mardi 9 février 2010

Peter Balakian - Black Dog of Fate

© Basic Books, 2009

Mythe et mémoire dans Black Dog of Fate

par Hovig Tchalian

www.asbarez.com


L'hiver 2009 a vu la publication de la 10ème édition de Black Dog of Fate : A Memoir (New York : Basic Books, 2009), l'ouvrage primé de Peter Balakian. Le livre comprend en couverture le sous-titre additionnel, Un fils de l'Amérique découvre son passé arménien.

Formulation qui convient tout à fait non seulement à cet ouvrage, mais aussi à la position plus large de Balakian vis à vis de l'identité arménienne - se situant logiquement en étranger qui regarde à l'intérieur ou, plus exactement peut-être, au-dedans. Significativement, la métaphore présente dans le sous-titre additionnel ne renvoie pas à une découverte, mais à une mise au jour. Le premier terme suggère un discours et une identité faite de hasards et de distance (signalé en partie par le préfixe "dis", évoquant la séparation). L'explorateur italien Christophe Colomb, dit-on, "découvrit" l'Amérique lors d'une expédition vers le Nouveau Monde. Cette découverte particulière comporta aussi un élément explicite de hasard - selon la légende, Christophe Colomb, pensant avoir abordé en Asie, qualifia les autochtones qu'il rencontra d'"Indiens". Le trope central de la découverte est cette rencontre entre hasard et étranger.

Mettre au jour le passé, comme dans l'expression de Balakian, prend un sens entièrement différent. En tant que narrateur de ses mémoires, Balakian met au jour - concrètement, dévoile - son héritage arménien. Au sens de quelque chose déjà présent, qu'il faut identifier ou révéler. L'analogie, dans ce cas, n'est pas celle d'une expédition, mais d'une reconnaissance. Balakian est "né" Arménien. Mais en grandissant en banlieue au New Jersey, comme le racontent ses mémoires, il entreprend un effort nécessaire pour découvrir son héritage arménien. Contrairement au fait de découvrir, la mise au jour exige la présence d'un initié privilégié - l'Arménien issu d'un milieu américain, grandissant, enfant, au sein d'un monde à la fois familier et étranger, dont les contours dissimulent la forme d'une expérience plus profonde encore. A la métaphore de l'éloignement géographique se substitue celle de la profondeur psychologique, le fait de sonder son "véritable" moi. Disparaît aussi l'élément de hasard, lequel anime le récit de la découverte. Mettre au jour son propre héritage devient, comme dans les mémoires de Balakian, un récit fait non de hasard, mais d'inévitable.

Le fait de découvrir et celui de mettre au jour définissent ce que l'on pourrait considérer comme les deux limites d'une chaîne d'expériences plus vaste. D'un côté, défini par le fait de mettre au jour, réside ce que nous identifions comme le récit de la profondeur et de l'inévitable. C'est là que réside le champ de la mémoire, laquelle met au jour ou dévoile le moi véritable, "authentique", du narrateur. A l'autre bout, défini par le fait de découvrir, réside ce que nous identifions comme le récit du hasard et du fortuit. L'on pourrait voir ce domaine (convenons-en, d'une manière quelque peu réductrice) comme celui du mythe ou de la poésie, recourant à l'élément de surprise - fait d'improbables juxtapositions et de trouvailles inattendues.

Balakian œuvre depuis longtemps dans ce domaine. En fait, il commença par écrire de la poésie, son premier volume, Father Fisheye, ayant paru il y a trente ans, en 1979. Ses mémoires, comme Black Dog, sont venus ensuite. Ceux à caractère historique, comme The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes l le génocide arménien et la réponse de l’Amérique] (2003), sont venus plus tard encore. Ce troisième genre constitue ce que l’on pourrait, relativement au débat abordé plus haut, considérer comme un discours de restauration, au sens psychologique et historique. Psychologiquement, le terme inclut la restauration d’une expérience souvent traumatisante, telle qu’un meurtre ou un génocide. Historiquement, il anticipe un acte motivé de réhabilitation, de sauvetage. Dans ce cas, significativement, la « distance » devant être surmontée ne relève pas de l’espace ou de la profondeur, mais du temps. La restauration, en tant que telle, se caractérise par un discours de témoignage et d’argumentation, de perte et de rédemption. L’acte de guérir se situe ainsi quelque part entre apprendre et découvrir, entre mythe et mémoire.

Black Dog de Balakian ne constituent donc pas des mémoires, au sens, mettons, le plus strict. Des mémoires font le récit d’une vie, du point de vue du narrateur. Ce que fait Balakian. Or, tout en mettant au jour son identité arménienne, Balakian tente aussi de retrouver l’expérience du passé de sa grand-mère Nafina. Nafina – équivalent arménien d’Athéna, nous précise Balakian (p. 3) – est une survivante du génocide qui se retrouve à Alep, en Syrie, avec ses deux filles, pour rejoindre finalement la famille Balakian dans le New Jersey. En ce sens, Black Dog occupe une position particulière : vis-à-vis de son auteur, il s’agit bien de mémoires ; mais s’agissant de Nafina, la survivante du génocide dont le livre fait aussi le récit, il est plus proche d’un récit historique, s’apparente plus au Tigre en flammes.

