement responsable de cette agression, » déclara-t-elle. « Pour cette raison, j’accuse le gouvernement turc d’avoir contribué au meurtre du docteur Tchilinguirian et j’exige au moins 500 000 francs au titre des dommages subis. Si cette somme n’est pas expédiée de plein gré en or, je me verrai contrainte d’intenter un procès […] En outre, j’exige que les douze [sic] membres de cette bande soient pendus. » (22)

La réponse de l’ambassade, en date du 26 novembre, fut des plus glaciale. Dans celle-ci, un responsable anonyme prévient Madame Tchilinguirian que ses demandes n’aboutiront à rien et qu’en épousant un citoyen turc, elle avait perdu ses droits à une protection par l’Allemagne. Après avoir refusé d’apporter une quelconque aide supplémentaire à la veuve du docteur Tchilinguirian, l’officiel propose qu’elle essaie de faire valoir ses droits par des canaux privés – mais s’empresse d’ajouter que cela s’avèrera presque sûrement inutile. (23)

Les archives laissent donc penser que ni les autorités allemandes, ni celles ottomanes ne souhaitaient instruire l’affaire Tchilinguirian. Le désengagement des autorités allemandes fut des plus pénible pour la veuve Tchilinguirian. Dans sa colère contre l’indifférence de l’Allemagne envers les crimes perpétrés contre les Arméniens en général, et contre son mari en particulier, elle lança cet appel qui peut être lu comme une malédiction prophétique : « Si vous aimez Dieu, utilisez chaque once de votre énergie pour dénoncer les accusations mensongères. Essayez de sauver tout ce que vous pouvez en usant de la plus extrême fermeté. Si vous ne faites pas usage de chaque possibilité en votre pouvoir, le sang de femmes, d’enfants, de malades et de vieillards innocents éclaboussera le Ciel et vouera l’Allemagne à la damnation. » (24)

N’ayant reçu aucune réponse à ses suppliques, Madame Tchilinguirian rompit toute relation avec les autorités allemandes et sollicita plus tard la citoyenneté arménienne auprès du Bureau Arménien à Lausanne. (25) Elle décéda le 28 décembre 1967. Sa colère fut si profonde qu’elle refusa d’apprendre à ses enfants un seul mot d’allemand. Son fils Lévon est mort en 2005 et sa fille Samiram, qui naquit à Istanbul juste avant l’arrestation de son père, était encore vivante au moment où ces lignes ont été écrites. (26)

L’enquête

La façon avec laquelle la mort du docteur Tchilinguirian fut relatée dans les archives tant arméniennes qu’ottomanes, ainsi que les faits rapportés, se corroborent mutuellement. Les sources arméniennes découlent des souvenirs des autres intellectuels arméniens, qui se trouvaient avec lui à Chankiri. (27) Nous apprenons de ces Mémoires, entre autres choses, qu’il était très demandé comme médecin. « Je cours d’un patient à l’autre, du matin au soir, » écrit-il dans une lettre du 28 juillet. (28) Un de ces patients, une jeune fille, tomba amoureuse de lui, et son père, un cocher dénommé Ismail, jouera un rôle important dans son assassinat. En tant que chef des cochers dans cette localité, il devait figurer parmi les responsables du transfert des déportés arméniens vers diverses destinations. Il prévint un jour le docteur Tchilinguirian que, comme les autres Arméniens, le médecin était voué à la déportation et à la mort, mais qu’il pouvait sauver sa peau en se convertissant à l’islam et en épousant sa fille. Comme le docteur Tchilinguirian déclina la proposition, arguant du fait qu’il était déjà marié, Ismail lui répondit que cela n’importait guère et l’exhorta à reconsidérer cette offre. En dépit de l’insistance d’Ismail, et de la nouvelle sinistre du massacre de quelque deux mille Arméniens près d’Ankara, quatre jours plus tôt seulement, le docteur Tchilinguirian refusa la proposition. (29)

Un survivant de la rafle des intellectuels livra plus tard le récit qui suit :

« Finalement, entre le 13 et le 26 août 1915, un jeudi matin, cinq personnes occupant trois véhicules ont été sorties, accompagnées d’un gendarme et d’un policier. Le vice-gouverneur du district avait déployé beaucoup de bonne volonté et fait son possible pour s’assurer que Sévag arriverait à Ayash sain et sauf. Le cocher de Sévag [Ismail] était le propre cocher du vice-gouverneur du district. Il était arrivé comme par hasard à Chankiri ce jour-là. Son maître lui confia la vie de Sévag et lui ordonna de veiller à sa sécurité […] A minuit, le même jour, la nouvelle de leur assassinat parvint par téléphone à Chankiri. Nureddin, le commandant de l’avant-poste militaire local, et Oğuz, le secrétaire du parti Unioniste, accueillirent la nouvelle par des éclats de rire. Ce soir-là, la nouvelle du meurtre de ses amis ulcéra au plus haut point le vice-gouverneur du district. Il convoqua Nureddin et lui fit part de ses graves soupçons. » (30)

Grigoris Balakian, ecclésiastique arménien qui fit partie des intellectuels déportés à Chankiri, apporte des informations complémentaires dans ses Mémoires :

« Le malheureux vice-gouverneur du district, qui avait juré sur la vie de ses propres enfants que ses cinq amis atteindraient Ankara en toute sécurité, et le commandant de la police militaire de la province de Kastamonu, firent seller des chevaux et, accompagnés de plusieurs juges d’instruction et de policiers, se dirigèrent vers Tüney, le lieu du crime. Ils découvrirent les cadavres des cinq victimes mutilés, méconnaissables, gisant dans l’eau […] Ils enterrèrent leurs restes et capturèrent les meurtriers. Puis, avec l’aide de la police civile et militaire, les meurtriers furent emprisonnés à Ankara, en attendant leur jugement par un tribunal militaire. Lors du procès, quatre Kurdes reconnurent ouvertement avoir commis ce crime sur l’ordre et sous couvert du Comité Unioniste de Chankiri […] et, de fait, ils pensaient que ces individus devaient être traduits en justice à leurs côtés. » (31)

Dans un rapport détaillé confidentiel, daté du 6 février 1916, le vice-gouverneur d’Ankara relate la capture et l’enquête concernant les suspects. Selon cette source, dix-neuf personnes au total furent l’objet d’enquête, parmi lesquelles neuf étaient recherchées pour les meurtres de six autres citoyens ottomans chrétiens (bien que la date de ces meurtres censés avoir eu lieu ne soit pas précisée), outre ceux du docteur Tchilinguirian et de ses compagnons d’infortune. Les services du vice-gouverneur établissent qu’au 2 septembre 1915, cinq de ces neuf suspects se trouvent en garde à vue, tandis que les quatre autres, dont Alo le Kurde, se sont enfuis. Les dix autres individus, soupçonnés d’avoir volé les victimes (là encore, le document ne spécifie pas la date du vol) étaient toujours en liberté. L’officier de police et le gendarme qui accompagnait le docteur Tchilinguirian et ses amis furent eux aussi arrêtés.

Dans son rapport au ministère de l’Intérieur, le vice-gouverneur relaie la demande du tribunal chargé de l’enquête quant à une décision sur le lieu du procès. Il note que les commissions régionales ont la responsabilité d’entendre les plaintes liées à des crimes commis lors de la déportation et de la migration des Arméniens ; Kastamonu n’étant pas considéré comme une « région de déportation » et ne possédant donc pas ce genre de commission, il préconise que le dossier de cette affaire soit transmis, sous couvert du ministère, au gouverneur de cette province, lequel décidera en toute objectivité de ce problème de juridiction. Laquelle décision devant être prise sans délai, souligne le vice-gouverneur d’Ankara, au regard du temps que les suspects ont déjà passé en prison. (32) Conformément à ces recommandations, le ministère de l’Intérieur dépêcha le rapport d’enquête au siège de la province de Kastamonu, en demandant que la décision finale fût aussi communiquée au vice-gouverneur d’Ankara. (33) La demande du ministre fut envoyée le 20 février 1916 – une date qui se révélera significative.

Si nous ne possédons pas d’autres documents susceptibles de révéler la conclusion de cet échange, il est utile de noter que, bien que le meurtre fut commis et fit l’objet d’une enquête dans la province d’Ankara, aucun procès ne s’y tint. Le motif de ce changement de lieu, comme nous le verrons, est lié à l’implication directe de Talaat dans l’enquête. Quatre mois après que le ministère de l’Intérieur ait reçu ce rapport du 6 février, Talaat envoya toute une série de télégrammes au gouverneur du district d’Ankara, ce qui indique que le dossier de l’affaire se perdit dans les couloirs du ministère de l’Intérieur.

Les tribunaux militaires de 1919 à 1922 et le procès de Cemâl Oğuz

Une information détaillée sur le sort des assassins fera surface plus tard, lors des audiences devant les tribunaux militaires institués après la guerre à Istanbul, entre 1919 et 1921. Les documents émanant de ces procédures indiquent que les meurtres furent planifiés par Cemâl Oğuz, secrétaire de section du Comité Union et Progrès (CUP) de Chankiri, de connivence avec Nureddin, le commandant de la gendarmerie locale, et plusieurs autres responsables. De même, conformément à des informations révélées ultérieurement, un tribunal militaire de fait fut mis en place à Ankara et réclama des peines d’emprisonnement pour les meurtriers ; l’on ignore toutefois si le tribunal parvint en l’espèce à une conclusion.

