dimanche 18 septembre 2016

Eve Makis - The Spice Box Letters



 © Sandstone Press Ltd, 2015

The Spice Box Letters :
une histoire faite de perte, d'espoir et d'amour
par Olya Yordanyan


BOSTON - Plus d'un million et demi d'Arméniens ont trouvé la mort entre 1915 et 1923 dans l'empire ottoman. Ce chiffre est si énorme qu'il en est presque abstrait; c'est seulement lorsque des histoires de survivants sont racontées, pétries de souffrances et d'espoir, qu'elles peuvent donner à voir l'histoire.

The Spice Box Letters d'Eve Makis est un roman historique à l'écriture impeccable, cinématographique, qui relate la tragédie d'une famille arménienne : les enfants Mariam et Gabriel Arakelian devenus orphelins et séparés lors du génocide. Makis distille admirablement les histoires de milliers d'enfants rendus orphelins durant le génocide et dispersés à travers le monde sous les traits de Gabriel et Mariam.

Le roman montre non seulement les difficultés de ceux qui ont perdu leurs familles au cours du génocide et leur traumatisme, mais aussi l'amour et l'énergie qu'ils trouvent pour continuer à vivre.

Leur histoire débute en 1915 dans la ville de Caesaria - Kayseri dans la Turquie moderne. Les Arakelian mènent une existence heureuse au sein d'une famille entière, mais cet univers idéal s'effondre brusquement avec l'arrestation et l'exécution de leur père, puis la déportation du reste de la famille. Déportation qui fait voler en éclats la famille : Mariam, témoin de l'assassinat de son frère aîné par des soldats, fait semblant d'être morte et en réchappe finalement, persuadé que Gabriel a été tué lui aussi.

"Quand j'ai achevé mon histoire, j'ai eu la nostalgie de ma maison," écrit Mariam dans son journal, relatant les journées passées en Angleterre avec Levon, qui l'aida à s'enfuir et à survivre. "Le conte de fées a libéré un flot de souvenirs et m'a fait réfléchir à l'au-delà. Je me suis demandée si les gens vieillissent au paradis. Gabriel serait-il pour toujours ce garçon aux cheveux bouclés et au large sourire ? Si le paradis est aussi vaste que l'Angleterre, comment le retrouver ? Et comment ma mère me retrouverait-elle, dérivant dans cet océan de verdure ?"

Gabriel croit lui aussi que sa sœur est morte, tout en étant fermement convaincu que sa mère est vivante. Il vit avec ce lambeau d'espoir.

Nous découvrons l'odyssée de la déportation de Mariam, son adoption et son existence en Angleterre grâce à son journal et ses lettres retrouvées dans une boîte à épices après sa mort. Mariam refuse de parler du passé durant son existence, tout en écrivant en arménien, s'accordant la liberté de partager ses sentiments et ses secrets les plus intimes. La petite-fille de Mariam, Katerina, une jeune journaliste anglaise, entreprend alors de traduire le journal. En vacances à Larnaca, à Chypre, Katerina rencontre par hasard Ara, un Arménien, qui accepte de traduire le journal. Elle ignorait alors que l'aventure consistant à résoudre le puzzle du passé de sa grand-mère décédée la conduirait à explorer son héritage arménien et changerait son existence.

Les histoires de Katerina et d'Anahit, les petites-filles de Mariam et Gabriel, sont racontées en parallèle. Vivant à Nicosie, Gabriel, un septuagénaire ronchon, s'inquiète de garder son identité arménienne, tandis qu'Anahit est amoureuse d'un Grec et désire l'épouser.

Le récit de Makis fourmille de détails sur les événements historiques et la vie à Chypre au 20ème siècle - l'île sous domination britannique, la première Fête de l'indépendance, l'agitation à Nicosie en décembre 1963, etc. Autant d'aperçus historiques qui enrichissent l'intrigue, rendant l'histoire plus authentique.

L'ouvrage abonde aussi en descriptions de la cuisine et du mode de vie arménien. Certains héros surmontent leur mal du pays grâce aux souvenirs des saveurs et des senteurs de la nourriture et des épices qui ont laissé en eux une empreinte définitive.       

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Traduction : © Georges Festa - 09.2016



samedi 17 septembre 2016

Eddie Arnavoudian : 'Baku 1905' - Savagery in the Caucasian family - Part Two / Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - II



 
Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - II
par Eddie Arnavoudian
Groong, 30.03.2015


L'ouvrage de Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération (note 1), montre clairement qu'à l'instar de leurs homologues géorgiens, les riches Azéris considéraient eux aussi les Arméniens comme des outsiders, des intrus qui s'étaient emparés de secteurs économiques clé. Depuis les années 1890, les nationalistes urbains azéris rongeaient leur frein. Si bien que lorsqu'en 1905 l'occasion se présenta d'éliminer les positions arméniennes à Bakou et dans le Caucase en général, l'élite azérie était prête à tendre une main secourable au pouvoir tsariste. La guerre civile de 1905, un affrontement sauvage provoqué et voulu au départ par le régime tsariste, fut pour cette élite une première approche, un ballon d'essai, comme la suite le vérifia, en vue des attaques plus décisives de 1918 contre les positions arméniennes.

I. Des élites azéries déchaînées

Partie prenante, elle aussi, de l'industrie pétrolière, la classe capitaliste azérie éprouvait un profond ressentiment vis-à-vis de la supériorité des Arméniens et leur expansion apparemment irrépressible en termes de production pétrolière et d'industries associées, et ce non seulement à Bakou, mais dans tout le Caucase. Il était donc parfaitement naturel que derrière les "sinistres provocations anti-Arméniens" orchestrées par le pouvoir tsariste, "figuraient de riches Azéris. Des magnats du pétrole, Taghiev et les frères Mukhtar, jouèrent là un rôle particulièrement important." (p. 47)

En échange, les Azéris riches en pétrole comptaient un allié naturel dans l'aristocratie foncière féodale déchue, désireuse d'enrayer un déclin plus grand encore en s'emparant des ultimes territoires arméniens subsistant dans la région. Prêts à une guerre nationaliste, les Arméniens furent sacrifiés comme des cibles légitimes de la populace, des colons et des exploiteurs étrangers qu'il fallait déloger à tout prix. Un propagandiste résume ainsi les choses en 1905 :

"Les Arméniens nous ont pris notre terre et nous exploitent sans vergogne. Non contents de sucer notre sang, ils ont maintenant résolu de nous exterminer. Nous devons maintenant nous battre. C'est eux ou nous !" (p. 416)

