lundi 21 mai 2012

La question du génocide arménien et les tendances actuelles de la politique turque / The issue of the Armenian Genocide and modern tendancies of Turkey's policy

Musée des Arts turcs et islamiques, Istanbul (Turquie), oct. 2007
© http://en.wikipedia.org


La question du génocide arménien et les tendances actuelles de la politique turque
 
par Ruben Melkonyan
 
Fondation Noravank, 14.05.2012


Chacun sait la place importante qu’occupe le combat contre la reconnaissance internationale du génocide arménien dans l’agenda de la politique étrangère de la Turquie. A l’aube de 2015, la Turquie mobilise toutes ses méthodes éprouvées et en intègre de nouvelles dans sa politique tant étrangère qu’intérieure.

En particulier, d’énormes ressources financières sont mises au service de l’édition, de la traduction et de la diffusion d’une littérature anti-scientifique niant le génocide arménien. La « pensée universitaire » turque tente de diffuser de nouveaux faits « irréfutables ». Plus précisément : de récentes déclarations, selon lesquelles de nouvelles informations importantes concernant le procès de Malte auraient été découvertes. Selon certains documents d’archives anglo-américaines, les officiels turcs, qui furent responsables de la mise en œuvre du génocide et placés sous bonne garde à Malte, furent relâchés, « aucune preuve à leur encontre n’ayant été trouvée ». Le fait que certains intellectuels turcs présentent cette « découverte » aux autorités turques en gage d’argument de poids est, de même, illustré par le fait que le ministre Egemen Bağış, qui se trouve être aussi le principal négociateur avec l’Union Européenne, se soit récemment rendu à Malte, où il fit la déclaration suivante : « La Turquie a été déclarée non coupable au regard des événements de 1915, lors du procès de Malte. Le tribunal acquitta les officiels ottomans qui avaient été arrêtés en liaison avec les événements qui se produisirent en 1915. La décision fut prise par le juge britannique. » Il a aussi été annoncé que la Turquie se servirait de cette « importante découverte » au niveau international comme argument prouvant « qu’il n’y a pas eu de génocide arménien ».

Rappelons que de nombreux officiels ottomans, lesquels préparèrent, perpétrèrent et furent complices du génocide arménien, furent arrêtés après la Première Guerre mondiale et qu’une partie d’entre eux fut emmenée à Malte. Puis, suite au développement du mouvement kémaliste, la situation changea et les criminels turcs, qui étaient détenus à Malte, firent l’objet d’un marchandage politique entre autorités britanniques et kémalistes ; en particulier, un échange de prisonniers anglais et turcs fut mis en place. De retour en Turquie, nombre de ces criminels occupèrent des postes importants, devenant ministres, membres du Parlement, gouverneurs, etc. De nombreux faits prouvent qu’ils furent élargis sur des bases politiques, et non juridiques ; le style caractéristique de la diplomatie et de la mentalité britanniques se reflète dans le rapport d’un diplomate anglais de haut rang, dans lequel, évoquant les Turcs qui furent libérés, ce dernier déclare : « Moins nous parlons de ces gens, mieux cela vaut, mais je fis de mon mieux pour éclaircir cette question passablement épineuse de savoir pourquoi les exilés turcs furent élargis. J’estime que tout un chacun eût agi de même. Les membres du Parlement étaient d’avis qu’un seul prisonnier anglais valait bien une cargaison de prisonniers turcs. Tel fut le motif de cet échange. »

Les milieux analytiques turcs s’impliquent aussi activement dans le combat visant la reconnaissance internationale du génocide arménien ; leur activité et leurs analyses sont, naturellement, en phase avec la politique officielle de l’Etat. Ainsi, le directeur du Centre d’Etudes Stratégiques sur le Caucase, Khatam Jabbarli, s’est dit préoccupé du fait que la question du génocide arménien soit plus souvent débattue dans la presse turque et qu’il y ait des journalistes turcs qui défendent les points de vue arméniens et exigent des excuses de la part de la Turquie. Citant comme exemple récent l’éditorialiste du journal Radikal, Orhan Cengiz. Jabbarli conclut son article sur une note pessimiste pour la Turquie et note : « Le fait que ce genre d’opinions s’expriment dans la presse turque devrait être regardé comme un succès notable de la propagande arménienne. » 

Dans le contexte des préparatifs de 2015, la Turquie déclare que son ennemi numéro 1 est la diaspora arménienne, tandis que l’Azerbaïdjan s’engage lui aussi dans ce combat. Tous deux tentent de composer une force nouvelle dans la lutte contre la reconnaissance internationale du génocide arménien et la diaspora arménienne – le lobby turco-azerbaïdjanais, qui est particulièrement actif en Europe et aux Etats-Unis. Par exemple, il existe une organisation aux Etats-Unis affublée d’un nom plutôt typique – les « Jeunes Turcs » - qui organise des manifestations « contre les mensonges arméniens », « en mémoire des officiels turcs assassinés par l’ASALA », des « événements de Khojaly ». Ces « Jeunes Turcs » précisent qu’ils sont soutenus non seulement par les Azerbaïdjanais vivant aux Etats-Unis, mais aussi par des Ouzbeks, des Turkmènes, des Ouïghours et des représentants d’autres nations turciques.

Parallèlement, la Turquie recourt à certaines méthodes plus occultes. Il y a quelques années, son ministre des Affaires Etrangères, Ahmet Davutoğlu, chargea des diplomates turcs de repérer parmi les communautés arméniennes quelles figures seraient prêtes au « dialogue » et à travailler activement avec eux.

Rappelons que dans ce combat contre la reconnaissance internationale du génocide arménien, tous les grands partis turcs, en dépit de leur orientation idéologique, sont impliqués. Naturellement, l’essentiel de la politique de déni est mis en œuvre par le parti Justice et Développement au pouvoir, mais le Parti Républicain du Peuple et le parti du Mouvement National, dans l’opposition, tentent néanmoins de lui emboîter le pas. Il a été ainsi décidé, lors de la dernière session plénière du Parti Républicain du Peuple, sous la présidence du dirigeant de ce parti, Kemal Kılıçdaroğlu, de faire appel à Şükrü Elekdağ, un ancien diplomate et parlementaire turc – et falsificateur des plus notables – de présenter un rapport sur les « revendications arméniennes » et de faire des propositions pour s’y opposer. Ce parti fit une déclaration officielle, selon laquelle il s’apprête à lancer une campagne à grande échelle contre la reconnaissance du génocide arménien. Le président du parti du Mouvement National, Devlet Bahçeli, lors d’un récent discours en France, a critiqué la décision médiatique du Sénat de ce pays et menacé la diaspora arménienne. Appelant dans le même temps les Turcs à lutter « contre les revendications arméniennes » en « joignant leurs efforts ».

De leur côté, les autorités turques tentent de combiner leur posture nationaliste avec des mesures et des déclarations censées être démocratiques, où l’on ne saurait voir qu’une pantomime manifeste. Des officiels turcs de haut rang s’efforcent de se ranger à des formules toutes faites, du genre « souffrance commune », « pertes mutuelles ». Lors de sa récente visite à une foire du Livre, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a publiquement acheté l’ouvrage Arméniens et Turcs : une souffrance commune, du journaliste turc Taha Akyol, agissant comme s’il s’intéressait au sujet. Le plus remarquable est que le président du Parlement turc, Cemil Çiçek, ait participé à un symposium intitulé « Première étape vers un partage des souffrances et panser les plaies », organisé par le Parti social-démocrate de Turquie, il y a peu, où il a notamment déclaré : « Après la Première Guerre mondiale, un exil eut lieu, ce qui eut pour conséquence que les Arméniens, avec qui nous vivions côte à côte depuis des lustres, furent contraints de quitter leur patrie. Nous partageons une même souffrance et nous devons tout d’abord l’accepter. » En fait, à l’aube du 24 avril, « Cemil 301 » tente d’arborer le masque d’un officiel européen tolérant…

Soulignons que, bien que la plupart des mouvements non gouvernementaux en Turquie soient orchestrés par l’Etat, des initiatives courageuses existent, malgré tout. Citons, entre autres, l’Initiative Droits de l’Homme et « Dites non au racisme et au nationalisme ! », qui ont organisé des manifestations en mémoire des victimes du génocide arménien le 24 avril dernier. Lors de cet événement, organisé place Taksim à Istanbul, le militaire d’origine arménienne Sevak Balici, qui fut tué le 24 avril l’an passé, fut commémoré en tant que victime du nationalisme. Les organisateurs adressèrent deux lettres où ils présentaient leur position et leurs analyses au Catholicos de tous les Arméniens et à son homologue de Cilicie. Il est à remarquer que cette organisation de défense des droits de l’homme avait choisi un lieu hautement symbolique pour honorer les victimes – le bâtiment du Musée des Arts turcs et islamiques, qui servit en 1915 de prison pour les Arméniens déportés. Point particulièrement important de ces manifestations, le fait que, contrairement à l’appel à signer le document « Nous présentons nos excuses aux Arméniens », là le terme de génocide arménien est utilisé.