Des informations sur l’affaire Tchilinguirian furent mises au jour lors de la mise en accusation des responsables du C.U.P., dont le procès (le « principal procès ») débuta en avril 1919. Dans un document de ce procès, le procureur public se réfère au témoignage d’un témoin turc, Cemâl Asaf, concernant le meurtre du docteur Tchilinguirian. Selon le procureur, « le récit transcrit de Cemâl Asaf Bey […] concernant la manière avec laquelle certains déportés […] ont été tués par la bande d’Alo le Kurde, qui fut composée par Cemâl Oğuz Bey, négociant et ancien secrétaire du parti [CUP] à Chankiri, n’est qu’un élément de cet ensemble d’agissements et d’activités des représentants du C.U.P., ensemble devant être imputé à un projet du gouvernement central. » (34)

Soupçonné d’avoir organisé l’assassinat, Oğuz fut arrêté le 3 avril 1919, mais fut ensuite relâché, pour des raisons inconnues. (35) Il fut de nouveau arrêté sur l’ordre d’Esat Pacha, juge en chef, nouvellement nommé, du tribunal militaire d’Istanbul, et son dossier fut joint au « procès des secrétaires du parti », le 27 octobre 1919. Le chef d’accusation la plus grave était qu’Oğuz avait planifié le meurtre du docteur Tchilinguirian et de ses compagnons.

Durant ces audiences, plusieurs témoins oculaires livrèrent leur témoignage. (36) Lors de l’audience du 27 octobre, le Père Garabétian Effendi, prêtre arménien, témoigna, identifiant Oğuz comme le meurtrier des cinq individus qui avaient été transférés à Ayash. (37) Un pharmacien, identifié comme Krikor Effendi, témoigna le 12 novembre que le vice-gouverneur du district de Chankiri, Izzet Bey, fut si attristé par le meurtre de Tchilinguirian et des autres Arméniens que, lorsqu’il rapporta cet événement à un ami arménien, il se répandit en sanglots. Un témoin, dénommé Altounian, livra un témoignage similaire. (38) Le 22 novembre, l’architecte Simon Effendi informa le tribunal que « l’Etat s’impliqua dans l’enquête. » Dans sa déposition écrite, qui fut aussi lue devant le tribunal, il identifia Oğuz comme meneur. (39) Simon Effendi témoigna aussi d’un autre fait particulièrement significatif : « J’ignore si ces cinq Arméniens ont été assassinés par le gouvernement ou par une bande […] Mais ce que je sais, c’est qu’après cet événement, le commandant de la gendarmerie [Nureddin] ne procéda pas à une enquête, car cela était apparemment contraire aux intérêts de l’Etat. » (40)

Durant les audiences, Oğuz s’opposa à plusieurs reprises au juge en chef et tenta de se suicider, lors de sa détention. Son comportement perturbateur convainquit la cour d’avoir surestimé sa capacité d’assister à un procès, et il fut transféré à l’hôpital de Gümüşsuyu. Dans son audience du 29 novembre, le tribunal isola son dossier du procès des secrétaires du parti, du fait de sa maladie mentale. (41)

Les autorités continuèrent à poursuivre Oğuz lors de procédures séparées (42), tandis que le tribunal se saisit du meurtre du docteur Tchilinguirian le 5 octobre 1920. Le témoin dénommé M. Ohannès témoigna comme suit : « Cinq individus de [parmi] nos amis furent transférés à Ayash. Le véhicule qui les transportait partit jeudi et revint vendredi. Plus tard, on apprit que les gardiens avaient emmené nos cinq camarades et les avaient remis à des bandits sur leur route. A partir de là, le vice-gouverneur du district, Izzet Bey, se rendit sur le lieu du crime et lança une enquête. Il fut généralement admis que Cemâl Oğuz Bey et Nureddin Bey étaient responsables de cet événement. » (43)

Le 8 février 1920, Oğuz fut condamné pour avoir planifié le meurtre du médecin. Le tribunal d’Istanbul déclara qu’ « avec [l’aide du] capitaine Nureddin Bey, [prévenu] actuellement en fuite, le docteur Tchilinguirian et ses quatre amis identifiés furent assassinés […] dans la zone dépendant du siège de la police de Tüney à Chankiri, et que l’un des meurtriers, Ali le Kurde, fut envoyé à Chankiri et reçut des instructions, tandis qu’[Oğuz] a été le meneur dans l’organisation de ces meurtres […] En ne s’y opposant pas et ne n’empêchant pas la mise en œuvre de ce meurtre, [Oğuz] l’a rendu plus facile à commettre dès le début […] [Il] apporta sciemment une aide aux meurtriers. » Oğuz et Nureddin furent reconnus coupables d’assassinat au second degré. Oğuz fut condamné à cinq ans et quatre mois d’emprisonnement, et Nureddin, qui était toujours en liberté, fut condamné in absentia à six ans et huit mois. (44)

En dépit des preuves abondantes de la complicité d’Oğuz dans ce crime, une cour d’appel annula le 23 mars sa condamnation au motif, selon les juges, qu’un tribunal militaire d’Ankara l’avait déjà déclaré, ainsi que d’autres prévenus, coupable de ce même crime et l’avait condamné à une peine de prison. Toute nouvelle poursuite intentée à Istanbul se trouvait ainsi en dehors de la juridiction du tribunal d’Istanbul et interdite par la loi en tant que « double mise en danger. »

Le tribunal d’Istanbul se saisit néanmoins à nouveau du dossier, refusant de se plier à la décision de la cour d’appel et soucieux d’affirmer sa propre légitimité. Ce tribunal de première instance observa que même si les « véritables responsables du meurtre en question ont été jugés et condamnés en 1915 par le tribunal militaire d’Ankara, le prévenu en question n’est jamais cité dans cette affaire et que l’arrêt du tribunal concerné n’a pas été, à ce jour, confirmé. » Sur cette base, le tribunal réaffirma sa décision première, soutenant qu’ « aucune forme de procès ne fut jamais intenté dans cette juridiction contre Cemâl Oğuz Bey. » (45)

La décision de la cour d’appel, selon laquelle le tribunal militaire d’Ankara en 1915 aurait instruit le dossier et condamné les prévenus à des peines de prison, pose en effet problème. Pris en considération avec les documents cités plus haut, les télégrammes émanant de Talaat Pacha, que nous examinerons plus loin, ébranlent la thèse du tribunal selon laquelle un tel procès fut instruit en 1915 à Ankara. Comme nous l’avons vu, le tribunal militaire, mis en place à Ankara, ouvrit une enquête en 1915. Le vice-gouverneur d’Ankara envoya ce dossier à Istanbul dans le but de demander quel tribunal pouvait servir comme lieu de procès. En réponse, le 20 février 1916 (46), les services de Talaat transmirent le dossier à Kastamonu pour une décision finale à ce sujet.

La signification de la date du 20 février 1916 devient maintenant claire. Un dossier envoyé d’Istanbul à cette date n’aurait dû demander que vingt-trois jours pour parvenir à Kastamonu à la fin de l’année musulmane (13 mars 1916, selon le calendrier grégorien). (47) Que les autorités de Kastamonu décident ou non de traiter l’affaire, de communiquer leur décision à Istanbul, préparent l’acte d’accusation, réunissent les témoins, instruisent le procès et rendent leur sentence, le tout en l’espace de vingt-trois jours, est, en tout état de cause, inconcevable. Dans un scénario alternatif, même si les autorités de Kastamonu en avaient référé à Ankara, contrairement aux souhaits du vice-gouverneur d’Ankara et du ministère de l’Intérieur à Istanbul (ce qu’indiquent les cours d’appel en 1920), il eût été néanmoins impossible que le dossier parvînt à Ankara, que le procès s’y tînt et que les prévenus y fussent condamnés – le tout en l’espace de vingt-trois jours seulement. Des procès similaires, tenus devant des tribunaux militaires à Istanbul, durèrent au moins trois mois, entre la première audience et la sentence.

En fin de compte, toute une série de télégrammes que Talaat Pacha envoya en mai et en juin 1916 établit définitivement que l’affaire devait encore être jugée à Ankara. A la lumière des informations recueillies à partir de ces documents, il apparaît que le « procès » de Cemâl Oğuz, auquel la cour d’appel d’Istanbul se référait, ne fut, selon toute probabilité, pas une véritable procédure de justice, mais une enquête diligentée par les services du procureur local à Ankara. En fait, comme l’avait noté le tribunal de première instance, l’issue du dossier instruit à Ankara demeura inconnue. (48)

L’implication de Talaat Pacha dans la libération des meurtriers

Pourquoi, alors, le dossier de l’enquête menée par le tribunal militaire d’Ankara n’aboutit-il jamais à un procès en bonne et due forme ? La réponse réside dans toute une série de documents conservés dans les archives du Premier ministre – des documents qui montrent que le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, déploya d’intenses efforts pour faire libérer les membres de la bande capturée. Les agissements de Talaat menèrent directement à l’élargissement des suspects et à la suspension de l’enquête.

Quatre télégrammes conservés dans ces archives révèlent l’implication de Talaat. Le premier, marqué « Confidentiel », fut envoyé à Ankara, le 13 mai 1916. Talaat Pacha y déclare que « les individus qui ont été condamnés ou arrêtés, suite à des crimes qu’ils ont commis, peuvent, conformément au statut spécial, être versés dans l’armée, afin de rendre service à l’armée, s’ils le souhaitent, grâce à une mesure judiciaire de pardon ou un ajournement [des poursuites]. » Il ajoute qu’ « il est souhaitable que les susdits, qui ont été incarcérés par un tribunal militaire, soient versés dans l’armée, à titre individuel ou par groupes de deux, via le service de traitement ayant rapport avec le ministère de la Justice. » (49) Par ces mots, le ministre de l’Intérieur ordonnait au services de la province d’Ankara de coopérer avec le ministère de la Justice et de libérer les détenus.