La tension entre mémoires et histoire, récit du survivant et témoignage, irrigue Black Dog of Fate de Balakian. L’effet qui en résulte est comme lire un récit dans le Journal d’Anne Frank, qui serait raconté à travers l’expérience de son grand-père. A travers le livre, le lecteur prend conscience d’une tension subtile entre l’expérience vécue par Balakian, celle d'un témoin, et celle de sa grand-mère, à savoir une survivante. La proximité de celle-ci avec la famille, et la relation étroite qu’entretient avec elle Balakian, l’aide à découvrir sa véritable identité. Mais, parallèlement à cette expérience, surgit la sienne propre, celle d’un passé brutal, génocidaire. Dans Black Dog, l'expérience personnelle de Balakian finit par se substituer, paradoxalement, tragiquement, à ce que sa grand-mère a perdu.

En plusieurs occasions, le récit de Balakian tente de prendre en compte cette distance séparant témoin et survivant. Balakian entame précisément sa quête visant à découvrir son propre passé grâce à un récit historique. Jeune garçon, il tombe sur un exemplaire du livre de l’ambassadeur Morgenthau, publié à l’origine en 1919. L’ouvrage est le récit d’un témoin oculaire de la décennie qui précéda, écrit alors que Morgenthau exerçait les fonctions d’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie. Balakian raconte cette lecture, alors qu’il prend un bus pour aller travailler, à New York : "Au moment où le bus se mit à bringuebaler sur les fondrières de Knickerbocker Road, j’étais comme perdu dans le lieu où naquit mon père. Des bateaux accostent le Bosphore. L’eau, verte, tiède, tachetée de caïques, un scintillement argenté. Des massifs en terrasse de figuiers et d’oliviers. Le dôme d’Hagia Sophia, doré, aux minarets jaillissants. Des hommes en fez. Des odeurs de shashlik et de vidanges dans les rues. " (p. 155). Seule note discordante dans cette description initiale, la mention finale des vidanges. Venant juste de commencer à lire ce récit, Balakian n’est pas encore plongé dans ses méandres. Il est, comme il le laisse entendre, « perdu » dans un monde qui semble à la fois fantastique et imaginaire. Lorsqu’il ne décrit ni sa propre expérience, ni celle de sa grand-mère, sa prose est mesurée, confiante, ayant l’air "accidentel" de l’explorateur, la nonchalance d’un touriste.

Ce calme apparent est rompu à plusieurs reprises dans le discours, dès que Balakian creuse plus profondément le récit de Morgenthau. Une phrase, vers la fin du livre de Balakian, dans laquelle il tente de se réconcilier avec les histoires que sa grand-mère commença à lui raconter, résume le changement intervenu : "Lorsque je songe aux histoires qu’elle me confia à des moments étranges de sa routine quotidienne, ou aux rêves, aux contes populaires et aux images à demi refoulées dont je fus le dépositaire, lors des six dernières années de sa vie, il est maintenant clair que tout cela faisait partie d’un discours tronqué sur ce qu’elle avait traversé, jeune fille." (p. 301). A nouveau, un peu plus loin : "Lors d’instants étranges, singuliers – instants qui semblaient hors du temps – je fus dépositaire de certaines de ses images sensorielles intenses, de sa mémoire télescopique, de flashbacks du génocide. C’était sa façon à elle de me parler de son passé. L’invocation en arménien, djamangeen gar oo chagar – il était une fois et il n’était pas – était comme l’intrusion d'un passé, qui semblait surgir hors du temps, telle une mémoire lyrique qui eût été réactivée." (p. 301). En fait, au "lyrisme" facile du passage précédent, rapportant les hantises d’enfance du père de Balakian, se substitue une prose quasi circulaire, marquée par des métaphores parfois torturées et fréquemment interrompue par des références temporrelles. Ces passages décrivent et représentent la difficulté de circonscrire le récit du survivant dans le cadre de l’histoire d’une vie, elle-même devenue le récit d’un témoin.

L’on peut trouver les exemples les plus explicites de cette tension entre restaurer et découvrir, entre la position de témoin et celle de survivant, respectivement, dans les deux nouveaux chapitres ajoutés pour l’édition du dixième anniversaire de Black Dog of Fate. Balakian y raconte son voyage à Alep et Deir-es-Zor en 2005. A Alep, Balakian découvre, archivées dans une cathédrale arménienne, des traces de l’arrivée de sa grand-mère dans cette ville, la plus proche qu’il puisse situer dans la chronique de son odyssée, aujourd’hui ancienne. Plus loin, il est amené vers le lieu où elle vécut en 1915. Le récit débute, une fois encore, presque par hasard. Sa recherche rencontre d’abord plusieurs méprises et problèmes d’identification, les directions signalées par les habitants conduisant Balakian et son guide à travers des rues et des allées qui se ressemblent toutes. Recherche qui s’achève, d’une façon quelque peu a-culminante, dans une autre rue d’apparence banale : "En quelques minutes, raconte Balakian, nous nous retrouvons dans une rue guère différente des nombreuses rues que nous avions parcourues l’heure précédente. » (p. 327).