Humiliation de la classe capitaliste arménienne, découpe d'une structure pour la nation azérie qui s'en prendrait alors à la domination russe, dont les Arméniens étaient aussi accusés d'être les agents : telle était l'ambition du nationalisme azéri émergent. Il s'agissait là d'un nationalisme huilé par un chauvinisme panturc anti-arménien (note 2), emprunté en partie à un empire ottoman, trop heureux de soutenir les élites azéries comme bélier contre la Russie tsariste. Simonian relève avec justesse que :

"[...] Lié à un mouvement politique possédant une importante assise économique, le panturquisme se révéla une idéologie des plus efficace. Adopté tel quel en 1905 par une classe bourgeoise turque à travers le Caucase, conquérant de plus en plus de positions et servant en outre les besoins d'une classe déclinante de grands propriétaires fonciers." (p. 349)

Ciblant l'ensemble des Arméniens, les émeutiers azéris se dirigèrent tout droit vers les quartiers arméniens aisés et leurs unités de production situées à Bakou. Incendies et pillages de somptueuses demeures allèrent de pair avec des attaques contre les puits de pétrole appartenant à des Arméniens et livrés aux flammes. "Une part importante de la production pétrolière de Bakou," qui "appartenait pour l'essentiel aux Arméniens" (p. 382), fut détruite et un grand nombre de travailleurs arméniens et leurs familles chassés de la ville (p. 389). Lors d'un autre cycle de violences en octobre, "des dizaines de travailleurs arméniens furent tués, tandis que les puits de pétrole arméniens qui n'avaient pas été brûlés en août, ainsi que les ateliers, manufactures, maisons et cités dortoirs possédés par des Arméniens, furent alors incendiés." (p.416)

Les Azéris se justifiaient ainsi :

"Ils ne faisaient que reprendre les riches gisements pétroliers qui autrefois leur avaient appartenu, mais dont les Arméniens s'étaient emparés." (p. 379)                      

Alors que les puits de pétrole arméniens brûlaient à Bakou, dans les zones rurales les villages, terres et biens arméniens furent pris pour cible, bétail et entrepôts pillés, villages vidés des Arméniens et repeuplés par des Azéris. A nouveau, des bastions économiques arméniens furent en première ligne, de nombreuses familles aisées assassinées et leurs biens saisis. Un seul exemple suffira. Suite au massacre de Mikent, en l'espace d'"un jour ou deux seulement," des richesses arméniennes, "fruit de plus de 60 longues années, passèrent aux mains de grands propriétaires azéris - plus de 590 têtes de bétail, des milliers de moutons, de mulets et de chevaux, ainsi qu'une multitude de matériels et de stocks provenant d'une vingtaine de bazars (p. 363). Ainsi :

"La destruction de l'économie arménienne du Nakhitchevan, qui constituait l'un des principaux objectifs de ce massacre, fut pleinement réalisée [...], les Azéris se mettant eux aussi à purifier le territoire des Arméniens." (p. 215)

Représentant un coup économique et démographique important porté à l'existence des Arméniens, les attaques azéries de 1905 illustrent aussi une défaite politique, contribuant par là même à cimenter et solidifier la formation d'une nation azérie, unifier les élites urbaines et rurales azéries, leur donnant une ambition nationale et leur insufflant confiance et esprit de conquête.

"Si jusqu'alors [en 1905], les Azéris des différentes provinces [...] n'avaient pas d'objectifs communs, et que, de ce fait, une conscience pan-nationale demeurait des plus faible, désormais, les Azéris dans leur ensemble combattant les Arméniens, que ce soit à Bakou, au Nakhitchevan, à Erevan, à Chouchi, à Gantzac ou au Zanguezour, une identité panturque et une conscience nationale prirent rapidement forme." (p. 342)

Désireux de voir aboutir leurs ambitions, les Azéris s'allièrent avec les classes dirigeantes géorgiennes afin d'enfoncer davantage encore les positions arméniennes. Luttant pour que Bakou et Tbilissi soient au centre des Etats géorgien et azéri et en deviennent les capitales :

"Ils exigeaient que Tbilissi et Bakou, avec ses riches champs de pétrole, cessent d'être des entités municipales distinctes et soient intégrées, au contraire, au sein de leurs provinces respectives. La population de la province de Tbilissi était, dans son immense majorité, géorgienne, celle de Bakou azérie, presque sans exception [...] En conséquence, le poids politique des Arméniens dans ces deux villes devait être réduit." (p. 533)

L'élite azérie lança donc la phase suivante du combat contre les Arméniens.

II. L'impuissance des élites arméniennes

Contre les agressions azéries, les élites arméniennes ne faisaient pas le poids ! Dirigeants tsaristes et azéris nourrissaient des objectifs clairs, les uns sauvegarder les intérêts de l'empire russe et, dans ce cadre, réduire le pouvoir du capital arménien, les autres assurer leurs arrières pour de futures actions contre les richesses des Arméniens de Bakou.

En revanche, les dirigeants arméniens pataugeaient pitoyablement. Leurs piliers et leurs bases économiques avaient été édifiés à l'étranger, dans des territoires non arméniens, à Tbilissi et Bakou. Ils n'avaient pas véritablement d'assise en Arménie autochtone, et donc pas de base arrière d'où ils pussent projeter leur puissance, défendre leurs privilèges économiques ou sociaux, ou se retirer et se regrouper si nécessaire. Ce qui entraînera leur perte. En l'absence de base arrière, ils ne pouvaient survivre et ne survécurent que grâce au parapluie protecteur fourni par les tsars de toutes les Russies.

Les élites arméniennes du Caucase s'étaient développées plus tôt et plus rapidement que leurs homologues géorgiennes et azéries, s'assurant des positions dominantes et d'immenses richesses, mais toujours sous l'égide du pouvoir colonial tsariste. Sans les structures et l'appareil de la domination coloniale russe, la richesse arménienne était impuissante. Le régime tsariste s'en était assuré, lorsqu'il démantela immédiatement les principautés arméniennes indépendantes, après avoir conquis la région au début du 18ème siècle. Confrontés en 1905 à un maître jugeant désormais le capital arménien trop gourmand, les dirigeants arméniens capitulèrent.