En lisant ce télégramme dans le contexte des autres documents, nous pouvons aussi comprendre que les individus pour lesquels Talaat réclamait un pardon n’étaient autres que les membres de la bande d’Alo le Kurde. Bien qu’il n’en fasse pas état explicitement dans ce télégramme, nous pouvons émettre l’hypothèse que Talaat se référait à la loi provisoire de l’automne 1914, qui libérait les condamnés emprisonnés. L’objectif de cette loi était de fournir une main d’œuvre aux unités paramilitaires associées avec l’armée.

Dans le second télégramme, envoyé le 5 juin, Talaat déclare : « Après avoir relu […] un exemplaire du télégramme envoyé […] du centre de détention d’Ankara au Comité Central du [parti Union et Progrès], en date du 31 mai 1916, nous demandons que la procédure nécessaire, conformément au contenu des communiqués officiels 788 et 832, en date des 9 et 13 mai 1916, soit expédiée. » (50) Mis à part le fait, en soi révélateur, qu’un ministre de l’Intérieur répondît à une lettre émanant d’une prison en l’espace de cinq jours, l’importance d’un tel document est manifeste. En dépit du télégramme « confidentiel » du 13 mai, les meurtriers suspectés n’avaient pas été relâchés.

Le troisième télégramme fut envoyé deux ou trois jours plus tard, le 7 ou 8 juin 1916, et lui aussi marqué « Confidentiel. » Nous comprenons à partir de ce télégramme que, le mécanisme judiciaire étant enclenché, certains obstacles à la libération des détenus avaient surgi. Talaat écrivit : « Tant que le tribunal militaire n’a pas pris de décision sur les individus incarcérés en question, non seulement il sera impossible d’aller vers un pardon, mais il sera inapproprié de proposer un pardon sans conditions dans cette affaire, puisqu’elle a maintenant des implications politiques.  Pris ainsi, comme la poursuite de la détention de ces individus n’est pas à désirer, en premier lieu, comme dans d’autres affaires similaires, une mesure d’ajournement devrait être obtenue. […] Cette manière de traiter l’affaire est acceptable. » (51)

Ce télégramme illustre les efforts de Talaat pour contrecarrer les obstacles juridiques entravant la libération des meurtriers suspectés. La loi sur les pardons ne s’appliquait pas en l’espèce car, soutient Talaat, les prévenus doivent encore être condamnés ; en effet, l’affaire faisait toujours l’objet d’une enquête. Par ailleurs, les implications politiques de ce dossier (Talaat se réfère ici indirectement aux pressions diplomatiques de l’Allemagne) rendent le recours au pardon inopportun. Malgré ces obstacles, Talaat insista pour que les prévenus fussent rapidement relâchés. Comme Alo le Kurde et sa bande étaient en mesure de révéler l’implication directe du C.U.P. dans cette affaire, attendre une condamnation n’était pas dans l’intérêt de Talaat. Au contraire, Talaat proposa que l’enquête fût discrètement suspendue et les détenus libérés immédiatement.

Le quatrième télégramme en notre possession a trait à ce qui arriva à la bande d’Alo le Kurde durant les années qui suivirent. Nous apprenons par un télégramme de 1918 que les anciens détenus continuent de réclamer – et de recevoir – une aide de la part du gouvernement ottoman. Un télégramme « extrêmement confidentiel » du 8 juillet 1918, adressé par le ministère de l’Intérieur au siège de la province d’Ankara, précise : « [La demande d’Alo le Kurde] d’être mis en service sur le front syrien, par exemple, est recevable. » (52) Ensemble, ces quatre télégrammes démontrent de manière convaincante que des individus, qui firent l’objet d’une enquête criminelle et de poursuites, furent protégés par des mesures gouvernementales au plus haut niveau.

Conclusion

Comparées à la documentation relative aux cas d’autres intellectuels arméniens, les archives ottomanes et allemandes détiennent une masse considérable d’informations sur le meurtre du docteur Roupen Sévag Tchilinguirian. L’explication, comme nous l’avons vu, est que l’épouse allemande du docteur Tchilinguirian fit pression sur les autorités allemandes, afin de découvrir ce qui était arrivé à son mari. L’intervention qui en résulta auprès des autorités ottomanes fit en sorte que le meurtre du docteur Tchilinguirian ne passa pas inaperçu.

Sur les quelque 180 intellectuels arméniens qui furent raflés et acheminés vers Chankiri et Ayash, le 24 avril 1915 et peu après, une trentaine seulement ont survécu – bien que les archives ottomanes signalent que la plupart des intellectuels furent libérés ou acquittés. Ce genre d’allégations a encore été récemment avancé en 2008. (53) La politique de conservation des archives ottomanes relatives au sort de ces intellectuels arméniens pourrait faire l’objet d’hypothèses via une comparaison systématique avec les sources d’archives arméniennes et autres. Cette question exige de plus amples recherches ; pour l’heure, considérons l’affaire Tchilinguirian comme un exemple exceptionnellement bien documenté de l’implication et de la dissimulation pratiquée par le Comité Union et Progrès, tandis que les intellectuels arméniens étaient raflés et massacrés au début du génocide.   
     