Lorsqu’il repère enfin l’édifice, Balakian décrit la scène dans des termes quasi similaires : "Je m’enfonce alors dans la rue, jusqu’à ce que je me retrouve face au 45 Ghuri Street. Le domicile de ma grand-mère en 1915. Un lieu jamais évoqué, jamais cité dans son existence suivante au New Jersey, existence où je l’ai connue. Je lève les yeux vers un édifice banal, de deux étages, en pierre ocre, qui semble toujours habité […] Qui vit ici maintenant ? Qui a vécu ici durant ces quatre-vingt-dix dernières années ? En quoi cela est-il important ? C’est un édifice simple avec un porche, une porte noire et deux fenêtres aux volets clos […]" La quête impossible de retrouvailles de Balakian le conduit vers une demeure banale, dans un quartier banal de la ville d’Alep, qui n’est pas plus proche du vécu de sa grand-mère que « dans son existence suivante dans le New Jersey", où Balakian "l’a connue".

La tentative de retrouver le passé comme il fut réellement, de porter un témoignage dans sa totalité, est au cœur de Black Dog of Fate de Balakian. Il s’agit d’un thème qui fascine, et même obsède, le poète et l’écrivain, dans ses mémoires comme dans son œuvre davantage historique et sa poésie. Dans un moment chargé de poésie, vers le milieu de l’ouvrage, Balakian tente de communiquer la difficulté de cette tâche, en se référant historiquement à la construction des églises arméniennes : "Je m’imaginais ces églises en pierre battues par les vents, édifiées sur les hauts plateaux arméniens d’Anatolie, avec leurs beffrois de bois choisis par la loi ottomane afin qu’aucune cloche ne puisse être entendue. Je pouvais entendre ces battants en bois cogner sourdement telle une gorge que l’on étouffe." (p. 162). Le passage rappelle un vers dans The Waste Land [La Terre vaine] de T. S. Eliot qui décrit la figure grecque mythique de Philomela, dont la langue fut coupée pour l’empêcher de révéler l’identité de son ravisseur, chantant ""jug jug" à de grossières oreilles". Le passage rappelle de même un vers d’un des poèmes de Balakian, "Oriental Rug", où les teintes pourpres de la tapisserie se rompent et "gargouillent" leur "passion dans mon oreille". Telles les voix confuses, inaudibles, de ces poèmes, le "cognement" étouffé des battants traduit sous une forme poétique la difficile et incontournable tâche historique consistant à rectifier le passé.

A mi-parcours dans Black Dog, Balakian précise de façon explicite, en fait, sa tentative de traduire le vécu de sa grand-mère dans un de ses poèmes, "Histoire de l’Arménie". "Le poème, explique Balakian, peut être une clé de voûte dans un monde de tombes anonymes […] Là, je puis nous réunir à nouveau et créer ce qu’elle me raconta à sa manière codée. Je réalise qu’elle fut mon cher témoin et moi le dépositaire de son récit." (p. 195). Difficile de ne pas voir dans l’oeuvre d’imagination de Balakian à la fois un geste admirable et un renversement tragique des destinées. Tandis que l’action historique de récupération situe Balakian et sa grand-mère dans une grande proximité mutuelle – lui en tant que récipiendaire (et rapporteur) d’un passé cruel, et elle en tant que relais, ce que Balakian nomme maintenant son "témoin" – et les unit dans un effort conjoint pour rétablir l’histoire, en tant que narrateur « originaire » de sa propre histoire, elle est à la fois témoin et survivante. C’est dans des moments tels que ceux-ci que nous réalisons que le combat pour réparer le passé, le retrouver malgré l’éloignement historique, peut précisément dépendre d’une fine distinction, d’une subtile césure, ente mythe et mémoire.

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Tous droits réservés : Critics’ Forum, 2009.

Hovig Tchalian est titulaire d’un PhD de littérature anglaise de l’UCLA. Il a édité plusieurs revues et publie aussi des articles.

Vous pouvez contacter chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette collection sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, cliquer sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.

Source : http://www.asbarez.com/2009/09/18/myth-and-memoir-in-black-dog-of-fate/
Traduction : © Georges Festa - 02.2010

NdT : Traduction française de Black Dog of Fate à paraître en 2010 (trad. Georges Festa).


mercredi 3 février 2010

Raffi

Vartan Assadyrian, Le Musicien et la danseuse
© www.globeweeklynews.com


Ballade


De noires forêts recouvrent les versants montagneux,
Du mont sur la haute cime
S’incline la grande arche des cieux,
Et, tel un dôme, autour de son sommet s’arrime.