Simonian se montre acerbe, dénonçant une classe affairiste arménienne à la fois morne, éhontée, flagorneuse, lèche-bottes et méprisable, s'appuyant sur le pouvoir tsariste, tout en subissant ses attaques. Presque totalement russifiés à Bakou (et Tbilissi), les milieux d'affaires arméniens n'avaient pas d'intérêts nationaux, n'ambitionnaient nullement de bâtir une nation et méprisaient tout ce qui n'était pas argent comptant. "Même des étrangers citent fréquemment le dégoût que leur inspirent des négociants arméniens flagorneurs, uniquement mus par une soif inextinguible d'accumuler de l'argent." (p. 525) En 1905, il s'agit là d'une classe passive et impuissante, "brisée au plan spirituel, n'attendant qu'une aide divine" (p. 69), "se cachant tels des escargots, dans l'espoir d'une paix miraculeuse." (p. 94)

En quête d'indépendance, les dirigeants arméniens ne désiraient que le rétablissement du statu quo, la reconduction, au plan politique, social, juridique et économique, d'un ordre tsariste en déroute, mais aménagé pour le rendre moins anti-arménien et développer les droits nationaux et religieux des Arméniens, tout en restant dans le giron du pouvoir impérial russe ! En l'absence de toute allusion à un programme d'"indépendance" arménienne, leur projet se voulait anti-démocratique, visant à étayer leur position dominante à Bakou et à Tbilissi aux dépens des Géorgiens et des Azéris. Afin d'isoler ces villes de leur arrière-pays géorgien et azéri, partant de conserver leur domination, ils proposaient de leur attribuer un statut non national (p. 525, 531-534) dans le cadre plus large d'une Fédération Caucasienne.

Soumise aux tirs nourris des Azéris, abandonnée par le tsar et dépourvue de forces combattantes propres, la classe affairiste arménienne n'avait guère d'autre choix que de se tourner vers la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), qu'elle avait jusqu'alors méprisée, évitée et même livrée à l'Etat. Haut dirigeant de la F.R.A., Rouben note dans ses Mémoires d'un cadre révolutionnaire arménien la situation pitoyable de l'élite arménienne :

"Il fallait voir la confusion, le désenchantement, le désespoir auxquels avaient succombé la bourgeoisie arménienne, son clergé et son intelligentsia. Ils étaient devenus comme une embarcation sans voile ou sans rames. Face à la tourmente tatare (note 3), ils se répandaient en imprécations contre cette croix russe courbée qu'ils vénéraient hier encore. Et bon gré, mal gré, ils se mirent à tourner leurs regards vers nous." (p. 69)

Ce qui devait arriver arriva. Tandis que les riches bastions arméniens tombaient aux mains des Azéris, une alliance fut finalement conclue entre le capital arménien et la F.R.A. Par un étrange paradoxe, dans sa phase désormais "socialiste," la F.R.A. commença à déployer des forces pour protéger les demeures, les usines et les richesses de ces capitalistes arméniens impitoyables comme pas deux, exploitant les travailleurs arméniens et que dénonçait Chirvanzadé (note 4). Autre cruel paradoxe, le fait que cette force "socialiste", présentée par Simonian comme au service du peuple arménien et alignée sur le meilleur de l'idéologie révolutionnaire d'alors, prévint apparemment un massacre mutuel. Et ce à des fins politiques ne différant pas, pour l'essentiel, de celles des élites arméniennes - conforter le maintien de la domination tsariste, mais revue afin d'exclure le courant anti-arménien le plus virulent au sein du pouvoir tsariste et rendre celui-ci davantage tolérant vis-à-vis du mouvement national arménien et de l'Eglise arménienne !

L'élite arménienne survécut à 1905. Mais elle fut perdante à long terme. Sa domination à Bakou fut enfoncée. Marquant une avancée majeure du nationalisme azéri, 1905 se révéla une première étape dans l'éviction du capital pétrolier arménien hors de Bakou. Face à des élites azéries (et géorgiennes) enracinées dans leurs terres autochtones, les Arméniens n'avaient guère les moyens de riposter, incapables de relever un défi étayé par une démographie azérie majoritaire, une richesse des Azéris, une ferveur panturque et une connivence du pouvoir tsariste. 1905 éclatera à nouveau en 1918, de manière aussi sanglante et brutale. Cette fois, dans le contexte d'un effondrement du régime tsariste et de la révolution bolchevik russe, et sans la protection de l'empire russe, les élites arméniennes furent mises en déroute.

Pour les peuples de toutes nationalités, 1905 signifia mort, destructions et souffrances et, pire encore, un empoisonnement quasiment sans retour d'une harmonie nationale dans ses sources mêmes. Il annonça la rupture du Caucase comme possible Etat "à la suisse," mais démocratique. Il ruina les perspectives d'un patriotisme caucasien commun supranational, susceptible d'intégrer dans un espace démocratique la diversité de ses nations et de ses peuples, leur donnant les moyens de se dépasser et de s'épanouir par delà les antagonismes fratricides.

III. Réévaluer l'ensemble des valeurs

Les 110 ans qui se sont écoulés depuis 1905 nous proposent au moins une conclusion d'importance.

Au Caucase, comme en Asie Mineure, les Etats-nations ethniquement homogènes, exclusifs, sont intenables et antidémocratiques, infectant la région de haines qui ne feront que provoquer davantage de sang, d'atrocités et de morts. Le fait national, pensé d'après un modèle soi-disant classique, fondé sur la domination d'un seul groupe national, était issu de catastrophes et érigeait en principe une purification ethnique violente à grande échelle, l'oppression et l'assimilation des communautés, le tout justifié par de prétendues considérations de sécurité nationale et cimenté par des formes diverses d'un chauvinisme détestable.

En 1905, le Caucase était peuplé par au moins une dizaine de groupes nationaux différents qui cohabitaient dans des villages voisins, attachés par de multiples liens sociaux, économiques, culturels et traditionnels, à la fois déterminants, identifiants et indispensables. Chaque communauté, que ce soit les Azéris d'Erevan ou les Arméniens de Bakou, contribua à bâtir les villes et la terre sur laquelle elle vivait. La terre n'appartient pas à un seul, mais à tous. Tous considéraient à juste titre ces lieux comme leur patrie, comme la source et le fondement de leurs existences. Cette diversité démographique s'était développée à travers les siècles, à des époques de conquêtes violentes et de pillages, comme à des époques de paix (note 5).

De nombreuses communautés azéries vivaient dans ce qui constitue aujourd'hui la république d'Arménie. Le recensement de 1897 évalue la population d'Erevan à 29 000 habitants, dont 13 500 Arméniens, 13 000 Azéris et le reste se composant d'autres communautés. La population de la province d'Erevan comptait alors 829 000 habitants, dont 434 000 Arméniens et 352 000 Azéris. A Etchmiadzine, centre historique de l'Eglise arménienne, sur une population de 124 000 habitants l'on dénombrait 45 000 Azéris. La région de Gantzac comptait 878 000 habitants, dont 294 000 Arméniens et 554 000 Azéris. Seuls 390 sur ses 1 613 villages étaient arméniens. Le Zanguezour était mixte et bien que les Arméniens fussent majoritaires, d'importantes communautés azéries s'étaient établies à Sissian, Kapan et Meghri. Excepté Goris, où aucune communauté azérie n'existait. Au Karabagh, la population de Chouchi totalisait 33 000 habitants, dont 18 000 Arméniens et 13 000 Azéris. La liste serait longue, sans parler des petites minorités et d'une répartition fréquemment égale.