Notes

1. Je témoigne ma reconnaissance envers Hovhannès Tchilinguirian, neveu de Roupen Sévag Tchilinguirian, pour m’avoir communiqué les documents en sa possession et d’autres informations sur le docteur Tchilinguirian. Cet article est une version revue d’un chapitre de mon ouvrage 1915 Yazıları (Istanbul : İletişim Yayınları, 2010), p. 15-39. Je remercie aussi Fatima Sakarya pour la traduction en anglais et Lou Ann Matossian pour une édition préliminaire du texte.
2. Déclaration confidentielle du vice-gouverneur d’Ankara à Istanbul, 6 février 1916, Başbakanlık Osmanlı Arşivi (BOA – Archives ottomanes du Premier ministre), Dahiliye Nezareti Emniyet-i Umumiye İkinci Şube (DH.EUM. 2. Şube – 2ème Département de la Sécurité générale du Ministère de l’Intérieur), no. 26/20.
3. L’information sur la vie du docteur Tchilinguirian a été obtenue à partir des sources qui suivent : Pars Tuğlacı, Ermeni Edebiyatından Seçmeler (Istanbul : Cem, 1992), p. 348 ; Raffi Kantian, « Der Dichter und seine Frau : Rupen Savag und Helene Apell. Ein armenisch-deutsches Paar in den Zeiten des Genozids, » Armenisch-Deutsche Korrespondenz 139, no. 1 (2008), p. 46-48 ; Hovhannes Tchilinguirian, Tűrklerin Sőzde Bilmedikleri Gerçekler (Erevan : n.p., 2005), p. 50 ; Theotoros Kahn (Téotig), Huşartsan (Istanbul : Arzuman Matbaası, 1919) ; l’ouvrage de Téotig concerne les intellectuels arméniens d’Istanbul et contient de courtes biographies, ainsi que des témoignages de survivants.
4. Dans un article publié en 2003, Hovhannès Tchilinguirian rappelle que le docteur Tchilinguirian fut si perturbé par le fait que son arrestation ait été si longue à venir qu’il écrivit à des amis (probablement au printemps 1915) : « N’est-ce pas honteux que nous soyons toujours là ? », Naïri (quotidien arménophone publié à Beyrouth), 11 février 2003.
5. La première lettre du docteur Tchilinguirian, adressée de Chankiri à sa femme, est datée du 30 juin. « Je suis arrivé à Kangiri [Chankiri] ce mardi, » indique-t-il. « Après avoir voyagé six jours durant, je suis maintenant à mon aise. J’occupe le même bâtiment que le docteur Dinanian. [Le bâtiment] a un jardin et des bois en face. Ne t’inquiète pas pour moi. Si Dieu le veut, je serai bientôt jugé et nous serons à nouveau ensemble […] J’embrasse les yeux de nos enfants. » Le docteur Tchilinguirian écrivit huit lettres au total. Les originaux sont en possession de l’A.
6. Lettre de Franz Apell-Dörr à Auswärtige Amt Lausanne, 9 septembre 1915, Politisches Archiv des Auswärtiges Amt/Botschaft Konstantinopel (PA-AA/Bo. Kon.), Bd. 97. Des transcriptions de documents d’archives allemandes accessibles dans ce fonds sur le docteur Roupen Sévag Tchilinguirian sont consultables sur www.armenocide.net. J’aimerais remercier mon cher ami Wolfgang Gust pour avoir rassemblé ces documents.
7. Lettres du docteur Tchilinguirian à son épouse, datées des 6 et 13 juillet 1915, originaux en possession de l’A. Dans sa première lettre, il demande à sa femme si sa mère est arrivée à Istanbul, et dans la seconde il exprime son bonheur à l’arrivée de sa belle-mère.
8. Lettre datée du 26 août 1915, de Franz Apell-Dörr à l’ambassadeur d’Allemagne Hohenlohe Langenburg, PE-AA/Bo. Kon., Bd. 96.
9. Rapport du consul d’Allemagne à Lausanne, Filsinger, à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 26 juillet 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 96. Une lettre datée du 9 juillet 1915, de la mère de Madame Tchilinguirian, Marie Apell, est jointe à ce rapport. Le feld-maréchal allemand von der Goltz (« Goltz Pacha ») fut conseiller et adjudant-major auprès du sultan Mehmet V (novembre 1914 – avril 1915). Durant la Première Guerre mondiale, Goltz commanda les 1ère et 6ème armées ottomanes. Il mourut en service actif en Mésopotamie en 1916. Pour plus d’informations sur sa vie, voir : Colmar Freiherr von der Goltz, Generalfeldmarshall Colmar Freiherr von der Goltz : Denkwürdigkeiten, éd. Friedrich Freiherr von der Goltz et Wolfgang Förster, 2ème éd. (Berlin : E.S. Mittler & Sohn, 1932).
10. Note de Filsinger à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 26 juillet 1915.
11. Rapport de Mordtmann joint à la note de Filsinger.
12. Exemplaire de ces efforts, une lettre de Madame Tchilinguirian, du 15 août 1915, au ministère de la Guerre, où elle rappelle que son mari est « le médecin personnel du commandant du 6ème Corps d’armée, Hilmi Pacha. » Dans cette lettre, elle demande que son mari soit renvoyé à Istanbul, pour qu’il puisse être autorisé à continuer de pratiquer sa profession. Lettre d’Hélène Tchilinguirian au Ministère de la Guerre, BOA/DH.EUM.3.Şube, 28/19.
13. Rapport de l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim au Premier ministre Bethmann Hollweg, 5 octobre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97.
14. Télégramme du gouverneur de Kastamonu au ministère de l’Intérieur, 31 août 1915, BOA/DH.EUM., 2. Şube, nr. 10/73.
15. Note rédigée par Mordtmann et jointe à un rapport envoyé par l’émissaire allemand à Sofia, Gustav Michahelles, à l’ambassadeur d’Allemagne à Istanbul, Ernst Hohenlohe Langenburg, 17 septembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97. Madame Tchilinguirian s’est arrêtée à Sofia après avoir quitté Istanbul ; d’où cet échange entre l’émissaire local et l’ambassade d’Allemagne à Istanbul. Nous apprenons aussi par une note de Mordtmann qu’une lettre envoyée au docteur Tchilinguirian depuis Istanbul, le 21 août, fut estampillée « adresse inconnue » à Chankiri le 26 août et renvoyée à Istanbul le 2 septembre.
16. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat au siège du gouverneur du district à Chankiri, 28 août 1915, BOA/DH.ŞFR., no. 55/275.
17. Note rédigée par Mordtmann et jointe au rapport envoyé par Michahelles (voir note 15).
18. Ibid.
19. Lettre du sous-secrétaire allemand Neurath à Hélène Marianne Tchilinguirian, 23 septembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97.
20. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à l’administration de la province de Kastamonu, 31 août 1915, BOA/DH.ŞFR., no. 55/338.
21. Rapport de l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim au Premier ministre Theobald von Bethmann Hollweg, 5 octobre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97.
22. Lettre d’Hélène Maria Anna Tchilinguirian-Apell à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 5 novembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 98.
23. Lettre de l’ambassade d’Allemagne à Istanbul à Hélène Maria Anna Tchilinguirian-Apell, 26 novembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 98.
24. Lettre d’Hélène Tchilinguirian à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 27 octobre 1915, PA-AA/Bo., Bd. 97.
25. Je n’ai pu arriver à m’assurer si elle a obtenu la citoyenneté arménienne.
26. J’ai eu le grand plaisir de rencontrer Samiram à Nice en janvier 2009. Comme je ne parle pas français, et qu’elle ne parle ni allemand, ni anglais, cette brève occasion de m’entretenir avec elle fut assurée grâce à un interprète. Sur les dates de la mort d’Hélène et de son fils, voir Kantian, « Der Dichter, » p. 48.
27. L’information est reprise des sources suivantes : souvenirs de Mikayel Şamdanciyan [Shamdandjian], in Téotig, Huşartsan ; Krikoris [Grigoris] Balakian, Ermeni Kolkotası (Vienne : Presses du Monastère mékhitariste arménien, 1922), chap. 14 ; Sarkis Kılıchcian, « Ihtiyarin Anlattıkları, » Djagadamard (quotidien arménophone), 22 mai 1919.
28. Propriété de l’A.
29. Dans un article publié en 1922 dans un almanach produit par Téotig, Püzant Kétchian présente ainsi le cocher Ismaïl : « Le chef des cochers à Chankiri est comme le grand agha [seigneur] d’un petit village. » Voir Kechian [Kétchian], « Tırvag Aksori Şirçanen, » Amenun Daretsuytsı (Istanbul : n.p., 1922), p. 41. Je remercie Hovhannès Tchilinguirian pour avoir porté cette information à mon attention. Kétchian, rédacteur en chef du journal stambouliote Püzantiyon [Byzance], réussit à survivre à la déportation des intellectuels à Chankiri.
30. Récit de Mikayel Şamdanciyan [Shamdandjian], publié in Téotig, Huşartsan, p. 118.
31. Balakian, Ermeni Kolkotası.
32. Rapport confidentiel du vice-gouverneur d’Ankara au ministère de l’Intérieur, 6 février 1916, BOA/DH.EUM.2.Şube, no. 26/20.
33. Rapport confidentiel du ministère de l’Intérieur au siège de la province de Kastamonu, daté du 6 février 1916, BOA/DH.EUM.2.Şube, nr. 26/20.
34. Takvim-I Vekayi, no. 3540, 5 mai 1919 ; extrait de la première audience du 27 avril 1919, colonne de gauche.
35. Vahakn N. Dadrian et Taner Akçam, Tehcir ve Taktil Divan-i Harb-i Örfi Zabıtları Ittihad ve Terakki’nin Yargılanması 1919-1922 (Istanbul : Université Bilgi, 2009), extrait de la opréface écrite par Dadrian.
36. Pour une information plus détaillée sur la déposition de ces témoins, voir ibid., les chapitres sur le Procès des secrétaires du parti. Les noms des témoins, y compris les titres honorifiques tels que « Effendi » et « Bey, » sont cités tels qu’ils apparaissent dans les documents du procès.
37. Ati (Istanbul), 28 Teşrinievvel [octobre] 1919.
38. Ati, 13 Teşrinisani [novembre] 1919.
39. Ati, 23 Teşrinisani [novembre] 1919 ; le témoignage de Simon Effendi devant le tribunal diffère de la déclaration écrite qu’il avait donnée auparavant au sujet de Cemâl Oğuz. Il déclara devant le tribunal : « Je ne suis pas certain que Cemâl Oğuz Bey soit impliqué dans cette affaire de meurtre. » Le juge fit lire alors la déposition antérieure du témoin. 
40. Ikdam (Istanbul), 23 Teşrinisani [novembre] 1919.
41. Ati, Alemdar (Istanbul), 30 Kanunievvel [décembre] 1919.
42. Ati, 28 Kanunisani [janvier] 1920.
43. Alemdar, 6 février 1920.
44. Alemdar, 9 février 1920.
45. Peyam-i Sabah (Istanbul), 2 mai 1920.
46. D’après le calendrier musulman, 7 février 1331.
47. D’après le calendrier musulman, 1er mars 1332.
48. Lorsque j’ai publié mon précédent ouvrage, Ermeni Meselesi Hallolunmuştur : Osmanli Belgelerine Göre Savaş Yıllarinda Ermenilere Yönelik Politikalar (Istanbul : İletişim, 2008), j’ignorais l’existence de la déclaration confidentielle du vice-gouverneur d’Ankara à Istanbul, du 6 février 1916 (BOA/DH.EUM., 2. Şube, 26/20). En m’appuyant sur les déclarations qui sont apparues à partir des procès d’Istanbul, j’avais considéré que l’affaire avait été jugée et conclue à Ankara. Cette information sera rectifiée dans les prochaines éditions.
49. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à l’administration de la province d’Ankara, 13 mai 1916, BOA/DH.ŞFR., no. 63/301.
50. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à la province d’Ankara, 5 juin 1916, BOA/DH.ŞFR.DR., no. 64/214.
51. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à la province d’Ankara, 7-8 juin 1916, BOA/DH.ŞFR., no. 64/257.
52. Télégramme codé du ministère de l’Intérieur au siège du gouverneur de la province d’Ankara, 8 juin 1918, BOA/DH.ŞFR.DR., no. 89/39. Ce télégramme répond à une requête émanant du siège du gouverneur, datée du 27 juin 1918. Une note est écrite en marge : « Répété le 11 juillet 1918. »
53. Yusuf Sarınay, « What Happened on April 24, 1915 ? The Circular of 24 April 1915 and the Arrest of the Armenian Committee Members in Istanbul, » International Journal of Turkish Studies 14, nos. 1-2 (2008), p. 75-103. Sarınay est directeur général des Archives Ottomanes.
      