Sur la roche escarpée s'agrippe un château
Que le charme d’une sorcière a enchanté ;
Une jeune vierge pleure en ses linteaux,
Par les chaînes d’un cruel esclavage liée.

Seule et triste, la noble vierge
Demeure dans sa chambre obscure et resserrée.
Sans nul espoir, un horrible vertige
Envahit son cœur de sombres pensées.

Passe un ménestrel – comme il arrive
Un chanteur, aux accords les plus doux ;
De la sorcière il éloigne la drive,
Et de la noble vierge il rompt le joug.

Vers lui elle accourt et son visage embrasse,
Lui glissant : « Combien je t’ai langui !
Dieu, dans Sa merci et Sa grâce,
Pour me libérer t’a mandé ici ! »

Alors, par delà les crêtes,
La lune éclaire de sa lumière argentée,
Et lorsque les étoiles s’apprêtent,
Semblables à des joyaux scintillants, éparpillés,

L’amour du ménestrel s’élève telle une ombre,
Enflammé à la pensée de son aimée ;
A travers les bois vert sombre,
Elle vagabonde, quête inachevée.

Au sein de cette forêt une cabane se cache,
De quelque vieux derviche l’abri ;
Toute moussue et feuillue, elle se détache
Protégée du froid et de la pluie.

Dans cette retraite le ménestrel vivait,
Elevant seul parmi les arbres ses chansons.
Avec pour ami, de Firdousi le livre parfait,
Saadi et Hafiz pour compagnons.

Là notre houri du castel
passa maints jours et nuits –
Du Djenet les âmes immortelles
Jamais de tels délices n’ont joui.

Les larmes que verse le chagrin il essuie,
Et les blessures qu’amène la peine il adoucit
Tel le captif de sa prison enfui
Bientôt son chagrin et son infortune elle oublie.

Rompu, âgé est son seigneur ;
Un puissant prince, du château le rempart,
Pour satisfaire son cœur,
De son glaive les sépare.

Grand train le prince mène à la cour,
Brillantes comme le jour mille hétaïres,
Peuplent de son harem le vil séjour,
Et des esclaves, plus que je ne saurais dire.

Ses femmes, que jour et nuit il gardait
Enfermées dans des cages aux barreaux de fer ;
Mais l’amour, du tyran plus grand que jamais,
Ces cages peut briser et ces barreaux défaire.

Raffi (Hagop Melik-Hagopian, 1835-1888)

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Adaptation : © Georges Festa – 02.2010


Théâtre arménien - Saison 2009

© vaheberberian.com

Satire en flèche : le meilleur du théâtre en 2009

par Aram Kouyoumdjian

www.criticsforum.org


Cette année, la tendance du théâtre arménien fut à coup sûr la satire, ayant nourri quasiment chaque production d'importance ces douze derniers mois. Elle se manifeste dans les scénarii tant en arménien qu'en anglais, dans les scénarii d'origine et la réadaptation de scénarii classiques, et traduit la maturation d'une communauté théâtrale qui non seulement divertit la société qui l'entoure, mais l'éclaire en dévoilant sa déraison. Opérons un retour sur le meilleur de cette offre théâtrale - des oeuvres qui auront marqué par leur esprit incisif et leur force d'expression.

Le meilleur en terme de productions

L'année débuta en fanfare lorsque déboula Out of the Cage, qui plaça la barre très haute. Ce tour de force comique, à base de sketchs, de la compagnie Arvest Gang, enchaîne les scènes désopilantes - pétries d'histoire, de politique et de culture arménienne. L'antique bataille d'Avaraïr [451 ap. J.-C.] fournit le matériau d'un canular à la Monty Python; les efforts pour réconcilier Turcs et Arméniens sont littéralement embrochés comme s'il s'agissait d'un marché de dupes; et la chanson populaire "Akh-Eem-Anoush-Yar" [Ô cher amour] suscite les pleurnicheries d'un soi-disant Ensemble Peshawar. Œuvre collective de Vahe Berberian, Vachik DerSarkissian, Ara Madzounian et Henrik Mansourian, Out of the Cage est un véritable morceau de bravoure - mordant, incisif et tordant.

Beaucoup plus discret, mais non moins achevé, Averagneri Bahagneruh [Les Gardiens des ruines], formidablement mis en scène par Gourgen Khanjian, de la compagnie Arena Productions. Le scénario de Khanjian - qui rappelle à la fois Les Bas-fonds de Maxime Gorky et The Cave Dwellers [Les Bas-fonds] de William Saroyan - se déroule dans les "ruines" d'un édifice abandonné, qui sert de refuge aux exclus de la société. Alors que les thèmes existentialistes et l'humour confinant à l'absurde de la pièce eussent pu aisément être dénaturés, la combinaison d'une écriture, d'une mise en scène et d'un jeu d'acteurs superbes compose au contraire un tiercé gagnant hors pair.