Aucun Etat arménien ou azéri ne pouvait être édifié sans des régions entières peuplées d'un grand nombre d'"étrangers," en voulant naturellement au groupe national dominant. Des Etats ethniquement homogènes n'étaient possibles que grâce à l'exode forcé ou à la réduction au silence des "étrangers autochtones, que ce soit par des moyens "pacifiques" ou autres. Ce qu'expose le poète Avetik Issahakian :

"Compte tenu que nous sommes dispersés parmi les Turcs [...], que cette communauté et d'autres mélangées sont la cause principale de conflits réciproques [...], nous devons souscrire à l'idée de regroupement, il nous faut faire partir ces Turcs qui vivent parmi nous, en parvenant si possible à un accord mutuel visant à échanger nos villages et à créer ainsi une masse arménienne collective [...]" (p. 424)

Tragiquement, plusieurs volets de ce sinistre programme ont été réalisés. A l'époque soviétique, Erevan, Etchmiadzine et plusieurs villages environnant le lac Sevan furent vidés de leurs communautés azéries. Leurs descendants commémorent leur histoire, tandis que des Azéris chauvins dressent des cartes d'un "Grand Azerbaïdjan," intégrant Erevan, le Zanguezour et le lac Sevan. L'histoire inverse du Nakhitchevan est bien connue. Sa communauté arménienne, qui représentait en 1905 35 % de sa population, a totalement disparu et toute trace de sa civilisation arménienne plus que millénaire a été éliminée, réduite littéralement en poussière. Les très actives communautés arméniennes de Bakou ont été purifiées et toute trace de leur immense contribution à son économie effacée des inventaires. A Tbilissi, autrefois un pôle éducatif, culturel et économique arménien majeur, la présence arménienne est aujourd'hui presque invisible. L'épuration ethnique s'est poursuivie dans la région durant l'époque post-soviétique, à un rythme accéléré.

Le coût lié à la construction de ces Etats exclusifs, homogènes au plan national, illustre plus d'un siècle d'injustices. Soucieuses de consolider leurs positions et leurs privilèges, des factions dirigeantes arméniennes, géorgiennes et azéries ont chacune bâti un discours fait de souffrances, de massacres, d'injustices et de spoliations foncières, de crimes atroces, mais suscités et perpétrés uniquement par l'"autre." Des mouvements se sont multipliés à travers les frontières, légitimant oppression et épuration ethnique au nom de la "justice historique" et, au nom de cette même "justice," revendiquant des régions entières à l'usage exclusif de tel ou tel groupe national.

Or l'histoire est porteuse d'alternatives à tout cela, de visions permettant à plusieurs nationalités de se développer au sein d'une même entité caucasienne. Les mouvements azéris et géorgiens peuvent se targuer d'une pensée démocratique propre. La culture arménienne aligne des figures comme Abovian, Dérian, Toumanian, Chirvanzadé, Movsissian et bien d'autres, dont le patriotisme est allé jusqu'à intégrer la diversité qui est devenue la forme de l'existence nationale au Caucase, comme en Asie Mineure. Admirés de nos jours comme des figures littéraires, leur vision sociale plus large a été marginalisée, sinon enterrée et dénaturée. Un regain est essentiel.

IV. 1905 et 1915 - Les dés sont jetés - Etre ou ne pas être

Aujourd'hui, l'Arménie est une nation en repli à risques, aux limites de la survie.

Le génocide Jeune-Turc de 1915 n'a pas réussi à anéantir le peuple arménien. Le 20ème siècle a vu un épanouissement remarquable de la vie arménienne, en particulier en république soviétique d'Arménie. Même la diaspora arménienne a enregistré des réalisations culturelles durables.

S'il a échoué, le génocide n'en a pas moins porté un coup presque fatal.

En Arménie Occidentale, une vaste portion des terres arméniennes, des communautés arméniennes historiques n'est plus. La présence arménienne, ses monuments architecturaux, ses églises, ses centres d'études et d'art, en fait tout un patrimoine historique et culturel, y ont été ensevelis sous les décombres du vandalisme de l'Etat turc. Une part peut être sauvegardée. Des milliers d'"Arméniens cachés" peuvent surgir et lutter pour leurs droits nationaux, mais uniquement en tant que communauté singulière au sein d'une société autre, composée de nationalités diverses, mais égales ! De nombreux descendants du génocide auront peut-être envie de regagner leurs terres ancestrales. Mais, quelles que soient de futures issues démocratiques entre les peuples arménien, kurde et turc, il n'y aura pas de résurrection d'un passé historique arméno-occidental homogène imaginaire.

Au Caucase, la seule région subsistante à être peuplée d'Arméniens dans nos terres historiques, 1905, 1918 et la série de guerres nationalistes post-soviétiques ont ensanglanté les relations avec la population azérie, avec laquelle il nous faudra vivre en voisins, au cas où nous survivons. En Arménie même, l'élite corrompue de la république d'Arménie continue de mettre la nation à genoux, vidant rapidement le pays de sa population, l'appauvrissant et l'obligeant à s'expatrier. Cette élite complice de la destruction de la nation arménienne ne saurait défendre les Arméniens du Karabagh, soumis à une offensive sans répit de l'Azerbaïdjan, qui finira par cibler l'Arménie tout entière. En Géorgie, les communautés arméniennes sont asphyxiées. Des bastions de la diaspora, au Liban, en Syrie, en Iran sont à l'agonie, tandis que l'assimilation prive inévitablement d'identité nationale les communautés arméniennes d'Europe, de Russie et des Amériques.

Aucune commémoration du 100ème anniversaire, aucune reconnaissance du génocide par les grandes puissances n'inversera ce déclin. Ceux de nos dirigeants qui plaident pour une reconnaissance n'ont aucun intérêt dans une Arménie viable et habilitée. Aux Etats-Unis, l'ensemble des administrations préfèreraient de beaucoup voir disparaître communauté arménienne et groupes de pression arméniens ! L'Etat français, malgré sa reconnaissance du génocide, n'a jamais été l'ami du peuple arménien (note 6). De même, la Russie (note 7). Laquelle s'emploie actuellement à corriger sa crise démographique en incitant de jeunes et brillants Arméniens à quitter leur patrie afin de reconstruire la Russie. Tout en entravant l'Arménie au plan militaire et économique.