[Taner Akçam est professeur associé au département d’histoire à l’université Clark (Worcester, Massachusetts). Il est l’auteur de Türk Ulusal Kimliği ve Ermeni Sorunu [La Question arménienne et l’identité nationale turque] (Istanbul : Su Yayınları, 1992) ; From Empire to Republic : Turkish Nationalism and the Armenian Genocide [De l’empire à la république : le nationalisme turc et le génocide arménien] (Zed Books, 2004) ; A Shameful Act : The Armenian Genocide and Turkish Responsability [Un acte honteux : le génocide arménien et la responsabilité de la Turquie] (Metropolitan Books, 2006) ; et ‘Ermeni Meselesi Hallolunmustur’ : Osmanli Belgelerine Göre Savas Yillarinda Ermenilere Yönelik Politikalar [« La Question arménienne est réglée » : la politique relative aux Arméniens durant les années de guerre, à partir des archives ottomanes] (Istanbul : İletişim, 2008). Son ouvrage The Protocols of the Istanbul Military Tribunals on the Investigation of the Armenian Genocide, co-écrit avec Vahakn N. Dadrian, est à paraître en turc et en anglais [ouvrage paru en 2009 aux Presses de l’Université Bilgi, à Istanbul, sous le titre Tehcir ve Taktil : Divan-ı Harb-i Örfi Zabıtları – İttihad ve Terraki’nin Yargılanması 1919-1922 - NdT].

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Source : http://hgs.oxfordjournals.org/content/25/1.toc
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.


mardi 14 mai 2013

Harry Tamrazian - Yéghiché Tcharents : La Vision de la mort / Yeghishe Charents : The Vision of Death


© http://hyemedia.com

 
La Vision de la mort, un acte d’amour :
Radio Free Europe / Radio Liberty restitue les dernières années de Tcharents

par Gayane Mkrtchyan

ArmeniaNow, 18.12.2012

 
Le service arménien de Radio Free Europe / Radio Liberty (RFE/RL) a réalisé un film intitulé La Vision de la mort, dédié à la mémoire du grand écrivain arménien Yéghiché Tcharents, en se focalisant sur la dernière période de sa vie, lorsqu’il fut victime de la répression stalinienne.

La première de ce film artistique d’une heure, basé sur les souvenirs de l’épouse du grand poète, Izabella Tcharents, a eu lieu la semaine dernière, au cinéma Moscou, à Erevan. Il présente une période de l’époque soviétique, durant laquelle les gens craignaient de s’exprimer en public, d’avoir une opinion personnelle ; des années de tyrannie, de terreur et d’auto-glorification de Staline. La répression stalinienne envoya des milliers de citoyens arméniens ordinaires, ainsi que des écrivains, éditeurs, journalistes et directeurs de théâtre, dans des prisons, des camps de travail, ou aux bourreaux – pour avoir simplement soutenu de « mauvaises » opinions politiques et philosophiques.

La Vision de la mort est une idée de Harry Tamrazian, directeur du service arménien de RFE/RL, qui est aussi le producteur et le réalisateur du film.

« Je pense qu’il est injuste que l’histoire exhaustive de la vie de Tcharents n’ait pas été racontée et présentée au grand public ; il existe des pages sombres. Avec l’effondrement de l’Union Soviétique, la chose a pris du temps, même si pour certaines raisons ces sombres pages n’ont pas été ouvertes. Tel était le point de départ essentiel, » nous précise-t-il.

L’écriture du scénario est due à Gayane Danielian, journaliste au service arménien de RFE/RL, pour qui ce film, via l’histoire terrible de la tragédie familiale de Tcharents, est une tentative pour dire à nouveau non aux Grandes purges staliniennes. 

« Je pense que beaucoup de gens vont se sentir liés à cette histoire, qui est représentative du passé de leurs familles. L’existence du plus grand de nos génies s’acheva à l’âge de 40 ans. Qui sait tout ce que Tcharents aurait pu dire de plus ? » s’interroge-t-elle.

Ce film porte une voix, impressionnante, évoquant la tyrannie de Staline qui nia le droit de vivre à de fortes et talentueuses personnalités, dont Tcharents.

« […] Il se doutait bien que le pire était à venir. Durant les deux années qui précédèrent, le cercle qui l’entourait se rétrécissait. Il était totalement seul. Seuls Khandjian et Issahakian lui rendaient encore visite. Je me souviens de cette soirée où Khandjian vint nous voir pour la dernière fois, » raconte Izabella dans le film, faisant allusion à Aghassi Khandjian, premier secrétaire du Parti communiste d’Arménie qui fut, avec d’autres, victime des purges de Staline, et à Avétik Issahakian, grand poète, écrivain, universitaire et militant.

Khandjian annonce à Tcharents qu’il part pour Tbilissi, sur les conseils de Lavrenti Beria [chef des services secrets et de la police secrète soviétique, le NKVD, sous Staline], et qu’il n’est pas sûr de revenir un jour. Il conseille à Tcharents de « ne pas trop parler, car les murs ont eux aussi des oreilles maintenant. »

Khandjian ne revint jamais de Tbilissi. Il fut assassiné en 1936 dans son bureau par Beria, mais sa mort fut maquillée en suicide. Tcharents ne crut pas à ce suicide et, choqué par la nouvelle, écrivit Dofin Nairakan, un recueil de poèmes en souvenir de Khandjian (1901-1936).

Izabella confie que Tcharents eut le pressentiment de sa mort et écrivit son poème « La Vision de la mort ». Le régime stalinien ne lui pardonna jamais son recueil de poésies, Le Livre de la voie, en particulier le poème « Commandement », où l’acrostiche des secondes lettres à chaque vers contient un message codé. « Ô peuple arménien, ton seul salut est dans ta force collective. »     

Tcharents fut accusé d’activités contre-révolutionnaires, qualifié d’ennemi du peuple et jeté en prison. L’écrivain nia ces accusations, en disant : « Je suis un poète aimé de mon peuple. »

Dans une des chemises de son mari renvoyées de la prison, Izabella découvrit une note écrite à l’encre chimique rouge, où il lui demande de confier tous ses écrits à une amie de la famille, l’artiste Regina Ghazarian.  

« Regina enterra ses œuvres dans le jardin d’un de ses amis et ce n’est que dix-sept ans plus tard, quand il fut permis d’évoquer Tcharents, qu’elle déterra ces écrits, sinon le Comité Central les aurait tous détruits, » précise-t-elle.

Un mois plus tard (après avoir reçu cette note de prison), Izabella fut elle aussi condamnée comme épouse d’un ennemi du peuple. Ses filles Anahit et Arpine furent placées dans un orphelinat.

Tcharents mourut en prison, à Erevan, en 1937. Il fut réhabilité à titre posthume en 1955, deux ans après la mort de Staline. Izabella Tcharents fut de même réhabilitée et libérée en 1967. Deux ans plus tard, elle obtint un appartement à Erevan, où elle vécut un mois, avant de mourir d’une maladie en phase terminale.

La distribution du film compte Ara Harutyunyan [Haroutiounian], qui incarne Tcharents, Narine Grigorian dans le rôle d’Izabella, et Tigran Matsakian en enquêteur. Les personnages secondaires étant joués par des journalistes de l’équipe de RFE/RL.

Pour le caméraman Levon Grigorian, La Vision de la mort est un film qui n’est devenu possible que grâce à l’enthousiasme.

« C’est une bonne chose quand il n’y a pas de budget. La motivation principale est l’enthousiasme, qui donne de grands résultats. C’est étonnant de voir des journalistes se produire comme des acteurs professionnels. Je suis prêt à soutenir ce genre de projets n’importe quand et bénévolement. Je suis fier de l’avoir fait, » nous précise-t-il.

Harry Tamrazian, le producteur, souligne que la réalisation de ce film fut un acte d’héroïsme tant au plan financier que créateur. Il ne craint pas les foudres de la critique : « Je viens d’une famille de critique littéraires de haute volée et j’accepte les critiques fondées. Mon père, Hrant Tamrazian, était critique littéraire de métier. Ce qui compte le plus pour moi, c’est la réaction des gens. S’ils regardent, s’ils applaudissent, se sentent concernés et émus, alors ce film est un succès. »

Gayane Danielian, journaliste, regrette que 75 ans après la mort de ce grand écrivain, y compris dans un pays indépendant, ni le Centre National du Film arménien, ni la société Hayfilm, ni les chaînes de télévision n’aient essayé de produire ce genre de film : « Le fait est, j’en suis convaincue, que la vie de nos meilleurs écrivains pourrait donner des films superbes. De nos jours, personne n’a interdiction de tourner des films sur la terreur et la répression staliniennes et nous voulons combler ce vide. Nous pensons que ce film aura valeur d’exemple, que de grandes figures du cinéma suivront et réaliseront des films de valeur sur nos grands créateurs. »

Selon elle, de nouveaux films vont apparaître.

Le film, publié sur le site de RFE/RL – www.azatutyun.am/media/video/24799461.html – le 29 novembre dernier, a été visionné 10 000 fois et 2 000 de plus sur Youtube.

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lundi 13 mai 2013

Lazare de Pharbe - Histoire des Arméniens / Ghazar Parpetsi - The History of the Armenians

Lazare de Pharbe (vers 442 – début du 6ème siècle), sculpture
© www.armenian-history.com

 

Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi]
Histoire des Arméniens
Erevan : Bibliothèque de l’Université d’Etat, 1982, 540 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

Groong, 19.10.2001



L’Histoire des Arméniens de Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi] occupe une place particulière dans la littérature produite à l’âge d’or de l’Arménie, aux 5ème et 6ème siècles. Elle respire une confiance remarquable en l’avenir, bien qu’elle fasse le bilan du siècle difficile et tumultueux qui suivit la scission de l’Arménie, intervenue en 387 de notre ère, entre la Perse et Byzance. L’exubérance de Pharbe n’est pas déplacée. Elle reflète l’assurance et la vitalité opiniâtre de l’Eglise arménienne, lorsqu’à une époque de recul du pouvoir séculier, elle relèva le défi de diriger au plan politique la nation, dans son combat pour recouvrer ses positions perdues.