Le meilleur en terme de mise en scène

Instaurant et - tout aussi important - maintenant un équilibre délicat entre tragédie et satire dans Les Gardiens des ruines, Anahid Aramouni Keshishian mérite une mention spéciale. Sa conception de la mise en scène n'est pas sans superflu, mais sa maîtrise de l'intrigue principale exprime une sensibilité et un respect profonds envers la source, les acteurs et le public.

Le meilleur en terme d'interprétations

Si Greg Derelian fut mémorable comme anti-héros shakespearien dans Coriolan et si Hratch Titizian joua un fascinant Uday Hussein dans Bengal Tiger at Baghdad Zoo [Un Tigre du Bengale au zoo de Bagdad], de remarquables interprétations individuelles ont illustré plusieurs productions cette année. La manière avec laquelle Anoush Arakelyan, Aram Mouradyan et Artyom Yeghiazaryan ont pleinement incarné leurs personnages dans Les Gardiens des ruines était presque inquiétante, tandis que les membres de la compagnie Arvest Gang manoeuvraient d'un rôle à l'autre avec une remarquable agilité. Sako Berberian, Vahe Berberian, Harout Dedeyan et Vachik DerSarkissian figurent parmi les comédiens lauréats, ainsi qu'Ara Madzounian, jouant avec une forme éblouissante (dans des scènes différentes) un samouraï japonais, un cavalier instable et une doublure cernée.

L'agilité fut aussi de rigueur pour la troupe du spectacle à base de saynètes The Big Bad Armo Show et sa suite A Big Bad Armo Christmas. La comédienne Lory Tatoulian était accompagnée dans ces deux productions par Voki Kalfayan, Alex Kalognomos, Helen Kalognomos, Armen Martin et Anaïs Thomassian. Ils brillèrent collectivement - leur version d'une chorale féminine, avec des hommes travestis, valait à elle seule le billet d'entrée -, mais Kalfayan était parfait en Australien invité d'un documentaire, parodiant Animal Planet, sur les "amours" arméniennes. (Son imitation de son confrère Vahe Berberian - totalement exagérée, naturellement - était tout aussi inspirée.) Tatoulian fut experte comme jamais en personnage déjanté (parodie de la ménagère arménienne des classes moyennes), ajoutant cependant à son répertoire le personnage au charme grossier de Sossi. (Raffi Rupchian, qui imposa sa représentation du mari fruste de Sossi dans Big Bad Arno, fit grandement défaut à la suite sur Christmas.)

Avec sa distribution d'une trentaine d'acteurs dans Kaghakavaroutyan Vnasneruh [Du Danger d'être poli], l'Artavazt Theatre ne pouvait éviter d'être inégal. Mais son contingent de talents comptait Maro Ajemian, Narine Avakian, Alex Khorchidian, Ari Libaridian, Krikor Satamian et Sossi Varjabedian, lesquels produisirent une satire allant du 19ème siècle à la vie trépidante du 21ème siècle.

Nos souhaits

L'Artavazt Theatre célébrait cette année son 30ème anniversaire - un bilan remarquable pour une compagnie arménienne aux Etats-Unis. Parallèlement, l'intrépide théâtre Luna parvient à survivre aux défis financiers de l'actuel climat économique et continue à proposer un programme éclectique.

Espérons que la crise fiscale s'achève en 2010, que la scène arménienne s'épanouisse encore davantage, que la dimension des mises en scène atteigne des hauteurs sans précédent et que tous les artistes engagés dans ces réalisations soient couronnés de succès.

Tous droits réservés : Critics' Forum, 2010.

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Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards pour l'écriture dramatique (The Farewells - Les Adieux) et la mise en scène (Three Hotels - Trois Hôtels). Sa dernière ouvre est Velvet Revolution [Révolution de velours].

Vous pouvez contacter l'A. et chaque contributeur de Critics' Forum à comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org/org Pour vous abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics' Forum est un groupe créé pour débattre d'art et de culture arménienne en diaspora.

Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1262800690.pdf
Traduction : © Georges Festa - 02.2010
Avec l'aimable autorisation d'Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics' Forum.


mardi 2 février 2010

Details of the Armenian Genocide Are Necessary / Détailler le génocide arménien : une nécessité

Arménienne islamisée et tatouée – Orient im Bild, Potsdam, 1927
© www.genocide-museum.am

Détailler le génocide arménien : une nécessité

par Helene Pilibosian

The Armenian Mirror-Spectator, 13.06.09


Pour visualiser ce à quoi ressemble un génocide, en particulier le génocide arménien et sa négation par ceux qui furent responsables ou irresponsables, des images verbales et des descriptions susceptibles de décrire la situation peuvent aider. Impossible, dit-on, de communiquer les détails des tortures et des massacres qui eurent lieu durant l'extermination des Arméniens en 1915, sous prétexte qu'ils furent traîtres à l'Etat turc.
Quelques passages caractéristiques, écrits par ceux qui vécurent, enfants, ces déportations et furent hantés par ces souvenirs pour le reste de leur existence, suffiront. Ce qui suit est extrait de l'ouvrage Bloody Desert [Désert de sang], d'Hagop Kouyoumjian, qui vécut à Philadelphie jusqu'à sa mort en 1961. Il fut traduit de l'arménien par Hagop Sarkissian, pour l'édition spéciale du cinquantenaire de The Armenian Mirror-Spectator, dont j'étais la rédactrice :