Rappelons que le nombre de gens, au sein de la société turque, qui estiment qu’il vaut mieux reconnaître le génocide arménien, s’excuser et affranchir ainsi le pays du fait d’être otage de sa propre politique, va croissant. Et relevons que ces gens prennent plutôt en compte les intérêts de la Turquie que le point de vue arménien. Parallèlement, le nombre de Turcs et de Kurdes, prêts à faire face à leur histoire, est trop réduit en Turquie – les organisateurs de l’initiative « Dites non au racisme et au nationalisme ! » pensent qu’il est impossible de faire changer d’avis l’opinion en Turquie, grâce aux seules forces de mouvements de gauche tels que le leur.

En résumé, disons que, d’un côté, la politique de déni de la Turquie rencontre certaines difficultés, tout en élaborant, de l’autre, des modalités moins visibles, s’agrégeant d’autres forces, lesquelles créent de nouveaux obstacles pour l’Arménie et l’identité arménienne sur la voie d’une reconnaissance internationale de la vérité historique.

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.


dimanche 20 mai 2012

Raffi Bedrossian : Repenser la turcisation des biens arméniens confisqués / Revisiting the Turkification of Confiscated Armenian Assets

Cérémonie d’ouverture de l’église Sourp Giragos, Diyarbakir (Turquie), 22.10.2011


Repenser la turcisation des biens arméniens confisqués
 
par Raffi Bedrosyan [Bedrossian]
 
The Armenian Weekly, 17.04.2012


Si quelqu’un assassine quelqu’un d’autre, puis s’empare des biens et des propriétés de cette personne assassinée, il est probable qu’il vivra des bénéfices de son crime. Dès lors que les autorités découvrent son crime, il est probable qu’il sera reconnu coupable – par n’importe quel tribunal, n’importe où -, puis condamné, puni et obligé de restituer ces biens et propriétés illégalement obtenus. Or, si un peuple en massacre un autre, et s’empare des biens et des propriétés du peuple massacré, il semble que des règles différentes s’appliquent, et que les coupables – et leurs enfants – puissent continuer à vivre des bénéfices de ce crime. Il semble aussi que leurs héritiers puissent continuer à menacer les héritiers du peuple massacré de nouveaux massacres, au cas où, précisons, ils osent faire état du massacre ou exiger la restitution de leurs biens et propriétés. Telle fut la saga des peuples turc et arménien, de 1915 à nos jours.

Le massacre en 1915 d’un peuple – ou, peut-être, plus exactement, la tentative de massacre d’un peuple – n’eut pas seulement pour résultat l’élimination des Arméniens de leur patrie vieille de 4 000 ans en l’espace de moins de deux ans, mais inaugura aussi un processus toujours en cours de transfert de richesses, de biens et d’avoirs des Arméniens vers les Turcs. Ce processus, lancé en 1915 par les dirigeants ittihadistes de la Turquie ottomane, a perduré sans interruption avec la république de Turquie, qui lui succéda, durant des décennies, via divers décrets législatifs. Processus achevé par la turcisation complète et juridique de l’ensemble des biens et des propriétés des Arméniens – à savoir de la présence économique des Arméniens – en Anatolie.

Cette étude tentera d’expliquer le processus juridique de turcisation, livre des exemples illustrant l’énormité des biens concernés, et aborde des initiatives récentes pour inverser ce processus (y compris des mesures prises par les Arméniens et d’autres annoncées par l’actuel gouvernement de Turquie).

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En turc, kilifina uydurmak signifie « adapter l’épée au fourreau ». L’on s’attendrait normalement à ce que l’épée soit fabriquée en premier, puis le fourreau qui s’y adapte. Or, s’il est une première action inacceptable, que suivent d’autres actions nécessaires pour lui conférer l’apparence d’un acte indiqué – à savoir, « rectifier » l’acte originel -, alors cette expression est utilisée pour définir l’état de fait. « Adapter l’épée au fourreau » est une description parfaite du processus législatif de la turcisation des biens arméniens.

Le 27 mai 1915, quelques semaines seulement après le début de la déportation des Arméniens en avril 1915, le Parlement ottoman vota la législation relative aux déportations. A laquelle succéda la législation sur les liquidations, qui tenta de conférer une apparence de légalité au pillage des biens des Arméniens, qui eut lieu après les déportations. Cette législation, en date du 10 juin 1915, renforcée, qui plus est, le 26 septembre 1915, orchestra la formation des Commissions de liquidation au sein des provinces où se produisirent les déportations. Cette législation définit les Arméniens comme des « personnes déplacées » et leurs biens en tant que « biens abandonnés », comme si les Arméniens les avaient délibérément abandonnés. Elle livre les premières mesures pour liquider ces biens et donne à l’Etat le pouvoir de décider à qui ces biens doivent être attribués, ou vendus, et pour quel montant, sans l’approbation de leurs propriétaires (mais en leur nom). En janvier 1916, 33 commissions de liquidation furent constituées, couvrant l’ensemble de l’Anatolie, recensant, établissant des listes, évaluant et versant en dépôt certains avoirs pour un retour ultérieur des Arméniens, mais aussi vendant ou répartissant d’autres biens auprès de réfugiés musulmans. La législation stipulait de même que les biens appartenant à des fondations caritatives arméniennes, comme les églises ou les écoles, fussent transférés au Directoire d’Etat en charge des Fondations caritatives ou au Trésor Public. L’argent comptant et les biens meubles des déportés devaient être collectés et conservés sur un compte bancaire spécial au nom des propriétaires. Naturellement, ayant déjà fait leurs choix, des milliers d’officiels du gouvernement et de membres des Commissions de Liquidation s’enrichirent, comme le firent des milliers de Turcs et de Kurdes dans ces régions, s’emparant des maisons, des fermes, des vergers, des entrepôts, des manufactures, des mines, des hôtels, des magasins, des réserves, des outils de travail et du bétail, possédés auparavant par les Arméniens.

Le sort des dossiers appartenant à ces 33 commissions de liquidation reste un mystère. L’Etat turc, qui se vante que toutes ses archives sont ouvertes (et qui persiste à demander que les archives arméniennes soient ouvertes, alors qu’elles sont, de fait, ouvertes), continue de garder secrètes ces archives cruciales relatives aux biens des Arméniens. Chose intéressante, en 2005, lorsque l’actuel gouvernement turc tenta de satisfaire aux initiatives de modernisation de l’Union Européenne en traduisant, numérisant et rendant publics l’ancien cadastre et les archives notariales ottomanes, il fut empêché de le faire par un sévère rappel à l’ordre – en date du 26 août 2005 – émanant du Conseil à la Sécurité Nationale des Forces armées turques. « Les archives ottomanes conservées au Directoire Général du Cadastre et des Etudes cadastrales doivent être tenues secrètes et non accessibles au public, car elles sont susceptibles d’être exploitées par les tenants de la thèse du génocide et les demandes de restitutions visant les biens de la Fondation caritative de l’Etat, » était-il écrit. « Les ouvrir à une utilisation par le grand public est contre les intérêts de l’Etat. »

Lorsque les Ottomans furent battus et que les dirigeants ittihadistes fuirent Istanbul à bord d’un sous-marin allemand, le gouvernement ottoman, nouvellement élu, abrogea le 8 janvier 1920 la législation sur la liquidation et ordonna la restitution de tous les biens arméniens, ou des compensations équivalents, à leurs légitimes propriétaires. Malheureusement, le gouvernement d’Istanbul fut lui-même liquidé avant la mise en œuvre de cette législation, tandis que le gouvernement nationaliste, se renforçant à Ankara, prit immédiatement des mesures pour l’abolir. Apparemment, les parlementaires d’Ankara, qui étaient pour la plupart ittihadistes, étaient davantage soucieux des biens arméniens que de la « guerre de libération » qui faisait rage contre les Grecs à cette époque. Ces ittihadistes, rassemblés autour de Mustafa Kemal Ataturk, avaient deux motifs majeurs de rejoindre le gouvernement d’Ankara : premièrement, s’assurer qu’ils gardent le contrôle des biens qu’ils avaient pillés, et agir en sorte d’empêcher la restitution de ces biens à tout Arménien survivant ; et deuxièmement, échapper à toute poursuite et tout châtiment pour « crimes contre l’humanité » de la part du gouvernement ottoman d’Istanbul et des forces alliées occupant Istanbul, qui les recherchaient activement.