Trait distinctif de l’Histoire de Pharbe, par rapport à celles d’Agathange et de Pavstos Buzant [Fauste de Byzance] qui l’ont précédée, sa description d’une Eglise arménienne qui, bien que d’origine étrangère, est désormais profondément arménisée. Avec Pharbe, le christianisme est parvenu à maturité en tant que christianisme arménien. Lorsque Pharbe entreprend son récit en 387, l’Eglise est devenue clairement nationale. Il s’agit désormais d’une Eglise arménienne, avec ses coutumes et traditions nationales spécifiques. Son pouvoir économique et social au plan national est maintenant assuré, tandis qu’elle poursuit des objectifs politiques d’indépendance, animés par un sentiment fort de conscience et de fierté nationales.

Plus significatif encore, parcourant cet exposé et lui conférant son ancrage et sa pertinence durable, l’affirmation mordante selon laquelle la renaissance nationale ne peut être réalisée qu’en s’appuyant principalement sur le développement et l’utilisation de ressources propres. Affirmation renforcée par les descriptions que livre Pharbe de l’opposition de l’Eglise aux puissances étrangères, lesquelles agissent en arbitres dans les affaires intérieures arméniennes. L’indépendance nationale, soutenue par un sentiment de conscience et de fierté nationales, apparaît comme le pivot d’une stratégie qui inclut les sphères religieuse, intellectuelle, culturelle, politique et militaire. Il est des éléments déterminants dans le fait de rappeler la création entre 392 et 412 de l’alphabet arménien, la lutte de l’Eglise pour préserver les vestiges de l’autonomie de l’Etat arménien, son rôle dirigeant dans le soulèvement de Vartanantz en 451 et ce que Pharbe considère comme la première guérilla arménienne contre le royaume perse en 480-484.

Pour commencer, il convient de noter qu’une approche pertinente du rôle de l’Eglise arménienne durant cette période, peut-être sa plus progressiste et bénéfique, requiert une connaissance de la fonction culturelle et intellectuelle de la religion à cette époque. Christopher Hill note dans son ouvrage The English Bible and the Seventeenth-Century Revolution (Penguin, 1993) :        

« Au 17ème siècle, la Bible est reçue comme la sphère centrale entre toutes [souligné par l’A.] de la vie intellectuelle : elle n’est pas seulement un ouvrage « religieux » au sens moderne étroit que nous attachons au mot de religion […] La Bible était […] le fondement de tous les aspects de la culture anglaise. »

On pourrait en dire autant de la religion et de la Bible dans l’histoire ancienne de l’Arménie. Chacune d’elles apportait le cadre intellectuel nécessaire pour aborder les problèmes profanes de la vie quotidienne – des questions personnelles les plus infimes à celles majeures de la nation. La religion ne reflétait pas une absorption complète dans des inquiétudes liées à la vie après la mort. Elle n’était pas cloisonnée à l’intérieur d’un domaine spirituel sans aucune prise sur les préoccupations terrestres de l’homme. Religion et Bible faisaient partie intégrante de la compréhension et de la résolution des problèmes de l’existence ici-bas. (A cet égard, lHistoire de la pensée philosophique arménienne, de Henrik Gabrielian, propose plusieurs études tout à fait remarquables de la pensée classique arménienne, dont Yéghiché [Elisée].)

I. Le contexte historique et la menace
 

L’année 387 de notre ère fut dévastatrice pour l’Etat arménien et la dynastie des Arsacides [Archagouni], en particulier. La scission de l’Arménie entraîna aussi la fin effective d’un Etat arménien indépendant. Le sinistre présage du catholicos Nersès Ier le Grand, longuement cité dans l’Histoire de l’Arménie de Pavstos Buzant [Fauste de Byzance], se réalisa : « La dynastie arsacide, suite à son attitude peu glorieuse et conformément aux prédictions de saint Nersès, fut abandonnée de la grâce de Dieu et livrée à elle-même. L’Arménie fut condamnée à la division entre les princes de Perse et de Grèce. Tous deux asservirent à leur profit des parts de ce grand pays. » (p. 27)

Ce n’était là qu’un compromis temporaire dans cette lutte séculaire entre les deux empires pour le contrôle d’une région vitale au plan économique et stratégique. Elle leur donna néanmoins l’occasion de transformer leur territoire nouvellement acquis en une zone tampon mutuelle. A cette fin, ils entreprirent de décapiter politiquement la nation arménienne, prélude à sa complète assimilation culturelle, religieuse et nationale. Pour l’empire perse, l’Arménie devait être la cible centrale d’un projet visant à soumettre non seulement l’Arménie, mais aussi la Géorgie et l’Albanie (1). L’Histoire des Arméniens de Pharbe évoque la réaction arménienne dans la partie, substantiellement plus vaste, de l’Arménie sous contrôle perse.

Pharbe est incontestablement le plus profane des premiers historiens arméniens. En dépit de fréquentes et interminables digressions théologiques, il livre une analyse aiguë du raisonnement qui préside à l’assaut perse. Aux yeux du roi de Perse, « soucieux de ses intérêts et de ses impôts, » l’Arménie est « vaste et avantageuse. » (p. 95) La description brillante au plan artistique par Pharbe d’une nature prodigue dans la province de l’Ararat laisse entendre une source immense de richesse pour quiconque la possède. L’Arménie est fabuleusement riche, au sol fertile, aux rivières abondantes, à la végétation bigarrée et à la vie sauvage foisonnante. Elle bénéficie en outre de substantiels filons de richesses minérales. Elle offre à ses habitants tout ce qu’ils peuvent espérer. Mais elle représente aussi une tentation irrésistible aux yeux de l’étranger.

Or l’Arménie n’a pas seulement une valeur économique, elle est « essentielle » au plan stratégique. Afin de convaincre le roi Yazdgard Ier de contraindre l’Arménie à se convertir au zoroastrisme, l’élite religieuse de Perse en appelle à ses préoccupations stratégiques. « Si l’Arménie est étroitement liée à nous, alors infailliblement la Géorgie et l’Albanie seront nôtres, elles aussi. » (p. 95) De plus, l’Arménie, « vaste et avantageuse comme elle l’est, est voisine de l’empire grec, dont elle partage la religion. » (id.) La possibilité que les Arméniens en viennent « à servir ceux avec qui ils partagent une religion commune » (p. 97),  apparaît comme un danger permanent pour la Perse. Si les Arméniens sont convertis et assimilés, alors « l’empire […] connaîtra une paix et une sécurité éternelle. » Faute de quoi, les conseillers du souverain « craignent pour l’avenir [de la Perse]. » (p. 97)

L’Etat perse s’embarqua ainsi, à nouveau, dans une cruelle guerre d’assimilation religieuse, culturelle et politique. Obliger les Arméniens à renoncer au christianisme n’était qu’une première étape. Au début, les autorités devaient prendre des mesures pacifiques. Les récompenses offertes aux convertis devaient être « si somptueuses » que pour en bénéficier pareillement, l’on espérait que tous les autres « s’empresseraient de se conformer » aux « instructions » du souverain. En cas d’échec des moyens pacifiques, le pouvoir impérial gardait en réserve la menace d’une guerre et d’un génocide. Le catholicos arménien est prévenu que dans l’éventualité d’un refus, le roi « comptera pour rien » tout ce qu’il a obtenu de lui et qu’il [vous] « anéantira tous, femmes, enfants, ainsi que tous vos biens. » (p. 111)

II. La riposte arménienne et le recours à l’indépendance      
 

L’humiliation de l’ancienne et orgueilleuse dynastie des Arsacides fit de l’Eglise arménienne la seule force nationale effective dans le pays. Loin de la démoraliser, la débâcle de l’an 387 l’incitera à une audace sans précédent, tandis qu’elle s’armera de courage pour combattre son puissant adversaire et luttera pour rétablir un Etat authentiquement arménien.

L’intérêt de l’Eglise arménienne à l’égard de l’indépendance d’un Etat national découlait de la forme même de sa place dans le monde profane. Elle ne cessa pas d’être un ordre féodal parasite, fondé sur le labeur bénévole de ses serfs. Elle n’était pas non plus exempte de tous les traits arriérés de la vie féodale. Or, à cette époque, ses intérêts particuliers coïncidèrent avec ceux de la nation et de l’Etat arménien. Le fief de l’Eglise n’était pas d’ordre provincial. Ses limites n’étaient pas définies par des frontières régionales ou locales, mais par celles de l’Etat national de l’Arménie. L’Arménie dans son ensemble, et non pas seulement en partie, constituait le socle de sa position sociale et politique. Ses richesses matérielles, ses terres, palais, monastères, églises et trésors, son influence spirituelle et sociale, ainsi que son autorité, couvraient tout le pays, quelles que soient les limites féodales.

Cet état de fait dictait un soutien énergique à un Etat capable de défendre l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de l’Arménie. Un Etat faible et instable laisserait le pays vulnérable aux puissances étrangères désireuses de « le conquérir […] et l’annexer à leurs royaumes », comme le rappelle Pavstos Buzant [Fauste de Byzance]. Sans l’appui d’un Etat fort, ses immenses richesses seraient une cible facile pour un clergé non arménien cupide, bénéficiant de la protection et du soutien des puissants Etats perse et byzantin.