Seules les nations et les peuples de la région peuvent élaborer un avenir viable. Sachant que nous faisons tous partie de cette région et que nous avons tous le droit de vivre dans ce qui est devenu historiquement notre patrie à tous, nous seuls pouvons garantir une coexistence authentique, humaine. Comment le savoir, tant que cela n'est pas entrepris ? Mais une chose est sûre : toute solution démocratique écartera des conceptions ossifiées et figées d'une réalité nationale exclusive, réalisé en partie aux dépens d'autres peuples. Les injustices historiques perpétrées par telle ou telle partie peuvent être corrigées, mais en dehors des structures d'Etats-nations définis au plan ethnique.                                                   

Notes

1. Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération, Erevan, 2003, vol. I, 815 p. [en arménien - NdT]
2. Aux côtés du chauvinisme azéri, ottoman et géorgien se tient leur frère arménien, caractérisé par son suprématisme élitiste, une arrogance européocentriste et une volonté explicite d'agir en tant qu'"agents de la civilisation européenne" dans un Orient arriéré. L'ouvrage de Simonian en constitue un exemple de choix ! Quelle tragique dégénérescence, comparé à son élégante biographie en deux volumes du général Andranik !
3. Avant l'apparition en 1918 d'un Etat azerbaïdjanais, en l'absence d'une nationalité azérie distincte, les termes fréquemment utilisés pour décrire la population de la région étaient "Turcs" ou "Tatars." C'est le cas chez les auteurs arméniens et non-arméniens.
4. Voir Eddie Arnavoudian, "Shirvanzade, In the Furnace of Life - Arampi," Groong, 8.11.2004, http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041108.html; traduction française, 29.11.2009, par Georges Festa, "Alexandre Chirvanzadé : Dans la fournaise de la vie - Arampi," http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/11/alexandre-shirvanzade-dans-la-fournaise.html
5. Voir Eddie Arnavoudian, "Giragos Gantzagetsi - History of the Armenians," Groong, 27.07.2009,  http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20090727.html; traduction française, 3.12.2011, par Georges Festa, "Kiracos de Gantzac - Histoire des Arméniens," http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/12/kiracos-de-gantzac-histoire-des.html; et Eddie Arnavoudian, "Tovma Medzopetsi's Chronicle of the Final Destruction of Armenia," Groong, 3.06.2013, http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20130603.html; traduction française, 4.12.2013, par Georges Festa, "Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] et sa chronique de la destruction finale de l'Arménie," http://armeniantrends.blogspot.fr/2013/12/tovma-medzopetsi-thomas-de-metsop-et-sa.html
6. Voir Eddie Arnavoudian, "Cilicians and the Armenian Genocide," Parts 1 and 2, Groong, 28.02 et 27.08.2014, http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20140228.html et http://www.groong.com/tcc/tcc-20140827.html ; traduction française, 28.02.2014 et 21.09.2014, par Georges Festa, "Les Arméniens de Cilicie et le génocide," http://armeniantrends.blogspot.fr/2014/06/les-armeniens-de-cilicie-et-le-genocide.html et  http://armeniantrends.blogspot.fr/2014/09/les-armeniens-de-cilicie-et-le-genocide.html
7. Voir Eddie Arnavoudian, "Armenia's Russian Problem - a historical overview," Groong, 5.12.2011 [traduction française à paraître sur notre blog]

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 08.2016


dimanche 21 août 2016

Eddie Arnavoudian : Baku 1905 - Savagery in the Caucasian family - Part One / Bakou 1905 - Sauvagerie en famille au Caucase - I





Patrouille de Cosaques près des champs de pétrole de Bakou, vers 1905
© www.uoregon.edu - https://commons.wikimedia.org/wiki/


Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - I
par Eddie Arnavoudian
Groong, 23.03.2015


L'année 2015 marque le 100ème anniversaire du génocide ottoman Jeune-Turc perpétré contre le peuple arménien et dont les conséquences catastrophiques - au plan national, territorial, politique, social, économique et démographique - se font encore sentir aujourd'hui, principalement au sein de la Troisième république d'Arménie, non viable et affaiblie. Mais 2015 est aussi l'anniversaire d'une autre catastrophe historique, le 110ème des événements appelés par erreur "les pogroms de Bakou en 1905," lesquels composent en fait une éruption de massacres mutuels arméno-azéris à travers le Caucase, devenu depuis le berceau des Etats arménien, azerbaïdjanais et géorgien.   

Reconstituant méticuleusement les événements de 1905 qui anéantirent des communautés entières d'Arméniens et d'Azéris, l'ouvrage de Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération (note 1), rectifie une vision partiale, selon laquelle il s'agit de "pogroms azéris, soutenus par le régime tsariste, visant les Arméniens sans défense." Son analyse irréfutable et imparable montre qu'à Bakou, au Nakhitchevan, à Erevan et dans tout le Caucase, les Azéris comme les Arméniens se sont rendus coupables de crimes mutuels. Si les atrocités furent, dans un premier temps, encouragées et facilitées par le pouvoir tsariste, elles furent ensuite perpétrées, et ce sans merci, par les dirigeants nationalistes respectifs, au service des ambitions de leurs élites.

Si l'analyse, le débat et la mémoire en 2015 se focalise à juste titre sur le génocide Jeune-Turc contre les Arméniens dans leurs terres ancestrales à l'ouest et l'empire ottoman, il serait erroné de ne pas prendre simultanément en considération la tragédie de 1905 dans le Caucase. L'héritage et les leçons de ces deux événements continuent de façonner l'avenir de l'Arménie comme celui de tous les peuples du Caucase et d'Asie Mineure. 1915 et 1905 ont tous deux été fatals à la formation de nations démocratiques dans la région; tous deux illustrent l'impossibilité d'entités étatiques et nationales exclusives, fondées sur l'ethnie, tandis que leur analyse laisse entrevoir des solutions démocratiques plus honorables. Par ailleurs, en commémorant 1915, nous devons garder à l'esprit qu'un péril imminent visant l'Etat arménien émane à chaque instant non seulement de la Turquie, mais aussi des classes dirigeantes et des ultranationalistes azerbaïdjanais qui, prêts à une nouvelle guerre au Karabagh, ont aussi en ligne de mire Erevan, le lac Sevan et le Zanguezour.

L'anniversaire de 1905, et de 1915, exige des Arméniens, des Azéris et aussi des Turcs de reléguer une sentimentalité détestable, de faire taire un chauvinisme braillard, d'abjurer mythologie historique chauvine, préjugés et haines, et d'abandonner une posture outragée sur la barbarie supposée de "l'autre." Dans le complexe des relations azéri-arméniennes, nul n'est saint, ni pécheur. Bien qu'entaché de préjugés répugnants (note 2), l'ouvrage de Simonian nous propose un terrain sur lequel Arméniens et Azéris peuvent se regarder en face en toute sincérité.