Le Parlement d’Ankara annula ensuite la législation du Parlement d’Istanbul, rétablit la législation ittihadiste sur les liquidations, le 14 septembre 1922, et nomma de nouveaux membres en vue des commissions de liquidation, enrichissant ainsi des notables locaux. Le terme « personnes déplacées » fut remplacé par « personnes disparues ou ayant fui le pays ». La législation stipulait qu’au cas où ces personnes revenaient, elles se verraient remettre leurs biens et dépôts ; en cas contraire, tous les biens seraient vendus, les bénéfices allant au Trésor Public, après vérification par les tribunaux concernant les personnes disparues ou en fuite. Comme la condition de vérification par les tribunaux au sujet des personnes disparues ou en fuite s’avéra difficile à remplir, la législation fut revue le 29 avril 1923, accordant aux personnes disparues ou en fuite, ou aux précédents propriétaires, quatre mois (s’ils se trouvaient dans le pays) ou six mois (s’ils étaient à l’étranger) pour réclamer leurs biens. En septembre 1923, le Parlement vota une législation interdisant le retour des Arméniens en Cilicie et en Anatolie Orientale. Via d’autres amendements figurant dans une nouvelle législation en date du 13 mars 1926, l’Etat vendit les biens à des investisseurs turcs locaux moyennant une estimation basse, et non actualisée, datant de la guerre en 1915, de ces mêmes biens. (L’on estime que la valeur de ces biens a été multipliée plus de 12 fois entre 1915 et 1926.) Il était aussi spécifié que tout Arménien de retour ne se verrait pas remettre des biens physiques, mais de l’argent comptant, en se basant sur une estimation légiférée en 1915. Cette législation fut effective jusqu’en 1988 ; au cas où, jusqu’à cette date, n’importe quel Arménien venait réclamer des compensations, celles-ci étaient censées être établies d’après l’estimation opérée en 1915. En août 1926, la législation fut introduite au nom de l’Etat, afin de nationaliser chaque bien abandonné, et non réclamé par les Arméniens, avant le traité de Lausanne de 1924.

Une autre législation, en date du 31 mai 1926, permit aux familles et aux héritiers de « martyrs » - officiels exécutés par le gouvernement d’Istanbul pour leur rôle dans les déportations d’Arméniens – ou d’ittihadistes assassinés par des Arméniens, de percevoir des pensions au titre de « l’impôt du sang », provenant des revenus des biens arméniens. Cette législation fut, elle aussi, effective jusqu’en 1988.

Outre les biens arméniens détenus par l’Etat turc, la question des biens possédés par les particuliers turcs fut le sujet d’âpres débats au Parlement. Comme la plupart de ces biens étaient possédés sans le moindre document, des problèmes surgirent quant à leur transfert et leur vente. Le 24 mai 1928, de nouvelles dispositions furent préparées concernant les biens arméniens et, le 2 juin 1929, une nouvelle législation accorda le droit de propriété aux propriétaires de biens fonciers pour une période déterminée. En conséquence, toute terre vacante telle que champs, vergers et ferme détenue depuis 15 ans, à partir de 1914, et tout bâtiment ou autre bien immobilier détenu depuis 10 ans, à partir de 1919, devinrent la propriété légale des personnes qui les avaient achetés, volés, occupés ou saisis.

La turcisation juridique des biens était désormais achevée. Néanmoins, un certain nombre de particuliers, qui avaient acheté des biens auprès du Trésor Public, ne furent pas en mesure se payer les sommes requises. De nouveaux amendements furent approuvés en 1931, qui réduisirent, puis annulèrent, dettes et hypothèques au nom du Trésor, encourageant ainsi le développement de l’économie « turcisée ».

Les dépôts détenus par le Trésor Public au nom des déportés furent régis par une législation en date du 24 mai 1928, laquelle légalisa le transfert direct des fonds au budget de l’Etat, qui débuta par 300 000 livres turques en 1928. En se basant sur une croissance proportionnelle du budget de l’Etat turc, multiplié par 920 entre 1928 et 2008, cette somme équivaudrait à 276 milliards de livres turques actuelles, soit 150 milliards de dollars US. Un nouveau transfert de 3,9 millions de livres turques, provenant des dépôts d’Arméniens, vers le budget de l’Etat s’opéra en 1931, identifié comme bénéfices issus de ces biens ou impôts prélevés sur ceux-ci.

S’il est malaisé d’estimer la valeur des biens arméniens saisis par les gouvernements et les particuliers de l’empire ottoman et de la république de Turquie, des fragments existants du puzzle peuvent livrer un aperçu sur l’énormité de ce vol. En 1916, la somme de 5 millions de livres turques ottomanes, équivalant à 30 tonnes d’or, fut transférée par le gouvernement ottoman vers la Reichsbank à Berlin. Cette importante somme d’argent, déposée en temps de guerre, totaliserait les dépôts et les sommes appartenant aux Arméniens et gagnées à partir des commissions de liquidation. D’autres dépôts en or furent aussi effectués auprès de la Deutsche Bank. Lors de débats au Sénat des Etats-Unis, concernant les biens des Arméniens, le chiffre de 40 millions de dollars fut mentionné. En terme de biens fonciers, les archives personnelles du dirigeant ittihadiste Talaat Pacha indiquent qu’en 1915, 20 545 bâtiments, 133 768 hectares de terre, 38 471 hectares de vignobles, 351 970 hectares d’oliveraies et 2 286 hectares de plantations de mûriers furent attribués à des colons musulmans, à partir des biens saisis aux Arméniens.

En se fondant sur une perte démographique d’1,5 million de personnes, et de dix personnes pour une famille, la seule perte en terme de maisons se chiffrerait au moins à 150 000. Il y eut 2 900 localités arméniennes vidées de leur population ; dans des localités existaient 2 300 églises et 700 écoles relevant de la juridiction du Patriarcat arménien d’Istanbul et de l’Eglise Apostolique. Si l’on ajoute des églises et écoles arméniennes catholiques et protestantes, le chiffre dépasse allègrement 4 000. La plupart de ces églises et écoles possédaient leurs propres fondations caritatives, afin de produire des revenus pour leur entretien et leur conservation. Par exemple, l’église arménienne Sourp Giragos à Diyarbakir/Tigranakert, une des plus vastes églises au Moyen-Orient, qui comptait une vaste paroisse et communauté, possédait plus de 200 biens à Diyarbakir au titre de sa fondation caritative. La Fondation du Collège Sanassarian à Erzurum/Garin possédait plusieurs magasins et maisons à Erzurum, ainsi que son siège à Istanbul, afin de couvrir les frais de cet établissement scolaire. Les deux hôpitaux arméniens, Sourp Perguitch [Saint-Sauveur] et Sourp Agop, détenaient de vastes édifices à Istanbul, pour couvrir les frais en termes d’entretien du bâtiment et de personnel de l’hôpital, et aussi apporter une aide médicale subventionnée auprès des Arméniens pauvres.

L’ensemble de ces biens, exceptés ces deux hôpitaux et certains églises et écoles arméniennes d’Istanbul, disparut après 1915. Lorsqu’elles ne furent pas détruites ou laissées à l’abandon, églises et écoles furent converties en banques, mosquées, écoles publiques, mairies, écuries ou entrepôts. Les maisons des Arméniens furent occupées par des Turcs ou des Kurdes du lieu, ou par des réfugiés musulmans en provenance des Balkans. Les biens économiques arméniens, tels que fermes, vergers, oliveraies, magasins, manufactures, mines, devinrent la pierre angulaire de l’économie turque et le capital initial de la plupart des riches industriels turcs d’aujourd’hui. Le gouvernement turc fit perdurer la saisie des biens arméniens et sa légalisation jusqu’aux années 2000. Grâce à une législation introduite en 1974, plus de 1 400 biens de fondations caritatives arméniennes d’Istanbul, légalement obtenus depuis 1936, furent déclarés illégaux et saisis par l’Etat.

Ces trois dernières années, l’Etat turc a pris quelques mesures pour inverser le processus de nationalisation des biens arméniens. Après avoir perdu plusieurs procès – intentés par des fondations caritatives arméniennes d’Istanbul auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme – liés à la saisie des biens, l’Etat a récemment annoncé que 162, soit 10 % environ, des biens saisis après 1974 seraient restitués aux fondations caritatives arméniennes. Bien qu’il s’agisse d’une première mesure encourageante, il n’est nulle part fait état de quelque restitution des biens saisis en 1915. Et le chiffre de 162 fait pâle figure au regard des centaines de milliers de biens spoliés.

Lorsque l’Etat turc décida de restaurer l’église Sainte-Croix d’Akhtamar à Van, il le fit uniquement pour la convertir en un musée public. Lorsque les communautés arméniennes collectèrent des fonds pour restaurer l’église Sourp Giragos à Diyarbakir en tant qu’église en activité, l’Etat turc refusa de verser le moindre financement. Le processus de réclamation des 200 biens appartenant à l’église Sourp Giragos est actuellement devant la justice et fait l’objet de négociations avec la mairie de Diyarbakir. Le Patriarcat arménien d’Istanbul vient de décider de se porter en justice afin de réclamer le siège de la Fondation Sanassarian à Istanbul, première étape test liée à la restitution des biens arméniens saisis en 1915. Il semble que le gouvernement s’y opposera avec vigueur, car cela pourrait créer un précédent pour de nombreuses demandes ultérieures.