"Beaucoup de gens affamés s'évanouissaient et gênaient les soldats traversant le campement. Un jour, ils regroupèrent tous ces gens et, bien qu'ils ne fussent pas morts, les jetèrent dans une fosse creusée spécialement à cette fin.
Parfois, en passant près de cette fosse, je m'arrêtais et je voyais les corps vivants d'adultes et d'enfants empilés les uns sur les autres. J'observais les soldats qui amenaient de nouveaux cops à demi-morts, les jetant au-dessus de ceux encore en vie et en train de respirer. Ebranlés par le choc des corps projetés, certains ouvraient les yeux et tentaient de dégager leurs bras ou leurs pieds nus d'un corps qui était tombé, mais ils n'en avaient pas la force […] Lorsque la fosse était remplie, les soldats la recouvraient de terre et en creusaient une nouvelle pour les victimes qui tombaient chaque jour. Mais ceux qui étaient morts avaient de la chance […]
La caravane épuisée, à bout de force, s'apprêtait à dormir, lorsqu'on entendit des hurlements et des cris. Les Turcs partaient en chasse, à la lumière de la lune, livrés à leurs passions bestiales, en quête de chair fraîche, sans distinction d'âge. Plongeant leurs griffes sur de frêles épouses et jeunes filles. Tout le reste n'était que sang et mort.
Les victimes criaient et résistaient; certaines se cramponnaient à leurs parents, mais des mains de fer séparaient la mère et la fille. Beaucoup furent emmenées de force, tirées par les cheveux. Et le sabbat infernal commença.
Les soldats descendirent de cheval. L'un d'eux saisit la tête d'un ecclésiastique et le conduisit plus loin. Un autre l'aida à le jeter à terre avec sa crosse de fusil et s'assit sur lui. Il dégaina en même temps un poignard et tenant sa victime par la barbe, lui découpa une partie du visage, qu'il lança dans les airs. Suivant l'exemple de son compagnon, l'autre soldat agit de même sur l'autre partie du visage. Chose étonnante, le prêtre ne proféra aucun mot en signe de douleur; seul le mot "Dieu" put s'entendre à travers ses dents.
"Maintenant, appelle ton Dieu tant que tu voudras !", lui jeta un des soldats avec un rire diabolique. L'autre soldat tira. Le crâne du prêtre éclata, les éclats d'os projetés dans l'air tel du verre brisé.
C'est alors que les soldats permirent à la foule qui nous suivait de commencer le massacre. Ils se jetèrent sur nous par milliers. Les uns se servaient de leurs sabres et, tenant leurs victimes par les cheveux, leur coupaient la tête, qu'ils jetaient au loin. D'autres utilisaient des bâtons cerclés de fer pour leur briser le crâne et les os. D'autres encore surgissaient, munis de haches, frappant tout autour d'eux, coupant ici un bras, là une jambe. Tel autre, plus imaginatif, plaçait des enfants en rang et passait une lance à travers leurs corps. Certains économisaient leurs fusils et achevaient l'existence de leurs victimes à coups de couteau, les frappant de toutes parts. D'autres encore liaient les mains et les pieds d'une femme et la découpaient en morceaux. D'autres bêtes féroces couchaient avec des femmes mortes et satisfaisaient leurs sombres desseins. Quand il ne restait plus âme qui vive, beaucoup tuaient les morts une fois encore, n'ayant de cesse de les torturer, quêtant quelque souffle de vie. Et ceux que la mort ne satisfaisait pas, buvaient le sang des blessés.
Par miracle, j'étais enseveli sous un amas de corps, échappant ainsi au massacre."

Les lignes qui suivent sont extraites du livre They Called Me Mustafa : Memoir of an Immigrant [On m'appelait Mustafa : mémoires d'un immigré], de Khatchadour Pilibosian, autobiographie de mon père, avec des traductions de certains de ses écrits, que j'ai cosignés et édités. Un court extrait de son odyssée, durant la déportation et son asservissement qui suivit chez des Kurdes qui l'avaient enlevé, donne une idée de ses souffrances :