En s’apprêtant à livrer bataille pour la reconquête de l’Etat arménien après 387, l’Eglise, dans un sens qualitativement nouveau et par opposition aux traditions anciennes de la noblesse séculière, rejeta une stratégie de dépendance principale à l’égard de forces extérieures. Elle s’appliqua au contraire à développer les énergies et les talents intrinsèques de l’Arménie. Tout en n’excluant pas des alliances avec l’étranger, ces dernières n’étaient pas censées déterminer une quelconque stratégie. Faisant preuve d’une grande maturité politique, l’Eglise souda ainsi dans un même effort global les dimensions religieuses, culturelles, intellectuelles, politiques et militaires de la vie nationale arménienne.

a. Indépendance intellectuelle et culturelle      

En dépit de ses immenses richesses et de son pouvoir engrangés durant la période antérieure à 387, et malgré son appareil organisationnel à l’échelle nationale, l’Eglise arménienne était loin d’être stable. L’absence d’une tradition intellectuelle arménienne indépendante, qu’illustrait de manière frappante l’usage du syriaque et du grec dans la langue officielle de l’Eglise, s’avérait désastreuse. Les prêches et les offices religieux célébrés dans une langue étrangère affaiblissaient le lien entre l’Eglise et le peuple :

« Le peuple de ce grand pays ne comprenait rien et ne gagnait rien à l’usage du syriaque dans les offices, ni à la lecture du Livre saint à l’église ou dans les monastères. »

Dans cette incapacité à « comprendre le syriaque, » le rôle des « offices religieux et les efforts de la population restaient vains. » (p. 31) Tandis que les masses « s’éloignaient […], les mains vides, » les autorités ecclésiastiques et les prêtres « ne pouvaient que gémir et déplorer leurs efforts inutiles. » (p. 37) Consolider et renforcer son organisation, tout en créant un cadre d’éducation et de confiance capable de s’opposer au défi perse, constitua donc la priorité première de l’Eglise. Cette œuvre trouva sa synthèse dans l’entreprise stupéfiante visant à créer un alphabet arménien comme base d’une tradition intellectuelle et culturelle arménienne indépendante (susceptible de remplacer celle que l’Eglise elle-même avait détruite). Ses éléments les plus dynamiques en appelèrent au catholicos Sahak Ier, afin qu’il soutînt un projet pouvant aider « le peuple de ce grand pays [à passer] d’une condition de dépendance misérable à un savoir véritablement bénéfique, qui honorerait à coup sûr l’Eglise. » 

A mesure que Pharbe avance dans son récit, l’on note l’épanchement d’un orgueil national blessé. L’Eglise ne peut plus s’appuyer sur le grec et le syriaque. Il s’agit là de « langues humiliantes », objets d’ « emprunt. » L’Eglise arménienne a besoin de « sa voix propre », avec laquelle elle puisse « prêcher avec profit les hommes et les femmes, et la population dans son ensemble. » (p. 31) Un alphabet arménien, national et spécifique, était requis, susceptible de « communiquer de manière précise et exhaustive toute la gamme phonétique de la langue arménienne. » (p. 33) Cela seul pouvait affranchir l’Eglise d’une dépendance « misérable et quémandeuse. »

Animée par des considérations pratiques immédiates, l’Eglise était aussi profondément consciente de l’immense signification historique de son entreprise. Elle assura le roi Vram Châpouh [Châhpûr] que son appui à la création d’une écriture nationale unique

« […] Vous assurera une renommée inoubliable sur terre et des bienfaits au Ciel bien plus grands qu’à quelque contemporain que ce soit ou n’importe lequel de Vos ancêtres. » (p. 39)

Le succès de cette tâche, la traduction incroyablement rapide qui s’ensuivit de trésors de la littérature mondiale, ainsi que la mise en place d’un vaste réseau d’écoles et d’institutions éducatives créèrent un large cadre ecclésiastique lettré, éduqué et sûr de soi. En faisant un bastion sûr contre la campagne des Perses.

b. La défense du pré carré politique    
 

La monarchie arménienne, que les Perses maintinrent après 387 et jusqu’en 428, constitua une entité très réduite, plus semblable à un vassal de second rang. Néanmoins, contrairement à une noblesse irresponsable, l’Eglise lutta pour préserver cet ultime vestige d’autonomie politique, y voyant une barrière potentielle contre de nouveaux empiètements perses. Le catholicos Sahak Ier rejeta ainsi catégoriquement les propositions invitant les forces perses à limoger le roi Artaxias [Artachès] IV, objet de mépris. En aucun cas, il « n’acceptera d’accuser un fidèle face à un infidèle. » Trahir le souverain arménien chrétien au profit des Perses signifierait le renoncement final à toute apparence d’indépendance politique. Même si le roi est réputé « pécheur » et incapable, le trahir pour les Perses conduirait ainsi à ce que « ces misérables se fassent juges de notre Eglise », remettant les destinées de l’Arménie en des mains étrangères. Repoussant toute nouvelle intervention des Perses dans les affaires arméniennes, Sahak Ier plaide pour une loyauté envers la classe dirigeante authentiquement arménienne :

« Mes fils, au nom de Dieu, ne nourrissez pas de telles intentions ! N’agissez pas comme l’ont fait certains de vos ancêtres, d’une manière qui détruira vos chefs naturels ! »

Sahak Ier n’eut pas gain de cause et, en 428 de notre ère, Artaxias IV fut détrôné, l’Arménie devenant un protectorat régi par un gouverneur perse [marzpan]. S’étant ainsi débarrassé du trône arménien, les forces perses préparèrent leur assaut décisif contre la seule institution restante, capable d’entraver sérieusement leurs projets. En 449, d’un seul coup, le roi Yazdgard II s’en prit aux fondements mêmes du pouvoir économique et social de l’Eglise.

Outre le fait d’exiger que les Arméniens cessassent de révérer leur Dieu chrétien, l’édit de Yazdgard II assujettissait pour la première fois l’Eglise à l’impôt, abolissait son important pouvoir juridictionnel sur les affaires intérieures arméniennes et vidait ses monastères, lesquels assuraient la formation des cadres religieux. Mises en application, ces mesures eussent porté un coup fatal aux bases économiques et sociales du pouvoir de l’Eglise et ouvert la voie à une éventuelle assimilation des Arméniens.

c. Le soulèvement de Vartanantz   

L’Eglise arménienne ne resta pas inactive. Elle lança cette grande résistance connue sous le nom de Vartanantz, une révolte qui combinait soulèvements des masses populaires et accrochages militaires incessants, autrement plus significatifs que l’épisode final de la bataille d’Avarayr en 451. L’Eglise était bien préparée à cette confrontation politico-militaire. Outre son action culturelle et politique, elle avait aussi développé, au cours des décennies antérieures, une alliance, cimentée par le mariage, avec la famille des Mamikonian, doyenne des forces militaires d’Arménie. N’ayant pas d’héritier mâle, le catholicos Sahak Ier maria sa fille au sparapet Hamazasp Mamikonian et de cette union naquit le commandant militaire des forces arméniennes à la bataille d’Avarayr, Vartan Mamikonian.

Le compte rendu de l’épisode de Vartanantz par Pharbe laisse à désirer, empli de contradictions, d’ambiguïtés et de manques notables. Le texte est accablé de descriptions théologiques d’un peuple défendant sa foi, endurant des souffrances inouïes et aspirant à un martyre précoce. Résultat, et contrairement au récit de Yéghiché (2), les facteurs sociaux et politiques d’ordre national, qui sous-tendent ce conflit, ne font que rarement surface avec précision. Or, malgré ces limites, certains éléments se détachent.

Les objectifs des Arméniens sont présentés dans des termes essentiellement spirituels et théologiques. Or, au début du livre, Pharbe établit la nature politique du conflit, lorsqu’il attribue explicitement une visée politique à la politique perse. Les aspects politiques plus larges de cette confrontation sont à nouveau dévoilés dans la réaction des Perses, suite à leur défaite à Avarayr, lorsque Yazdgard II accuse l’Eglise d’être

« […] la cause de maux sans nombre et responsable de la mort de beaucoup. Eût-elle été responsable de la mort de trois ou quatre personnes seulement, […] elle n’eût pas mérité de survivre, outre […] sa responsabilité dans la ruine de ce grand pays qu’est l’Arménie. » (p. 233)

Le prêtre [yeretz] Ghévond, son chef le plus énergique, brave et intraitable, représente « la véritable force derrière chacune des actions de Vartan et [tous] les événements qui se produisirent alors en Arménie. » (p. 243) De fait, sans l’instigation et les cajoleries de l’Eglise, Vartan fût resté, aux yeux des Perses, un fidèle et valeureux commandant militaire. Or les marques d’affection de l’Eglise en ont fait un rebelle. En récompense, le prêtre Ghévond est soumis à la plus cruelle des tortures. Ses ravisseurs traînent « son corps nu sur des rochers accidentés et pointus […], écorchant tout son corps et son torse […], séparant la chair des os. »

Les Perses avaient de bonnes raisons de redouter Ghévond et ses alliés. A mesure que le soulèvement en Arménie se fit de plus en plus menaçant, l’Etat perse rechercha un compromis en assurant aux Arméniens la liberté de culte. L’Eglise, contrairement à de larges pans de la noblesse séculière, refusa d’accepter ce qui était considéré à juste titre comme un accord très inégal. Ces droits et privilèges, qui avaient permis à l’Eglise, en dépit de la fin de la monarchie arménienne, de demeurer une force politique nationale indépendante en Arménie, n’étaient pas rétablis. S’opposant à une fraction notable de la noblesse et malgré l’effondrement de tout espoir d’aide de la part de Byzance, les dirigeants de l’Eglise persévérèrent dans leur programme insurrectionnel. Ils n’avaient pas le choix. Se soumettre eût détruit l’Eglise en tant que force nationale indépendante, en faisant un agent de contrôle étranger, sous l’égide de la Perse.