Les populations massacrées ne peuvent être réclamées, ni restituées. Mais leurs biens peuvent et doivent être réclamés par leurs héritiers. Les biens saisis par les assassins peuvent et doivent être restitués par leurs héritiers. Ce serait là le début d’un processus, fondé sur le dialogue et la non violence, consistant à faire face au passé.

Bibliographie

Ayse Hur, « Ermeni Mallarini Kimler Aldi » [Qui s’est emparé des biens arméniens ?], Taraf (Istanbul), 02.03.2008 - http://www.taraf.com.tr/ayse-hur/makale-ermeni-mallarini-kimler-aldi.htm
Taner Akçam, "Ermeni Meselesi Hallolmuştur” Osmanlı Belgelerine Göre Savaş Yıllarında Ermenilere Yönelik Politikalar [“Le problème arménien est réglé” La politique à l’égard des Arméniens durant les années de guerre, d’après les archives ottomanes] Istanbul : İletişim Yayınları, 2008.
Uğur Ümit Üngör, “Confiscation and Colonization : The Young Turk Seizure of Armenian Property”, The Armenian Weekly, avril 2011 – traduction française  http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/06/genocide-armenien-confiscation-et.html
Nezat Onaran, Emvâl-i Metrûke Olayı : Osmanlı-da ve Cumhuriyette Ermeni ve Rum Mallarının Türkleştirilmesi [Le phénomène des biens abandonnés : La saisie/turcisation des biens arméniens et grecs], Istanbul : Belge Yayınları, 2010.
Raffi Bedrosyan [Bedrossian], “Searching for Lost Armenian Churches and Schools in Turkey” [A la recherche des églises et des écoles arméniennes en Turquie], The Armenian Weekly, 01.08.2011 - http://www.armenianweekly.com/2011/08/01/searching-for-lost-armenian-churches-and-schools-in-turkey/
Raffi Bedrosyan [Bedrossian], “What is Turkey Returning to Armenians ?” [Que rend la Turquie aux Arméniens ?], The Armenian Weekly, 31.08.2011 - http://www.armenianweekly.com/2011/08/31/property-return/

[Ingénieur civil et pianiste, Raffi Bedrosyan [Bedrossian] vit à Toronto, au Canada. Durant plusieurs années, les bénéfices de ses concerts et de ses deux CD ont été versés en don pour la construction d’écoles, d’autoroutes et de programmes de canalisations en eau et gaz en Arménie et au Karabagh, auxquels il a aussi participé en tant qu’ingénieur bénévole. Il s’implique dans le projet de reconstruction de l’église Sourp Giragos de Tigranakert, en organisant des actions de collecte de fonds au Canada, tout en promouvant la portée de ce projet historique à travers le monde, auprès de communautés arméniennes hors de Turquie, au nom du Conseil d’administration de la Fondation de cette église et du Patriarcat Arménien d’Istanbul.] 

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.


jeudi 17 mai 2012

Wolfgang Gust - Der Völkermord an den Armeniern 1915/16 / Génocide arménien 1915/16

 © Zu Klampen, 2005


Génocide arménien 1915-1916 : choix de documents extraits des archives politiques du ministère allemand des Affaires Etrangères
 
par Wolfgang et Sigrid Gust
 
Massis Post, 02.05.2012


Notre ouvrage traite en profondeur du génocide arménien durant la Première Guerre mondiale. Il s’agit d’une compilation de documents officiels provenant du ministère allemand des Affaires Etrangères, à une époque où l’Allemagne était l’allié le plus important de la Turquie. Les consuls allemands étaient alors présents dans la plupart des régions de Turquie orientale (à l’exception de Van), où la majorité des Arméniens souffrit et périt. Les diplomates et informateurs allemands recueillirent des rapports de témoins oculaires et autres matériaux, et parvinrent à envoyer tous ces documents à l’ambassade d’Allemagne à Constantinople. Comme ils pouvaient utiliser des télégrammes chiffrés qui n’étaient même pas accessibles à leur allié autrichien, et certainement pas aux diplomates américains, tous ces documents furent transmis sans être aucunement censurés.

Ces rapports émanant des consuls d’Allemagne et de leurs informateurs livrent ainsi une description authentique de la déportation et des massacres des populations arméniennes avec une intensité qui n’est comparable qu’à celle des documents américains. Mais il existe une différence de taille : les rapports allemands furent communiqués en temps réel, tandis que la plupart des rapports américains furent rédigés des années plus tard. Autre différence importante, le fait que les diplomates allemands étaient beaucoup plus proches des officiels turcs que leurs homologues américains, du fait de leur alliance politique et militaire.

Les rapports des ambassadeurs d’Allemagne à Constantinople revêtent deux aspects. Premièrement, ils informaient directement Berlin de ce qu’ils apprenaient de leurs consuls et informateurs. Deuxièmement, ils rassemblaient et envoyaient des documents dans lesquels l’interférence des politiques turcs de premier plan (en particulier, Talaat, Enver, Djemal et Halil) avec les agissements et l’opinion de l’Allemagne, est évidente.

Les documents extraits du ministère allemand des Affaires Etrangères à Berlin illustrent la politique allemande concernant la Turquie et la soi-disant « question arménienne » : alors que la plupart des consuls allemands et leurs témoins oculaires éprouvent très souvent de la sympathie pour les Arméniens, les autorités allemandes de haut rang à Berlin concevaient la « Realpolitik » de l’Allemagne dans un sens tout autre. Pour n’en donner qu’un seul exemple : la communauté chrétienne d’Allemagne s’inquiétant au vu des rapports émanant de Turquie, le chancelier Bethmann Hollweg promit d’être solidaire des chrétiens, partant des Arméniens aussi. En réalité, il était proche de l’allié turc. En réponse à un télégramme provenant de l’ambassadeur d’Allemagne Wolff-Metternich, lui demandant moins de considération pour la Turquie, et davantage de soutien moral envers les Arméniens, Bethmann Hollweg écrit : « Notre seul objectif est de maintenir la Turquie à nos côtés jusqu’à la fin de la guerre, peu importe que cela ait pour résultat que les Arméniens périssent ou non. »

En 1919, l’Allemand Johannes Lepsius, un ami bien connu des Arméniens, publia une partie de ces documents, mais la plupart d’entre eux avaient été trafiqués par le ministère allemand des Affaires Etrangères. L’objectif de cette manipulation était de dissimuler la coresponsabilité de l’Allemagne, du fait de la Conférence de Paris qui se tenait alors. L’on ignore si ces manipulations advinrent avec le consentement de Lepsius, mais ce ne fut probablement pas le cas. Lepsius n’obtint que des copies de la part du ministère, qu’il ne put comparer aux originaux.

Notre ouvrage est subdivisé en quatre parties.

La partie 1 compile des documents qui témoignent du génocide. Pour la plupart des consuls et leurs informateurs, il n’y a aucun doute que toutes les actions visent à un anéantissement complet du peuple arménien.

La partie 2 livre un résumé des affirmations, hésitations et agissements politiques des Allemands à l’ambassade d’Allemagne à Constantinople.

La partie 3 aborde les agissements d’officiers allemands importants à l’encontre du peuple arménien, incluant même les ordres allemands de déportation.

Enfin, la partie 4 détaille l’action politique allemande à Berlin et Constantinople, culminant dans la conclusion que l’Allemagne a une claire coresponsabilité dans le génocide arménien. Ceci se fonde sur le fait que les Allemands acceptèrent finalement la déportation de tous les Arméniens (excepté ceux de Constantinople), y compris les femmes et les enfants, alors qu’ils savaient, au vu des rapports de leurs consuls, que cela signifiait un arrêt de mort pour la plupart d’entre eux. Si les témoignages sur le génocide sont connus à partir d’autres sources, nos documents concernant la coresponsabilité de l’Allemagne sont totalement nouveaux et n’ont jamais été publiés auparavant.

L’ouvrage comprendra environ 800 pages dans la version allemande originelle (dix pour cent de moins dans la version anglaise, du fait de la traduction), qui se compose d’environ 650 pages pour 240 documents (dont 80 publiés par Lepsius, mais la plupart dans une version falsifiée), une introduction de 100 pages et autres éléments (préface, index, glossaire, etc.). Si nous parvenons à financer la correction des épreuves, la composition, la mise en page et l’impression, nous pourrons vendre l’ouvrage 50 euros l’unité, permettant un tirage élevé de 2 000 exemplaires pour l’Allemagne et 3 000 exemplaires en langue anglaise.