I. Vérités amères... Le chapitre inaugural de massacres réciproques        

Les affrontements arméno-azéris de 1905 éclatèrent dans le cadre plus large de la résistance des Arméniens aux mesures de répression tsaristes de 1903 visant la mouvance nationale au Caucase et des bouleversements sociaux qui accompagnèrent la première révolution russe de 1905. Ce qui devint une impitoyable conflagration débuta en fait par une agression mortelle contre la communauté arménienne de Bakou mise en œuvre grâce à une alliance commode, bien que provisoire, entre pouvoir tsariste et élites azéries. Les autorités tsaristes, comme elles le firent dans tout l'empire, suscitèrent conflits et pogroms entre communautés dans le but de faire dérailler la révolution politique et sociale en cours. Les classes dirigeantes azéries se prêtèrent à ce jeu, désireuses de profiter de cette opportunité pour porter un coup fatal à leurs concurrents arméniens, fût-ce par des massacres.

Les Arméniens ne restèrent pas longtemps des victimes impuissantes. Suite aux premières victimes et sous l'égide de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), pour l'essentiel, ils réagirent de même en se livrant à des représailles meurtrières contre des communautés azéries innocentes et aussi des responsables du régime tsariste, pour la plupart exécutés. Agressions, représailles et contre-représailles créèrent un climat infernal fait de soif de sang, un festival incontrôlable de sauvagerie tel qu'on n'en avait pas vu jusqu'alors. A la fin de l'année :

"Il ne s'agissait plus seulement de massacres et de tueries d'Arméniens, mais aussi de Turcs." (p. 343)

Cet état de fait est confirmé par Mikael Varantian, historien officiel de la F.R.A., qui écrit que "dans la mère-patrie," se référant ici au Caucase, "d'un bout à l'autre, les Turcs incendient, pillent, assassinent et les Arméniens font de même." (note 3)

1905 devint un tournant, un "coup fatal" porté à "des siècles de coexistence" qui, "couvrant de honte" le territoire, "inaugura un siècle de crimes sans fin" (p. 98), dont nous sommes encore témoins. Rappelons que cette catastrophe historique ne fut pas le fait de masses désorganisées ou incontrôlées, ni le résultat des seules provocations d'un pouvoir tsariste cynique. Elle fut provoquée par les ambitions rivales et les calculs politiques d'un triumvirat de dirigeants tsaristes, azéris et arméniens, en quête chacun d'hégémonie régionale. Nous reviendrons à leurs objectifs et à leurs ambitions, mais livrons tout d'abord un panorama de la terre exsangue qu'ils laissèrent derrière eux.

Une première série d'affrontements, du 6 au 9 février, s'ouvrit par des pogroms anti-Arméniens à Bakou, qui comptait alors une nombreuse communauté arménienne, dont une partie avait amassé de grandes richesses grâce à l'industrie pétrolière. Le terrain avait été soigneusement préparé. Quelques jours plus tôt, alors que les tensions étaient déjà vives, la police tsariste fit courir le bruit que c'était un officier arménien à ses ordres qui avait porté le coup de feu fatal à un prisonnier azéri, lequel avait échappé à leur surveillance. Ce fut là un acte incendiaire qui donna aux élites azéries un prétexte pour lancer la populace contre les quartiers arméniens. Une cinquantaine d'Arméniens furent assassinés le premier jour. Leurs appels au secours restèrent vains.

"Les maisons des Arméniens étaient livrées aux flammes, mais aucun pompier ne surgissait, pas le moindre soldat ou policier, et lorsqu'ils arrivaient, ils étaient 'en retard.'" (p. 83)

Justifiant cette inaction, le gouverneur Nakachidze, de sinistre mémoire, qui sera plus tard exécuté, ira jusqu'à déclarer : "Je ne peux rien faire ! Je n'ai pas de troupes !" (p. 53-57). Pendant ce temps, les communications téléphoniques des Arméniens avec le siège de la police avaient été aussi coupées. Là où elles étaient intactes, les secours se faisaient encore attendre. Un riche Arménien, Lalayev, supplia, mais en vain. Blessé par balles, alors qu'il sortait en rampant de sa demeure en flammes, deux officiers tsaristes observaient d'un regard approbateur la scène, alors qu'il était "littéralement haché menu" (p. 92). Ailleurs, "la police fournit de l'essence aux émeutiers brûlant les habitants chassés de chez eux" (id.).

Dès les premières pages, Simonian se démarque du racisme collectif anti-Azéris :

"Une part importante de la population turque de Bakou vit dans ces massacres une tragédie sans nom [...] De nombreux Arméniens survécurent avec l'aide des Turcs. Les Arméniens qui vivaient dans des biens possédés par des Turcs (note 4) leur furent particulièrement reconnaissants. La majorité des propriétaires turcs ne permit pas aux émeutiers d'entrer chez leurs locataires arméniens." (p. 113)

Le pouvoir tsariste, les magnats azéris du pétrole et l'intelligentsia azérie sont accusés d'avoir activé et dirigé des bandes minoritaires d'émeutiers, alors que :

"La majorité de la population musulmane pacifique témoigna devant ce massacre une même horreur que les chrétiens." (p. 92)

De fait, Simonian ajoute que le nombre d'Azéris ayant aidé les Arméniens à survivre "fait honte aux soi-disant amis chrétiens [russes] des Arméniens" (p. 113-115). Bel hommage rendu à la simple solidarité humaine, qui demeure possible entre les peuples !

Il n'est pas nécessaire de rappeler en détail les souffrances des Arméniens. Depuis plus d'un siècle, nous commémorons et nous pleurons nos morts. Mais il convient de noter qu'en dépit de l'évidence, les historiens azéris nient que des centaines d'Arméniens furent assassinés avec une sauvagerie innommable, leurs biens, leurs richesses et leur bétail pillés, leurs proches brûlés vifs et chassés de chez eux. Sur tout ceci, Simonian livre des preuves terrifiantes (p. 116-117 - épuration de Bakou; 196-200 - Nakhitchevan; 202-203; 205; 210-211; 362-363 - Mikent; 363-5, 372; 432; 450; 547) !

Mais qu'en est-il des souffrances indicibles que nous avons infligé à nos voisins azéris, du meurtre criminel de nos frères et de nos sœurs du Caucase ? Les Arméniens sont prompts à effacer le tout de leur conscience et de leur discours. Bravant le préjugé, Simonian rapporte sans fard les crimes des Arméniens, "se livrant autant que les Azéris à leurs démons, tuant de toutes parts" (p. 454).