d. Les guérillas de Vahan Mamikonian       

Suite à la défaite des Arméniens à Avarayr, l’offensive perse ne connut pas de trêve. La situation en Arménie, désormais gouvernée par des officiels corrompus et égoïstes, appointés par la Perse, empirait, tandis que « la bienséance disparaissait, la sagesse se perdait, le courage était mort et enterré, le christianisme entrait dans la clandestinité et [que] l’armée arménienne, jadis glorieuse, devenait un objet de moqueries et de rires. » (p. 269)

C'est alors qu'en 481, dans un pays en plein désarroi, livré au chaos, Vahan Mamikonian, allié à l’Eglise, entre en scène afin de conduire une révolte nouvelle et sans précédent contre le trône perse. Les circonstances étaient davantage propices. Profitant de la faiblesse des Perses et d’un soulèvement en Géorgie, Vahan Mamikonian lance ce que l’on peut considérer comme la première guérilla arménienne contre une occupation étrangère. Pharbe encense Vahan Mamikonian, le décrivant comme un courageux guerrier et un brillant tacticien militaire. Mais l’image d’un chef habité par un sentiment puissant d’orgueil national, et conscient que les objectifs de l’Arménie seront mieux servis en s’appuyant sur les forces arméniennes, occupe une place centrale dans le récit.

Avant de brandir l’étendard de la révolte, Vahan Mamikonian, par une approche éminemment stratégique des positions arméniennes, conseille prudence et précaution. La révolte est pleinement justifiée, mais Vahan « n’est pas confiant au point d’affirmer qu’elle sera couronnée de succès. » (p. 289) Les Perses sont « puissants et audacieux, » tandis qu’un appui venant de Byzance serait un aveuglement tragique. Vahan connaît bien la « tromperie des Grecs » qui, « jurant solidarité à nos ancêtres, les trahirent ensuite. » (id.) Le camp rebelle arménien exhorte cependant Vahan à reprendre le flambeau : « Après avoir entendu tout ce que Vahan Mamikonian avait à dire […] ils lui répondirent unanimes : ‘Tout ce que tu as dit, d’une façon qui sied à ta sagesse, tu l’as dit en toute sincérité et à bon droit. Nous ne devons donc pas placer nos espoirs sur les Grecs ou les Huns […] mais par dessus tout sur la volonté de Dieu […], fût-ce au prix de nos vies. » (ibid.) 

Après trois années de guérilla, le commandant de l’armée perse, Chapouh [Châhpûhr], reconnaît que ses forces ont subi une déroute comme « jamais auparavant ». Les forces arméniennes, souvent composées d’une « dizaine de combattants seulement, après avoir attaqué quelque trois mille soldats de l’empire, disparaissaient sains et saufs. » (p. 375) Le roi de Perse Pérôz Ier lui-même admet que « la stratégie utilisée par Vahan est pour l’heure inconnue de nous. Nous n’avons souvenir de tels exploits que dans les récits d’anciens guerriers. » (p. 379) Lors d’âpres négociations, Vahan répète que ces exploits sont le fait des « Arméniens seuls. » « Personne d’autre, dit-il, ne nous a aidés, ni les Grecs, ni les Huns, ni une quelconque force étrangère. »

Le trône de Perse cherche donc à mettre fin à cette guerre et conclure un accord, pouvant lui allier ce peuple capable de lui porter de tels coups. Reconnaissant la puissance des Arméniens, le souverain perse installe tout d’abord en 485 Vahan Mamikonian comme chef de toutes les forces arméniennes, partant comme gouverneur de l’Arménie. L’Arménie recueille ainsi les premiers fruits de l’indépendance, obtenant un niveau d’autonomie politique susceptible de constituer une plate-forme vers de plus grandes choses.

III. Conscience nationale et orgueil national         
 

De par toutes ses préoccupations d’ordre théologique, l’Histoire de Pharbe témoigne d’une remarquable prise de conscience du fait national et de la dignité nationale. A l’instar de Moïse de Khorène, il propose une conception du fait national, qui va bien au-delà du domaine féodal ou familial. Exhortant Vahan Mamikonian à se porter à leur tête, les représentants des diverses familles féodales rebelles de l’Arménie font valoir qu’il est en présence de gens qui sont « de ta nation et de ton sang. » (p. 137)

Si, d’une part, l’ouvrage tout entier est conçu en termes d’un conflit religieux opposant communautés chrétienne et zoroastrienne, Pharbe subordonne résolument, d’une manière encore plus significative, la communauté de religion à celle de nation. Ses descriptions et représentations soulignent sans cesse l’intérêt qu’il porte au destin non tant des chrétiens que des chrétiens arméniens. Ses éloges ou ses jugements dépréciateurs n’ont pas pour objet les chrétiens ou les zoroastriens, mais les Arméniens et les Perses. Dans son évocation de la guerre et des batailles, les combattants sont sans cesse définis en termes de nationalité et de religion. Bien que, fréquemment, leur appartenance religieuse soit négligée (p. 309, 317, 327). En outre, lorsqu’il fait état de revers et de défaites arméniennes, Pharbe en rend coupables les Géorgiens chrétiens (p. 329).

Il va sans dire que Vahan Mamikonian est aussi présenté comme un guerrier chrétien luttant pour défendre sa foi et l’Eglise. Or sa stature et sa grandeur sont assurées en premier lieu par son rôle de combattant arménien national et patriote. Décrivant l’Arménie en plein désarroi et déclin, après l’épisode de Vartanantz, Pharbe cite Pérôz Ier, répétant ce qui est alors devenu un lieu commun méprisant à l’égard des Arméniens : dans son empire, « les soldats les plus incompétents et les plus arriérés sont les Assyriens […] mais les Arméniens sont encore pires. » Pharbe remarque qu’ « entendre cela ne peut que faire gémir et pleurer. » Vahan Mamikonian répond qu’il « vaudrait mieux périr qu’entendre de telles remarques de la part d’un roi. » (p. 333) A travers les guerres que mène Vahan, sa hardiesse, son audace, son esprit d’initiative et les risques qu’il assume visent à assurer des victoires militaires et politiques, tout en rétablissant l’orgueil et la renommée de l’Arménie.

IV. Une fin amère 

Malgré la conclusion victorieuse de la guérilla des années 481-484, le sort de l’Arménie vacilla, puis s’effondra. L’équilibre international des forces resta profondément défavorable, en dépit du déclin de l’empire perse. A la fin du 6ème siècle, l’Arménie dut aussi lutter contre les visées impériales arabes en pleine expansion. Ces facteurs indubitablement importants contribuèrent à l’échec du projet de redressement et de renaissance nationale, qu’avait inspiré l’Eglise à l’époque du récit de Pharbe. Or ce qui contribua le plus sensiblement à l’effondrement de cette entreprise est évoqué dans une réponse de Vahan Mamikonian au roi de Perse, lors de leurs négociations de paix. Rejetant toute allégation selon laquelle les réalisations des Arméniens seraient dus à une aide étrangère, Vahan souligne en outre que « les coups que nous avons pris et les revers que nous avons subis ont été le résultat de nos divisions internes et de nos félonies. » (p. 333)

Traîtrise et dissensions, motivées par la lutte sordide de féodaux indifférents à leur impact sur le sort de la nation, ne furent qu’un des aspects d’une division et d’une faiblesse internes. Une dimension plus fragilisante encore est dévoilée dans l’émouvant testament accusateur qui accompagne la véritable Histoire de Pharbe. Il est évident que le courant national, politique, culturel et intellectuel progressiste et éclairé, dont Pharbe est le héraut, ne s’acquit pas une position dominante au sein de l’élite arménienne, fût-elle laïque ou religieuse. Bien au contraire, Pharbe et ceux qui partagaient un même point de vue furent fréquemment persécutés, poursuivis et exclus de la vie publique et intellectuelle. Rappelant cette « Complainte » qui conclut le récit de Moïse de Khorène, l’acte d’accusation de Pharbe met au jour le pouvoir durable de ces forces intérieures rétrogrades et ignorantes qui, poursuivant leurs objectifs particuliers, sont prêtes à s’agenouiller et à collaborer avec de futurs oppresseurs. Toute une tradition prit ainsi racine, qui devait se répéter de façon désastreuse, des siècles durant, pour se retrouver dans la vie intérieure de la 3ème république d’Arménie.   

NdT

1. Ancienne Aghbanie ou Albanie du Caucase, actuel Azerbaïdjan. Voir notamment les recherches cartographiques de Rouben Galichian, Countries South of the Caucasus in Medieval Maps : Armenia, Georgia and Azerbaijan (Erevan : Printinfo Art Books – Londres : Gomidas Institute, 2007), dont nous avons rendu compte - http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/04/rouben-galichian_03.html.
2. Allusion à son Histoire de Vardan et de la guerre arménienne, relative à la période 428-451. Cf. la recension d’Eddie Arnavoudian, parue in Groong (30.12.2001) - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20011230.html (traduction à paraître dans notre blog).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20011019.html
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.