L’Institut Zoryan a déboursé 70 000 dollars US pour l’édition microfilmée, un lecteur équipé d’imprimante, et pour la traduction d’environ 300 documents. L’Institut sera donc cité en tant que partenaire en couverture de l’édition anglaise. Nos besoins financiers pour achever ces deux ouvrages seront d’environ 10 000 euros pour les traductions restantes (introduction, préfaces, index, etc.) et d’environ 25 000 euros pour la correction des épreuves, la composition, la mise en page et l’impression de chaque version, ce qui fait un total de 60 000 euros. En échange, notre mécène sera autorisé à concevoir la mise en page de la couverture de la version allemande originelle, ainsi qu’une partie du contenu des deux versions.
        
NdT : Rappelons que cet ouvrage vient d’être traduit en turc : Wolfgang Gust, Alman Belgeleri Ermeni Soykırımı 1915-16 - Alman Dışişleri Bakanlığı Siyasi Arşiv Belgeleri, traduit de l’allemand en turc par Zekiye Hasançebi et A. Takcan, Istanbul : Belge Yayınları, 2012.
Voir aussi l’entretien accordé par Wolfgang Gust à Toros Sarian, paru en 2008 in Massis Weekly et traduit sur notre blog : http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/02/wolfgang-gust-interview.html.

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.


Sweet Confusion - SALT Galata, Istanbul

    Halit Refig, Gurbet Kuşları (1964) - Ghenrikh Malian, Menk enk, mer sarere (1970)

 
« Sweet Confusion »

Programme du colloque – 19.05.2012

SALT Galata, Istanbul

 
13h00 – 16h00 – Table ronde 1

Présentations du cinéma turc des années 1960 et des contextes environnants – Nadire Mater, Zeynep Dadak, Fatih Özgüven, Ahmet Gürata, Dimitris Eleftheriotis (vidéoconférence).

Cette table ronde s’intéressera à un vaste ensemble de questions concernant les contextes historiques et esthétiques de la période liée à la culture des années 1960. Nadire Mater présentera une introduction générale sur des trajectoires significatives des années 1960 dans le domaine politique et culturel à l’intérieur et à l’extérieur de la Turquie. Ahmet Gürata abordera un des classiques les plus représentatifs du cinéma turc des années 1960, Gurbet Kuşları [Oiseaux d’exil] (1), et étudiera comment le réalisme social s’intégra au contexte turc en liaison avec les discours politiques d’alors, s’agissant en particulier de problèmes tels que le cinéma national, l’émigration et les classes sociales. Zeynep Dadak développera au plan rétrospectif le genre dominant dans le cinéma turc classique, à savoir le mélodrame, dans ses rapports avec la musique, qui eut un impact notable sur les périodes ultérieures du cinéma en Turquie. Fatih Özgüven étudiera de près une des comédies les plus achevées de cette période, Bir Gecelik Gelin [Mariée d’un soir], en liaison avec diverses influences et représentations culturelles. Enfin, Dimitris Eleftheriotis présentera, en complément, un exposé sur le contexte environnant, la culture populaire et le cinéma grec des années 1960 en rapport avec les expressions du cosmopolitisme, lequel renvoie lui aussi, en partie, à certains moments de chevauchement avec le cinéma turc.     

16h30 – 19h30 – Table ronde 2

Présentations du cinéma arménien des années 1960 et des contextes environnants – Hratch Bayadyan, Keti Chukhrov, Nazareth Karoyan, Siranouch Dvoyan, Vicken Gastyan

La section consacrée au cinéma arménien représentera nombre d’aspects variés concernant le contexte historique, politique, social et théorique des années 1960 en Arménie soviétique, illustrant en particulier cette situation en comparant les films avec les œuvres littéraires sur lesquelles ils se basèrent. Via un panorama d’ensemble sur la trajectoire des films arméniens des années 1960 et 1970, Vicken Galstyan s’intéressera à l’importance de l’esthétique « conflictuelle » du cinéma arménien en tant qu’exemple particulier d’expressions alternatives d’une modernité tardive. Siranouch Dvoyan exposera de quelle manière les discours dominants de la littérature et du cinéma des années 1960 créèrent des tensions spécifiques entre individualités collectives et personnelles, à travers l’exemple d’Erankyuni [Triangle], à la fois film et roman (1). Hratch Bayadyan comparera deux textes littéraires, dont le scénario et le film Menk enk, mer sarere [Nous sommes nos montagnes] (2), en tentant d’analyser la question complexe de la censure dans le cinéma et la littérature des années 1960, tout en revisitant le concept largement utilisé de « cinéma national » durant la période soviétique et post-soviétique. Keti Chukhrov illustrera de quelle manière l’acte éthique et la transformation éthique d’un individu comme moyen de la reconstruction sociale post-stalinienne devint un élément indispensable du discours tant dans le cinéma que la littérature soviétique des années 1960 et 1970, autour des concepts d’émancipation politique, d’égalité, d’avenir du socialisme. Enfin, Nazareth Karoyan examinera les trois contextes sociaux et culturels clé des années 1960 en Arménie soviétique : le contexte global géopolitique et historique, les récurrences au sein des discours théoriques de la seconde moitié du 20ème siècle et l’impact des mutations socio-politiques et culturelles des années 1960 sur la culture arménienne située dans le camp soviétique.      

NdT

1. Gurbet kuşları, film réalisé par Halit Refig (1964).
2. Bir Gecelik Gelin, film réalisé par Atif Yilmaz (1962).
3. Yerankyuni, film réalisé par Guenrikh Malian (1967), sur un scénario d’Aghasi Ayvazyan. Retrace la vie et l’amitié de cinq forgerons dans la ville de Léninakan durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui la précédèrent, d’après le témoignage du fils d’un des cinq forgerons.
4. Menk enk, mer sarere, film réalisé par Guenrikh Malian (1970), sur un scénario de Hrant Matévossian. La tranquillité d’un village montagneux est troublée par la recherche de moutons égarés.  

Hratch Bayadyan est critique culturel et conférencier en études des médias et de la culture à l’université d’Etat d’Erevan. Ses recherches portent en particulier sur la culture des médias post-soviétiques, les espaces urbains et les relations post-soviétiques/post-coloniales.

Keti Chukhrov est critique culturelle et professeure associée en théorie de l’art et études culturelles à l’Université Russe d’Etat en Sciences Humaines. Son récent ouvrage, Etre – représenter : le théâtre dans la critique philosophique de l’art, est paru en 2011 (Académie des Sciences Moscou, Institut de Philosophie) (en russe – NdT). 

Zeynep Dadak est doctorante en études sur le cinéma à l’université de New York, tout en intervenant dans plusieurs universités. Elle a fait partie du comité de rédaction de la revue Altyazı, à laquelle elle continue de collaborer. Elle travaille actuellement sur son premier long métrage, Mavi Dalga [La Vague bleue], qu’elle va co-réaliser avec Merve Kayan.

Siranouch Dvoyan est critique littéraire et conférencière en littérature comparée à l’université d’Etat d’Erevan. Ses recherches portent sur la culture des communautés arméniennes dans les espaces post-soviétiques, les nouvelles expériences diasporiques et les articulations révolutionnaires dans la littérature.

Dimitris Eleftheriotis est lecteur en études cinématographiques et télévisisuelles et dirige le département d’études théâtrales, cinématographiques et télévisuelles à l’université de Glasgow. Ses projets actuels comprennent un article sur l’enfance dans la période « yougoslave » d’Emir Kusturica, une monographie sur le cinéma et le cosmopolitisme, ainsi qu’un numéro spécial sur les interactions dans la culture grecque contemporaine.

Vicken Galstyan est critique de cinéma, théoricien de la photographie, et travaille en tant que conservateur associé à la Galerie d’Art des Nouvelles-Galles du Sud (Sydney). Il est aussi cofondateur du Centre de Recherches Architecturales ReArk d’Erevan (Arménie).

Ahmet Gürata enseigne au Département de communication et de design, à l’université de Bilkent. Il a publié des recherches sur l’histoire du cinéma turc, sa réception, les remakes et les documentaires, dans des anthologies et des revues. Il contribue régulièrement aux périodiques politiques et culturels, Bir+Bir et Express (http://birdirbir.org/).

Nazareth Karoyan est critique d’art, conservateur et président de l’AICA [Association Internationale des Critiques d’Art]-Arménie. Il a été commissaire adjoint du Pavillon national arménien, lors de la 54ème Biennale de Venise en 2011.

Nadire Mater est conseillère de Bianet et présidente de l’IPS Communication Foundation. Elle a une approche du journalisme fondée sur les droits et travaille à Bianet depuis 12 ans. Son récent ouvrage Sokak Güzeldir : 1968’de Ne Oldu ? [La Rue est belle : que s’est-il passé en 1968 ?] est paru en 2009. [Voir la recension d’Emine Özcan, parue dans Bianet et traduite sur notre blog : http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/10/nadire-mater.html – NdT].

Fatih Özgüven enseigne le cinéma et la littérature au Département d’études cinématographiques et télévisuelles à l’université de Bilgi et à l’université du Bosphore [Boğaziçi] (Istanbul). Il tient actuellement une rubrique hebdomadaire de cinéma pour Radikal. Il a récemment publié une nouvelle intitulée Hep Yazmak İsteyenlerin Hikâyeleri [Récits de ceux qui ont toujours voulu écrire] (2010).