II. Histoire d'un crime arménien

S'il ne répugne pas à décrire la violence des Arméniens, Simonian tente sordidement de la faire passer pour de l'autodéfense, l'expliquant comme une réaction forcée, tragique, mais inévitable, à un mal plus grand encore. Tromperie que dément son propre récit et ses statistiques. Le 9 février, "après cinq jours de combats," "les parties en conflit chiffrèrent leurs pertes," témoignant des "graves dommages" portés à une ville qui "jusqu'alors comptait une population mixte," désormais divisée en "quartiers arméniens et turcs exclusifs" (p. 116). Les Arméniens dénombrèrent 205 morts et 121 blessés. Les victimes azéries ne furent pas négligeables. "Au quatrième jour [...] [les Azéris] disparurent des quartiers arméniens, occupés qu'ils étaient à recueillir leurs morts" (p. 89) - soit 111 au total, outre 128 blessés (p. 92). 97 magasins arméniens et 41 azéris furent aussi saccagés. Les Azéris furent-ils tous tués, les armes à la main ? Les magasins azéris constituaient-ils tous des fortifications militaires devant être prises pour cibles ? Le récit des événements suivants laissent entendre que les Azéris, eux aussi, comptèrent d'innocentes victimes.

Tandis que les affrontements s'étendent de Bakou à Erevan, au Nakhitchevan, au Karabagh, au Zanguezour et aussi en Géorgie, des sources arméniennes contemporaines relatent d'innombrables "actes arméniens de sauvagerie." Dans son ouvrage, Simonian assume sans complexe le rôle de défenseur de la F.R.A., répétant le caractère soi-disant auto-défensif de ses opérations. "Représailles agressives," tel est le slogan conducteur du principal commandant des opérations arméniennes de la F.R.A., Nigol Touman. Lequel exige sans broncher de ses hommes qu'ils répondent "œil pour œil," "exhortant sans relâche ses combattants à infliger une "vengeance immédiate," avec "dix victimes pour chaque Arménien tué" (p. 67, 245).

La formule "Représailles agressives" s'avéra non dissuasive. Elle accumula une vengeance qui dégénéra en massacres de représailles au hasard, en pillages et en incendies délibérés. Un bilan des affrontements des 24 et 25 mai livre ce panorama :

"Suite aux combats, tous les villages peuplés d'Azéris et d'Arméniens furent réduits en ruines, leurs habitants subissant de lourdes pertes. Les affrontements s'accompagnaient de pillages. [Ces] pratiques condamnables intégrèrent désormais le mode de vie de la population rurale arménienne." (p. 240)

Durant l'été :

" Le Caucase fut un véritable champ de bataille [...] où deux peuples se livrèrent un combat sans merci et féroce, tentant de s'anéantir mutuellement." (p. 312)

Pogroms et représailles se transformèrent en une guerre civile dans laquelle tueries, pillages et incendies étaient utilisés par toutes les parties.

Lorsque, en juin 1905, le village azéri d'Ushi fut pris, les Arméniens tuèrent au moins 150 habitants et en blessèrent 180 autres, avant de se lancer à l'attaque et de "brûler 9 villages voisins, peuplés d'Azéris" (p. 244). Au Nakhitchevan, les Arméniens se joignirent aux forces russes lors du "pillage et [de] l'incendie" du village de Tchahri, laissant "ses rues jonchées de plus de 170 cadavres d'Azéris" (p. 354). Parallèlement aux raids meurtriers opposant les villages, Arméniens et Azéris se mirent à traquer et à tuer les voyageurs, en particulier aux nœuds ferroviaires, "une "forme de vengeance absurde" qui "coûta des centaines de vies innocentes" (p. 245). Une boucherie ignoble empilait les corps.

A Chouchi, 40 Arméniens furent tués et 68 blessés. Mais les Arméniens massacrèrent 500 Azéris et firent encore plus de blessés (p. 373). Un mois plus tard, pour venger le meurtre sadique de 6 Arméniens originaires de Mirashallou, des "Arméniens fous de rage" attaquèrent le village azéri de Kilaflou et "massacrèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains." Ces "têtes brûlées," écrit Simonian, "n'avaient soif que de sang et des crimes impardonnables furent ainsi perpétrés" (p. 396-397). Un témoin oculaire arménien regrette : "L'Arménien est sali, mais des enfants ont été écorchés, l'Arménien est déshonoré, mais des femmes ont été mises à mort." (p. 397)

Dans la seconde moitié d'octobre, lorsque 30 Arméniens furent tués lors d'affrontements dans le Zanguezour, "des groupes d'Arméniens en armes réagirent en liquidant plus de 200 Azéris, avant d'aller détruire d'autres villages et des dizaines de hameaux" (p. 410-411). Un regain de violences à Bakou fit 270 victimes azéries et 130 victimes arméniennes. Un mois plus tard, en réponse à la politique déclarée de Djivanchir d'"être sans pitié avec tout Arménien tombant entre vos mains," des Arméniens "pénétrèrent dans deux villages en se livrant à des actes de barbarie [...], tuant impitoyablement de tous côtés" (p. 453-4). Pendant ce temps, près de Goris, "Ghizirin Galouste prit d'assaut au petit matin le village (azéri) de Kyurtlari, qu'il détruisit, pilla et livra aux flammes" (p. 465).

Lancer unilatéralement des verdicts de culpabilité ne serait que falsification. D'innocents Arméniens furent massacrés. Mais les forces arméniennes, dirigées par la F.R.A., ont massacré d'innocents Azéris. De fait, les statistiques montrent que le total des victimes azéries fut bien supérieur (p. 234, 237, 244, 372, 379, 410, 551, 554, 643) ! Tous ces crimes se déroulèrent sous le regard vigilant des autorités tsaristes (p. 39). Quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Arméniens par des Azéris. Et quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Azéris par des Arméniens.

III. De la révolte sociale au massacre nationaliste

A travers la Russie et ses vastes colonies, les relations sociales, de classes et nationales atteignirent un point critique en 1905 pour exploser en une révolution démocratique anti-tsariste à l'échelle d'un continent. Pour la couronne russe, l'aristocratie foncière et une classe capitaliste en pleine expansion, comme pour les privilèges coloniaux tsaristes, le défi était mortel, compte tenu notamment d'un Etat impérial déjà affaibli par la défaite militaire de 1904 face aux Japonais. La structure même de l'empire, ses privilèges féodaux, ses possessions coloniales et les pouvoirs de sa classe capitaliste se trouvaient mis en question.  