"Les Turcs se présentèrent aux domiciles des Arméniens afin de capturer chaque individu de sexe masculin, âgé de plus de 15 ans. Ces agissements durèrent jusque tard dans la nuit. Puis les Turcs arrêtèrent ces hommes et les emprisonnèrent dans l'église arménienne. Ils entrèrent aussi dans les maisons et arrêtèrent les individus mâles qu'ils y trouvèrent, bien qu'il n'y en eût plus beaucoup, un grand nombre d'entre eux ayant déjà été appelés pour servir dans l'armée turque. Ceux qui résistaient étaient conduits vers l'église après avoir été roués de coups.
Les maris de mes deux tantes et les deux jeunes fils de l'un d'entre eux se trouvaient à l'église. Ce soir-là je leur apportai du pain et du fromage. Le gardien au visage sévère m'attrapa en me disant : "Ceux qui sont là dedans n'ont pas besoin de pain !" Je rentrai à la maison en criant. [L'église fut brûlée avec les prisonniers à l'intérieur.]
Je n'oublierai jamais le jour où j'ai traversé une vallée avec un groupe, voyant des centaines de corps humains dispersés tout autour. Ils avaient dû être tués guère plus d'un ou deux jours auparavant. Parmi eux se trouvaient beaucoup de jeunes garçons.
Le gendarme nous ordonna de le suivre. Peu de temps après, nous atteignîmes un endroit jonché de corps morts. Il nous tendit une corde et nous dit de traîner les corps vers la rivière. Tout en faisant ce qu'on nous ordonnait de faire, un des garçons suppliciés nous glissa : "Doucement, les gars. Je ne suis pas encore mort…" Il faisait trop noir pour voir ses blessures ou son état. Alors on l'a laissé tout seul et on a traîné les autres. Après avoir traîné une quinzaine de corps vers la rivière, on était épuisés, incapables de faire plus.
Je m'approche d'un des marchands et mange deux grappes de raisin. Je sens deux bras vigoureux qui me saisissent. Je suis attrapé et emmené loin de la foule. Mes ravisseurs commencent à escalader les montagnes tandis que je crie, tentant en vain de m'échapper, pendant que mon ravisseur me prévient qu'il me tuera si je ne me calme pas. Je crie de toutes mes forces, à l'idée que mes sœurs attendent peut-être quelque chose à manger et mourront probablement de faim."

Il vécut ainsi parmi ces Kurdes pendant quatre ans, au cours desquels il fut souvent battu, presque laissé pour mort. Lorsqu'il apprit que la Première Guerre mondiale s'était terminée, il s'enfuit et traversa ces montagnes en direction d'Alep, où il reçut des secours.

Aurora Mardiganian a écrit sur la déportation, en particulier les souffrances des femmes, dans son livre The Auction of Souls [Ames aux enchères], après avoir trouvé refuge en Amérique. En voici quelques extraits :

"Plus de 200 femmes, je crois, perdirent l'esprit sous l'effet d'une impulsion soudaine, émues par la veuve, devenue folle, du pasteur.
Au début, ceux qui nous avaient en charge ne comprirent pas, croyant qu'il s'agissait d'une révolte. Ils nous chargèrent, agitant leurs sabres et leurs fusils en tous sens, tirant même à bout portant. Beaucoup furent tuées ou gravement blessées, avant de réaliser. Ce spectacle amusait nos gardiens, qui riaient. "Regardez, disaient-ils, voilà ce qu'est votre Dieu ! Un fou !" Nous ne pouvions que courber la tête et subir leurs sarcasmes. Certaines femmes recouvrèrent leurs sens et furent très choquées. Les zaptiehs conduisaient ceux qui perdaient la raison vers les plaines pour y mourir de faim. Ils ne tuaient pas les fous, car cela était contraire à leur religion.
Je tentai de me cacher, à l'arrivée d'un petit groupe de Kurdes. Mais c'était trop tard. Ils m'emmenèrent, ainsi qu'une dizaine de jeunes filles et d'épouses dont ils s'étaient emparés. Ils nous firent traverser à dos de cheval la vallée, les collines et le désert au-delà. Puis ils nous dépouillèrent de nos derniers vêtements. A l'aide de longs bâtons ils soumettaient les jeunes filles qui hurlaient, et si elles résistaient, les frappaient jusqu'à ce que leur chair s'empourpre de jets de sang […] Lorsque ces Kurdes furent lassés de nous maltraiter, ils nous entravèrent, toujours dénudées, à leurs chevaux. Chaque jeune fille, les mains liées dans le dos, fut attachée par les pieds au bout d'une corde attachée à l'encolure d'un cheval. Ils nous abandonnèrent ainsi - ne pouvant, ainsi que les chevaux, nous échapper.
A l'approche du régiment, des milliers de femmes, leurs nourrissons et leurs enfants dans les bras, escaladèrent les falaises de chaque côté de l'étroit passage, aidés de leurs compagnons, qui restèrent sur la route pour se battre à main nue, armés de bâtons contre les soldats en armes.
Mais les zaptiehs qui accompagnaient la troupe cernèrent les falaises et empêchèrent les femmes d'escalader. Puis le "Kassab Tabouri" [Bataillon des bourreaux] tua les hommes jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucune résistance. Plusieurs d'entre eux feignirent d'être morts parmi les corps de leurs camarades et sauvèrent ainsi leur vie.
Une partie des soldats gravirent alors les falaises où s'étaient regroupées les femmes. Ils arrachèrent les nourrissons des bras de leurs mères, les jetant en direction de leurs comparses, qui en attrapaient autant qu'ils pouvaient sur leurs baïonnettes. Après avoir ainsi disposé des nourrissons et des petites filles, les soldats se divertirent en contraignant les femmes à sauter - les poussant à l'aide de leurs baïonnettes ou les frappant à coups de crosse jusqu'à ce que, désespérées, elles se précipitent d'elles-mêmes. Tandis qu'elles tombaient au pied de la falaise, les soldats restés en bas leur jetaient des pierres ou positionnaient leurs baïonnettes afin qu'elles s'abattent dessus. De nombreuses femmes se relevaient après leur chute. Alors les soldats les forçaient à escalader de nouveau les falaises, dans le seul but de les précipiter en bas.
Le "Kassab Tabouri" se divertit ainsi jusqu'à la tombée de la nuit.
Les femmes et les jeunes filles qui restaient devaient être vendues à prix fort dans des harems turcs, à condition de se convertir à l'islam. Toute civilisation semblait alors absente, excepté dans les âmes de ces malheureuses Arméniennes […] Talaat Pacha n'avait-il pas dit : "Tout ce que vous ferez aux Arméniens me divertira."