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Communiqué de presse publié le 09.05.2012.
Traduction . © Georges Festa – 05.2012.


mercredi 16 mai 2012

Ayse Gunaysu - The Reign of Lies in Turkey / Turquie, royaume des mensonges

© http://fr.wikipedia.org


Turquie, royaume des mensonges
 
par Ayse Gunaysu
 
The Armenian Weekly, 11.05.2012


Le déni organisé signifie le royaume des mensonges. Pour prolonger le déni, le négationniste doit mentir, délibérément, sans cesse. Sinon, cela ne peut perdurer. La vérité, fût-elle de simples éléments d’information susceptibles d’avoir le pouvoir le plus léger de saper le mensonge, est l’ennemi le plus grand, le plus implacable, du déni. Aussi le négationniste, ayant échafaudé tout un univers de mensonges, doit-il combattre bec et ongles toute manifestation de la vérité, afin de survivre.

En Turquie, nous vivons tous dans cet univers de mensonges, à telle enseigne que nos manuels scolaires, nos agences d’information, nos documents officiels, notre littérature et même nos patronymes nous racontent probablement des mensonges. Jusqu’à nos parents qui ont pu nous mentir quant à notre histoire familiale. Notre identité tout entière n’est peut-être que pure invention.

Quant à nous, la majorité musulmane dans ce pays, nous croyons dans les mensonges. Certains parmi nous – passablement nombreux – préfèrent croire dans les mensonges simplement pour être bien intégrés à leur environnement ; d’autres – à nouveau, passablement nombreux – juste pour leur tranquillité d’esprit, évitant de se poser des questions pouvant perturber leur équilibre intérieur et les culpabiliser (autrement dit, punir de son propre chef son ego est pire que lorsque d’autres s’en chargent). D’autres encore sont payés pour croire et faire que les autres croient dans les mensonges.

Or mentir, ce n’est pas seulement livrer de fausses informations. Occulter la vérité est aussi un mensonge. Si bien que certains d’entre nous, jusqu’à ceux qui se considèrent presque totalement imperméables aux mensonges officiels (y compris l’auteure de ces lignes), peuvent fort bien se faire les véhicules de ce type de mensonge – la dissimulation de la vérité – en vertu de la torpeur que nous avons hérité de notre sombre passé, cette même torpeur qui éteint notre volonté de partir en quête de la vérité.

« Vous serez bientôt de retour ! »

Les mensonges furent au cœur du génocide arménien, dès le début. Lors des rafles du 24 avril 1915 à Constantinople, les intellectuels arméniens furent emmenés de leurs domiciles par des policiers qui se montrèrent des plus courtois et, comme le raconte Aram Andonian dans l’ouvrage Exile, Trauma and Death : On the Road to Chankiri with Komitas Vartabed [Exil, traumatisme et mort : en route vers Chankiri avec le père Komitas] (Gomidas Institute, 2010), ils furent tous informés que cela ne prendrait pas plus de cinq minutes, qu’ils seraient rapidement rentrés chez eux et qu’il n’y avait aucunement lieu de s’inquiéter. Andonian réalise ensuite pourquoi les policiers se conduisirent avec autant de tact – afin de ne pas alarmer ceux qui devaient encore être arrêtés.

Dans d’autres régions du pays, ils mentirent aux habitants qui furent chassés de leurs villages et villes, les assurant qu’ils reviendraient et que leurs biens seraient en sécurité sous la garde du gouvernement, jusqu’à leur retour.

Le processus génocidaire perdura au cours des mois et des années suivantes sur la base de mensonges, durant chaque phase.

Le déni du mal – inconcevable, indescriptible et irréversible – perpétré et sa régénération au moyen des mensonges corrompt tout le système. Le déni se reproduit grâce aux mensonges.

Le mensonge continue d’être au cœur des mythes fondateurs de la république de Turquie. La célèbre « guerre de libération » des années 1919-1922 fut, elle aussi, bâtie et alimentée par la tromperie. Elle fut présentée comme un soulèvement national en faveur de l’indépendance ; or, la guerre déclarée contre les Puissances alliées servit à anéantir les communautés non musulmanes d’Asie Mineure, à la suite du génocide arménien et du génocide des Assyriens et des Grecs.   
Les dirigeants kémalistes mentirent de même aux Kurdes. Ils convainquirent les notables kurdes de participer à la campagne militaire comme étant la seule manière d’empêcher Arméniens et Grecs de revenir et réclamer leurs biens confisqués.

La résistance des Kurdes, lorsqu’ils réalisèrent et firent face à la vérité, fut violemment réprimée à chaque fois, tandis que des générations de Turcs ont appris que les Kurdes barbares – les traîtres – menacent l’Etat et que le gouvernement n’a d’autre choix que d’amener non seulement « la paix » et « l’ordre », mais aussi « la civilisation » dans une région où la « sauvagerie » prévalait jadis. Tel fut le mensonge qui présida à l’extermination de la population du Dersim en 1938.

Les Turcs sont la meilleure des nations !

Une série sans précédent de mensonges fut institutionnalisée par l’appareil d’Etat nouvellement instauré, à l’aide de pseudo-historiens qui reçurent pour ordre de réécrire l’histoire de la nation – sous la forme de la tristement célèbre thèse d’histoire turque, au moyen de laquelle il était « prouvé » que tout ce qu’il y a de bien dans le monde est issu de la nation turque, et que son peuple est le meilleur, toutes catégories : loyauté, courage, innovation, intelligence, etc.

Les mensonges continuent d’être au cœur du système en Turquie, un instrument de répression utilisé à chaque période de l’histoire républicaine. Les citer tous exigerait des volumes entiers. Pour n’en donner qu’un seul exemple : le fait que la maison d’Atatürk aurait fait l’objet d’un attentat à la bombe à Salonique fut un pur mensonge, lequel provoqua l’immolation de prêtres grecs, le viol de centaines de femmes, des lynchages, ainsi que la profanation de lieux de culte chrétiens, lors des pogroms d’Istanbul, les 6 et 7 septembre 1955 – une réplique de la Nuit de Cristal – avec pour conséquence des milliers de non musulmans, essentiellement des Grecs, chassés de leur patrie.   

Les mensonges ne cessèrent jamais lors des coups d’Etat militaires et des intermèdes pseudo-démocratiques. Tout comme le mensonge selon lequel la mosquée de Marach aurait été attaquée à la bombe par les « communistes » ; ce qui entraîna l’attaque en masse des domiciles et des lieux de travail des Alévis. Durant ce pogrom qui dura deux jours, sans la moindre intervention en pratique de la police ou des militaires, quelque 150 Alévis, dont des enfants, furent massacrés par des bandes fascistes en 1978, sous un gouvernement « démocratique », « civil ».

« Nous tuons pour votre bien ! »

Le coup d’Etat militaire de 1980 et la période qui s’ensuivit – le règne de la terreur – fut, du sommet à la base, l’incarnation du mensonge. Les militaires s’emparèrent du pouvoir pour le bien de la nation. Exécutions, victimes de la torture, prisons bondées, tout cela pour le bien du peuple turc.

Les années 1990 furent, elles aussi, dominées par les mensonges. Le fait que des milliers de villages kurdes aient été brûlés et rasés, entraînant le déplacement forcé de millions de Kurdes, n’a jamais été reconnu.

Ce n’est que vingt ans plus tard que des éléments de vérité furent dévoilés quant à la mort de plusieurs officiers de haut rang qui servaient dans les sites sensibles de la guerre contre le mouvement kurde armé. Ces officiers se seraient, paraît-il, suicidés ; or, des procès ont été intentés par leurs familles et ces morts ont fait l’objet d’enquêtes approfondies, avec de nouveaux mensonges mis au jour – sous la forme de faux documents officiels élaborés par des unités militaires, des récits de témoins manipulés, des noms de témoins qui étaient en service ailleurs au moment des événements, etc.

Mais le mensonge le plus grand, qui recouvre tous les autres, tel un immense dôme invisible, est le mensonge selon lequel le « peuple turc » n’aurait pas commis de génocide à l’encontre des Arméniens et des autres groupes chrétiens de cette terre, car il s’agit là du fondement sur lequel tous les autres mensonges ont été bâtis.

Préparatifs de 2015

L’intensité des mensonges s’accroît actuellement, à mesure que la Turquie se prépare sans état d’âme au 100ème anniversaire du génocide arménien et aux organisations arméniennes, à travers le monde, qui commémorent cette tragédie.

L’Etat turc, pour l’heure, n’occupe pas directement ou officiellement la scène, mais emploie la « société civile » en sous-main, afin d’orchestrer des campagnes visant les « mensonges arméniens ». 