La vague révolutionnaire atteignit aussi le Caucase, pierre angulaire du pouvoir impérial, abritant les gisements pétroliers de Bakou, des plus lucratifs, moteurs du capitalisme russe. Importante route commerciale, le Caucase constituait aussi un rempart contre tout empiètement hostile et un tremplin potentiel pour une expansion vers l'empire ottoman, la Perse et le Moyen-Orient. Or, à Bakou, Tbilissi et Erevan, comme dans les mines d'Alaverdi et de Kapan, dans les entrepôts de Gumri et le long du réseau ferroviaire caucasien, des milliers de travailleurs de toutes nationalités luttaient pour leur liberté, des salaires plus élevés et de meilleures conditions de vie, alors que les manifestations paysannes éclatèrent, notamment à Lori et Haghpat. Ils furent rejoints par les étudiants à Tbilissi et Erevan, Bakou, Etchmiadzine et ailleurs dans le Caucase.

Il serait erroné d'exagérer l'ampleur du mouvement social et populaire dans le Caucase, chose coutumière à l'historiographie soviétique. Pour des raisons de développement économique et social, il ne saurait être comparé avec celui de la Russie. Pourtant, même modeste, il vit s'épanouir un potentiel d'unification de nationalités diverses, luttant ensemble pour une vie meilleure, un potentiel qui n'était pas le bienvenu aux yeux des classes dirigeantes russes. A Bakou, rarement mais trop souvent encore pour les magnats du pétrole et les autorités tsaristes, travailleurs arméniens et azéris s'organisèrent mutuellement, publiant même un journal bilingue. Dans les mines de Kapan, les tentatives pour inciter à des hostilités entre Arméniens et Azéris échouèrent, dirigeants arméniens et azéris se donnant l'accolade lors d'un rassemblement public. Le long du réseau ferroviaire, ouvriers géorgiens, arméniens et russes collaborèrent pour résister (note 5).

Il y avait là en germe un mouvement révolutionnaire élaboré grâce aux efforts conjoints de nombreuses nationalités régionales. Sombre perspective aux yeux des dirigeants de l'empire russe, ces derniers entreprirent de diviser pour régner, une stratégie pour laquelle ils avaient un lest tout prêt dans le Caucase. Si l'empire prit ses responsabilités, l'histoire et le développement social et économique avaient préparé le terrain à une lutte fratricide.

"[...] Le territoire était un lieu idéal pour susciter des antagonismes intercommunautaires, avec une dizaine de nationalités différentes à différents niveaux de développement, aux intérêts et aux ambitions fréquemment opposées [...] Dans de telles conditions, il était beaucoup plus facile de monter les uns contre les autres." (p. 40)

La démographie nationale complexe, en damier, de la région, le mélange de populations et de communautés à une époque de prise de conscience nationale grandissante et l'émergence de mouvements nationalistes, dont les élites économiques se livraient une concurrence féroce, le tout ouvrait un boulevard au pouvoir colonial.

Pour ramener à l'ordre le mouvement, les gouverneurs tsaristes, utilisant agents officiels et officieux, police, armée, presse et bandes de Cent-Noirs, s'employèrent méticuleusement à pousser les nationalités à se combattre. Des tracts fabriqués de toutes pièces apparurent dans les communautés azéries, accusant les Arméniens d'avoir tué des Azéris. De riches Azéris recevaient des lettres les prévenant d'un assassinat imminent par des Arméniens. Des tracts en langue turque se firent alors jour, exhortant les Azéris à se venger. Lorsque les hostilités éclatèrent, les autorités tsaristes laissaient faire, indifférentes, ou encourageaient tel ou tel camp, selon qu'il répondait à leurs desseins.

Outre le fait de briser le mouvement révolutionnaire, le pouvoir russe nourrissait un autre objectif urgent, à savoir amoindrir le capital arménien. "Dans le Caucase, [la Russie] considérait les Arméniens comme les principaux coupables menaçant la stabilité intérieure" (p. 39) et "s'opposant à la mainmise tsariste." La presse russe soutenait que les milieux d'affaires arméniens nourrissaient des ambitions politiques en vue d'un Caucase autonome, dans lequel ils règneraient en maîtres :

"Dans une période définie, la production actuelle et future de la région deviendrait un monopole arménien. Ce qui inquiète grandement les fabricants russes au Caucase et le capital russe en général. Ils critiquent le gouvernement pour ne pas avoir réussi à 'mettre au pas' la concurrence dans le Caucase, à savoir assurer la domination du capital russe."                           

Le régime tsariste prit donc des mesures pour frapper simultanément le mouvement révolutionnaire et le capital arménien, afin de soumettre ce dernier, notamment dans les gisements pétrolifères de Bakou, où le capital russe faisait office de concurrent envieux (p. 42). Auprès des classes dirigeantes azéries, le tsarisme comptait un partenaire de choix.           

Notes

1. Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération, Erevan, 2003, vol. I, 815 p. [en arménien - NdT]
2. L'ouvrage de Simonian n'a d'intérêt qu'à un seul titre : les faits qu'il relate. A part cela, ce n'est qu'un méli-mélo de pseudo-marxisme, de chauvinisme et de mythologie nationaliste romantique, auquel préside une odieuse déshumanisation du peuple azéri. Tout à son entreprise idéologique principale, à savoir faire l'apologie de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), Simonian perd toute contenance dans sa présentation de la population azérie. Il la décrit à plusieurs reprises comme moins qu'humaine, des sauvages non civilisés, un peuple sans jugement dirigé par des barbares, un peuple sans culture n'ayant passé son temps qu'à verser une mer de sang et à se livrer au pillage. Dans le discours de Simonian, le paysan azéri est présenté comme une masse haineuse, violente et ignorante, aisément manipulée par les élites économiques et intellectuelles azéries (p. 47, 51). Quant aux violences arméniennes, il livre une explication révoltante - c'était là une réaction regrettable, mais inévitable, incontournable, imposée aux Arméniens, en dépit de leur caractère meilleur, par une barbarie azérie primitive (p. 155, 161-2, 453), qui ne pouvait être enrayée que par cette autre barbarie arménienne obligée, malgré elle. Le flot de cet égout intellectuel est sans fin (p. 189, 190, 201, 202).
3. Mikael Varantian, H.H. Tachnagtzoutian Badmoutioun [Histoire de la Fédération Révolutionnaire Arménienne], Paris : Imprimerie de Navarre, 1932. Vol. 1, p. 390. [NdT]
4. Avant l'émergence en 1918 d'un Etat azerbaïdjanais, sans nationalité azérie distincte, les termes fréquemment utilisés pour décrire la population de cette région étaient 'Turcs" ou "Tatars." C'est le cas chez les auteurs arméniens et non-arméniens.
5. Pour plus de détails, lire avec précaution l'ouvrage d'H. Mouratian, L'Arménie durant les années de la Première révolution russe de 1905 (1905-1907), [Erevan], 1964, 260 p. [en arménien - NdT].     

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, en Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 08.2016
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