Le récent, et désormais célèbre, rassemblement sur Khojaly, le 26 février dernier, fut la première manifestation publique en masse, la plus visible aussi, d’une nouvelle campagne nationale de mobilisation contre les Arméniens. Même si l’appui des Etats turc et azerbaïdjanais était évident, le tout fut présenté comme une initiative citoyenne.

Des universités encadrent cette campagne « citoyenne ». Ces derniers mois, des spectacles négationnistes « documentés » ont été présentés aux universités Suleyman Demirel à Isparta, Dumlupinar à Kütahya, Kocatepe à Afon, et Atatürk à Erzurum. Cette campagne négationniste va jusqu’à adopter pour stratégie l’infiltration des structures sociales au moyen de la culture populaire, un médium des plus puissant pour s’assurer le contrôle de l’homme de la rue.

Séries dramatiques télévisées sur les « mensonges arméniens »

La majorité des Turcs s’adonne, semble-t-il, aux séries télévisées – des productions interminables sur l’amour, la haine, des intrigues sanglantes, la défaite et la victoire. Elles sont au cœur de la vie quotidienne de la couche sociale la plus nombreuse en Turquie, à savoir la classe moyenne. Actuellement, une série télévisée sur « la question arménienne » est en préparation. Sur l’internet, une présentation du spectacle affirme qu’il ne saurait être question de propager haine et hostilité entre Arméniens et Turcs, et qu’au contraire, il apportera la « vérité ». Or – surprise ! – les « consultants » recrutés pour cette nouvelle série dramatique issus du monde universitaire, sont tous des négationnistes connus comme tels, qui participent à des colloques universitaires sur les « atrocités arméniennes » à Khojaly ; qui rédigent des ouvrages négationnistes ; qui agissent en qualité de porte-parole de la thèse officielle de l’Etat. Qui plus est, la productrice a longtemps siégé dans les instances exécutives du parti AK [Justice et Développement] au pouvoir et est membre du conseil municipal de l’un des districts les plus densément peuplés d’Istanbul, représentant son parti. Les mensonges sur l’histoire arménienne, via la culture populaire, seront ainsi distillés bien plus aisément et de manière convaincante parmi la population que via des études scientifiques et universitaires.

Qu’en est-il des « pro-Arméniens » ?

J’ai mentionné, au début, ceux d’entre nous « … qui se considèrent presque totalement imperméables aux mensonges officiels. » Dans l’édition du 27 février 2012 du quotidien Radikal, considéré comme le seul journal « de gauche » dans la grande presse, est paru un article dû à Onur Caymaz, un écrivain progressiste, d’orientation démocrate. Dans son texte, Caymaz condamne sans réserve le discours de haine utilisé lors du rassemblement sur Khojaly, place Taksim. Au point qu’il titrait : « Nous sommes tous des salauds ! » en réaction aux banderoles lors de cette manifestation, où il était écrit : « Vous êtes tous des Arméniens ! Tous des salauds ! »

Après avoir exprimé son dégoût pour une telle haine contre les Arméniens (de manière assez impressionnante, je dois reconnaître), il livre un exemple pour assurer à ses lecteurs qu’il n’est du côté d’aucune atrocité, quel qu’en soit l’auteur. Il reprend, à cette fin, un passage extrait d’un « ouvrage » soi-disant intitulé Renaissance de nos âmes, de Zori Balayan, « qui prit part personnellement au massacre de Khojaly » et décrit la torture qu’il infligea à un jeune Turc, âgé de 13 ans, à Khojaly. La citation est assez longue, Balayan décrivant en détail, avec un plaisir et une autosatisfaction évidente, comment il écorche l’abdomen et les membres du jeune garçon, lui enfonçant le « sein découpé » de sa mère dans la bouche, afin de l’empêcher de crier de douleur. La citation se poursuit, Balayan expliquant comment il devint « médecin et humaniste de profession », tout en n’étant en rien choqué de voir le garçon mourir de saignements en sept minutes ; bien au contraire, il vit une « renaissance de son âme » pour « avoir vengé un centième de ce que les Turcs ont fait » à ses ancêtres.

Même si l’on ignore qu’aucun livre de ce genre n’est dû à Zori Balayan, il est des plus évident, de par le langage utilisé pour décrire la torture, que cette citation est totalement fabriquée de toutes pièces. Le côté choquant est que cette citation soit répétée non par un ultra-nationaliste turc, animé par la haine des Arméniens, mais par quelqu’un qui dénonce en toute sincérité racisme et discriminations. Deux jours après la publication de cet article, Caymaz écrivit sur son blog qu’il s’était trompé, qu’il est évident que Zori Balayan n’a pas écrit un tel livre, et que la citation était erronée. Il précisa avoir entendu parler du livre par un médecin azéri lors d’un débat télévisé. Apparemment, Caymaz n’eut pas le moindre soupçon qu’un membre d’un parti en guerre pût mentir. Mais où trouva-t-il donc cette citation ? J’ai recherché de mon côté et j’ai découvert qu’elle n’est présente que sur des sites internet turcs ultra-nationalistes. Même ce fait ne l’alerta pas. La rédaction du journal Radikal, elle non plus, ne mit pas en doute cette citation des plus grossière. Ainsi les mensonges se fraient-ils un chemin auprès des médias « progressistes » et leur public.

Mensonges pour nous tous

J’ai dit aussi au début « y compris l’auteure de ces lignes », en parlant du fait de véhiculer ce type spécifique de mensonge, à savoir occulter la vérité. Il y a quelques mois seulement, je suis tombée sur l’histoire de Levon Ekmekjian, membre de l’ASALA, qui fut exécuté par pendaison en 1983 à Ankara sous le régime des militaires, accusé d’avoir été un des responsables du « massacre d’Esenboga » à Ankara en 1982. En tant que membres ou sympathisants des partis et groupes socialistes-révolutionnaires turcs de cette époque, certains jetés en prison, d’autres dans la clandestinité en Turquie, d’autres encore réfugiés politiques à l’étranger, nous avons alors avalisé le récit des militaires sur l’attaque d’Esenboga. Même s’il y eut quelques exceptions, elles ne furent jamais exprimées oralement. Le silence absolu sur Ekmekjian dans les mémoires des « révolutionnaires » et les ouvrages compilant les récits des victimes d’exécutions sous le régime militaire des années 1980 illustre clairement comment nous avons évité de mettre en doute le discours officiel sur l’attaque d’Esenboga par l’ASALA, et comment nous avons tout simplement ignoré l’affaire Ekmekjian.

Une brèche dans la forteresse la mieux fortifiée

Or la vie intègre une telle dynamique, s’exposant ainsi toujours à des surprises totalement inattendues, qu’aucun plan visant à occulter la vérité ne peut remplir à la perfection son objectif pour toujours, tant que l’élément humain en fera partie.

Actuellement, dans les médias sociaux, des articles circulent sur Lévon Ekmekjian – ses photographies, les Mémoires de ses camarades – tandis qu’un grand nombre de Turcs et de Kurdes s’échangent avidement ces informations nouvellement intégrées. Le fait est particulièrement important car l’Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie (ASALA) est peut-être l’unique sujet qui soit encore des plus tabou parmi tous les autres liés à la question arménienne en Turquie, fût-ce par les mouvements socialistes, demeurant un instrument inestimable de manipulation aux mains de l’appareil négationniste.

Avec le rassemblement sur Khojaly à Istanbul, les mensonges officiels sur le conflit du Karabagh deviennent eux aussi vulnérables, la population, du moins ceux qui veulent connaître la vérité, ayant de plus en plus accès à la version arménienne de ces événements.

Certes, le déni organisé signifie le royaume des mensonges. Or, même la forteresse la mieux fortifiée des mensonges est condamnée à s’écrouler, quel que soit le temps qu’il faut à une brèche pour s’étendre et se propager de l’intérieur, sapant l’ensemble de la structure. Il suffit que l’esprit de l’homme questionne, refuse d’être embrigadé, ait davantage besoin d’apprendre, et en informe autrui. La Turquie ne fait pas exception à cette règle générale.


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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.


lundi 14 mai 2012

Jerair H. Gharibian : Armenian Journalism 1794-1977 / Journalisme arménien 1794-1977

Journal Aztarar, Madras (Inde), fondé en 1794
© www.acam-france.org


Journalisme arménien : une contribution importante de Jerair H. Gharibian
 
Jerair H. Gharibian
Armenian Journalism 1794-1977
Watertown, Massachusetts, 1977
 
par Daphne Abeel
 


Jerair Gharibian, décédé en 1991, fit une importante contribution à la culture arménienne dans la région de Boston, lorsqu’en 1980, il fonda la Boston Armenian Independent Radio Hour [programme radiophonique en arménien] qui, à ce jour, diffuse informations et nouvelles dignes d’intérêt, à l’attention de la communauté arménienne.

Sa veuve, Yevgine Gharibian, qui anime ses émissions, vient de rendre un nouvel hommage au legs de son mari avec la publication d’Armenian Journalism 1794-1977, rédigé en vue de l’obtention d’un master à l’université de Boston.

Gharibian connut une existence riche et variée comme écrivain et journaliste. Né de parents arméniens à Bagdad, en Irak, en 1937, où il débuta ses études, il gagna ensuite l’université de Londres pour y étudier le management industriel. Lors de son séjour londonien, il devint le cofondateur du Comité Navassardian de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA).

Ses diplômes en poche, il partit en 1964 pour Téhéran, où il vécut dix ans, s’immergeant dans la vie sociale et politique de la communauté arménienne locale, s’intéressant en particulier à l’éducation de la jeunesse et créant un magazine bi-hebdomadaire pour jeunes, Alik Badanegan, qui était publié sous les auspices du quotidien Alik, où il œuvrait en qualité d’éditeur adjoint.
En 1975, Gharibian fut invité aux Etats-Unis pour y exercer les fonctions de secrétaire exécutif de la Fédération de la Jeunesse Arménienne au sein de la FRA. C’est lors de ses études à l’Ecole de Journalisme de l’université de Boston qu’il rédigea sa thèse de master sur le journalisme arménien.

Ce texte relativement court est important au plan des archives de la communauté arménienne, entre autres pour les tables qui recensent la publication de quasiment chaque journal et périodique arménien, à partir de 1794, date à laquelle le tout premier journal, Aztarar, fut publié par un prêtre, le révérend Haroutioune Chémavonian, à Madras, en Inde. Les tables recensent non seulement le titre de la publication, mais aussi la date et le lieu d’origine, l’éditeur, le rédacteur et la nature de son contenu. Il s’agit là d’une ressource inestimable pour quiconque entreprend une recherche sur nombre de sujets touchant à l’histoire, la culture et la politique arméniennes.

Comme le note le docteur Khatchig Tololyan, de l’université Wesleyan (Middletown, Connecticut), dans sa préface : « Tant dans leur patrie qu’en diaspora, les Arméniens ont mis en contexte leur histoire, accordant à la presse une part centrale, tout à fait remarquable, dans la vie politique et culturelle ; par ailleurs, l’absence d’universités et de documentation institutionnelle dans des archives stables, fit de la presse arménienne le meilleur réceptacle de l’histoire sociale qui nous soit accessible. L’ouvrage de Jerair Gharibian constitue un guide de référence et une histoire de la presse arménienne de 1794 à 1977, mais aussi une étude du rapport étroit entre la presse arménienne et ses contextes hétérogènes, de Madras à Erevan, et de Tbilissi à Fresno. »

Tololyan relève aussi que la première publication servit déjà en quelque sorte de point de ralliement politique, une caractéristique qui se reflète dans les périodiques contemporains, lesquels sont aujourd’hui, en grande partie, aux mains de divers partis politiques.

Conservateur de l’Armenian Cultural Foundation (Arlington, Massachusetts), Ara Ghazarian a contribué à cette édition par un avant-propos dans lequel il commente, lui aussi, l’importance de cet ouvrage, « première étude historique, analytique, sur l’histoire du journalisme arménien, écrite en anglais ». 

Dans son introduction, Gharibian souligne le rôle unique que le journalisme arménien a joué dans l’histoire du peuple arménien. « L’on rencontre rarement une nation qui ait été autant contrainte de publier journaux et périodiques avec la survie de son peuple pour objectif premier. »

Naturellement, toutes ces publications n’eussent pu exister sans l’invention de l’alphabet, Gharibian rappelant la création de l’écriture arménienne par le moine arménien, Mesrop Machtots en 404 de notre ère. Le premier texte à être traduit en arménien fut, sans surprise, la Bible, mais il fut suivi par des œuvres originales dans les domaines de l’histoire, de la philosophie et de la religion, donnant naissance à un véritable « âge d’or de la littérature arménienne ». En dépit du fait que l’Arménie fût sujette à maintes invasions, des écrivains inspirés continuèrent à créer des œuvres, notamment des chants, dont le plus célèbre fut le troubadour Sayat Nova.          

Au 16ème siècle, alors que les Arméniens commencent à émigrer vers d’autres terres pour échapper à l’oppression des envahisseurs, de nouveaux écrivains en diaspora se mettent à écrire dans la langue populaire (l’achkharapar) au lieu de celle, littéraire, du clergé (le krapar).

Suite à la fondation de ce premier journal à Madras, le nombre de publications en arménien s’accrut progressivement durant le 19ème siècle. Grâce aux pressions européennes sur le pouvoir ottoman quant aux restrictions de ce dernier visant la communauté arménienne, l’enseignement se développa, des écoles et des collèges religieux furent établis par des missionnaires arméniens à Constantinople, Kharpert, Marsovan, Aïntab, Marach, Konya et Tarse. Au milieu du 19ème siècle, trois importants journaux arméniens étaient publiés : Massis à Constantinople, Husisapail à Moscou et Ardziv, fondé à Constantinople, puis établi à Van. Ardziv, créé par Monseigneur Méguerditch Khrimian, joua un rôle notable, exhortant les Arméniens à faire pression pour leur liberté.

Plus particulièrement, durant la période 1905-1914, qui conduisit au génocide, Gharibian note que la censure exercée sur le journalisme arménien par les Ottomans fut des plus rigoureuse. Des mots tels que « liberté », « droits », « révolution » et « justice » étaient régulièrement interdits de publication. Les mots « Hayastan » (Arménien) et « Hairenik » (Mère patrie) étaient tabous.

Avec l’extermination en 1915 de plus de 600 érudits, écrivains, journalistes et autres intellectuels, le journaliste cessa quasiment d’exister en Turquie ottomane et c’est alors que la diaspora devint le havre du journalisme arménien. A travers le Moyen-Orient et aux Etats-Unis, partout où une population significative d’Arméniens immigra pour fuir les persécutions, de nouveaux supports du journalisme apparurent, certains en Union Soviétique, bien que ces derniers fussent, pour l’essentiel, soumis à la férule du régime communiste.

Il convient de souligner le fait que Gharibian écrivait bien avant l’effondrement de l’Union Soviétique et la formation de la république indépendante d’Arménie, et que ses critiques et ses hommages rendus à l’influence soviétique sur la presse arménienne n’ont plus la même pertinence qu’ils pouvaient revêtir lors de la rédaction de cette étude, à la fin des années 1970. 

Gharibian  croque sur le vif l’importance de la presse arménienne dans des pays du Moyen-Orient tels que la Syrie, l’Irak, l’Iran et l’Egypte, saluant en particulier le Liban, qui fut le berceau de nombreux journalistes arméniens de premier plan. L’influence de la communauté beyrouthine peut être relevée, par exemple, dans la rédaction d’Azg, publié à Erevan et dirigé par Hagop Avédikian, né à Beyrouth.

Des périodiques furent aussi lancés en France, en Turquie et aux Etats-Unis, où la première publication fut Arekag, fondé en 1888 et publié par Haig Eginian à Jersey City, New Jersey.       

Dans son étude de 1977, Gharibian comptabilise 52 périodiques arméniens aux Etats-Unis, dont Hairenik, l’organe de la Fédération Révolutionnaire Arménienne, et The Armenian Mirror-Spectator, publication du parti Libéral Démocrate Arménien (ADL). Tous deux ont leur siège aujourd’hui à Watertown, Massachusetts. Progressivement, les générations successives d’Arméniens étant moins aptes à lire en arménien, l’on constate un besoin toujours croissant de créer une presse arménienne en anglais.

Gharibian note que peu de rédacteurs de périodiques arméniens sont des journalistes de profession, bien que cette tendance évolue tant en Arménie qu’à l’étranger.

Dans son chapitre conclusif, Gharibian écrit : « L’avenir de la presse en langue arménienne, dans la diaspora, est néanmoins régi par la langue et des facteurs sociaux. Tant que l’assimilation par des cultures étrangères étendra son emprise sur ceux qui peuvent lire l’arménien, la nécessité de journaux et de périodiques imprimés en arménien continuera de décliner. D’autre part, ces mêmes forces d’assimilation peuvent donner naissance à un besoin de nouvelles publications dans les langues de ces nations où les Arméniens se sont installés. Or cela est conditionné par l’aptitude de la culture arménienne à survivre sous influence étrangère. »

D’évidence, la suite de l’histoire du journalisme arménien reste à écrire. Mais il existe des signes d’intérêt pour l’histoire du journalisme et de l’édition arménienne en général ; en témoigne la récente exposition à la Lamont Library, de l’université de Harvard, sur l’histoire du livre arménien, organisée par le professeur James Russell, où figuraient livres, revues et journaux.

Des exemplaires de Armenian Journalism 1794-1977 peuvent être obtenus en contact yevgine@aol.com ou auprès de la bibliothèque de la National Association of Armenian Studies and Research (NAASR) à Belmont (Massachusetts). 

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.