Quatre localités arméniennes parvinrent à résister aux assauts des Turcs grâce aux munitions qu'elles avaient pu se procurer en contrebande. Ces localités furent Zeïtoun, Dört Yol, les villages situés sur le Mont Musa Dagh à Alexandrette, qui inspira à Franz Werfel son grand roman Les Quarante jours de Musa Dagh, et la ville de Van, dans la province homonyme, thème du témoignage oculaire du Dr Clarence D. Ussher, intitulé An American Physician in Turkey [Un Médecin américain en Turquie]. Les combats furent ingénieux et héroïques, mais les Arméniens finirent par perdre, bien que les populations qui combattirent furent sauvées. Nous présentons cet extrait de l'ouvrage du Dr Ussher :

"Pourquoi les Arméniens n'ont-ils pas émigré en plus grand nombre afin d'échapper à cette oppression et cette peur du massacre ? Le gouvernement turc ne leur aurait pas permis d’émigrer sans tout d’abord renoncer à leur citoyenneté et leurs droits d’héritage en Turquie, vendant tous leurs biens et s’engageant à ne pas revenir. Aucun passeport n’eût été délivré à quiconque tenterait de revenir. Les Arméniens sont passionnément attachés à leurs terres d’origine et à leurs anciennes traditions. Durant des générations, les biens passèrent de père en fils.
L’apport en munitions était réduit. Bijoutiers, ferblantiers et forgerons oeuvrèrent pour en augmenter le nombre, fabriquant avec le peu d’outils à leur disposition 2 000 cartouches et balles de fortune par jour. Un professeur arménien, diplômé d’une université américaine, créa une poudre sans fumée. Des ouvriers inexpérimentés bâtirent murs d’enceinte et tranchées, souvent sous le feu de l’ennemi. Les femmes façonnaient des uniformes et autres vêtements pour les soldats et leur faisaient la cuisine. La fanfare de l’école défilait à travers la ville, jouant des airs militaires, lorsque les combats étaient à leur paroxysme. Même les jeunes garçons apportaient leur contribution, qui n’était pas négligeable non plus."

Les lignes qui suivent sont extraites d’un article que j’ai écrit dans le cadre d’une série intitulée "ADL – The Living Ideology" [Libéral Démocrate Arménien – Une idéologie vivante], publié dans The Armenian Mirror-Spectator, le 15 juin 1963. Ce n’est qu’un résumé de la vaste et complexe histoire des Arméniens dans l’Arménie historique.

"De 1375 à 1920, le peuple arménien fut soumis à la tyrannie de l’empire turc. Ce n’est qu’à la fin du 19ème siècle que les idées de liberté s’infiltrèrent à partir de l’Europe et que les Arméniens entreprirent de s’organiser afin de se libérer. La situation était intenable dans l’Arménie turque. Un Arménien ne pouvait attendre aucune justice de la loi, il était traité avec le plus grand mépris, objet de dérision de la part de la population turque, et s’il essayait d’obtenir la liberté par quelque activité révolutionnaire ou même s’il possédait un fusil, il était abattu sur le champ et sans hésitation.
Le parti Libéral Démocrate Arménien fut créé dans ces conditions, inspiré par des hommes tels que Meguerditch Portoukalian, qui prêchait depuis la France la libération dans son journal Armenia. A Van, Meguerditch Terlemezian-Avetissian dirigea le parti Armenagan, branche première de l’actuel parti Libéral Démocrate Arménien, préparant des idéaux démocratiques et le recours aux armes afin de défendre ces idéaux. Il conduisit la résistance au massacre de 1896, mais fut tué ensuite dans une embuscade, alors qu’il quittait, avec d’autres camarades, le pays sous la promesse d’un sauf-conduit.
La Fédération Révolutionnaire Arménienne fut formée dans les mêmes circonstances et avec les mêmes objectifs, mais avec une conception quelque peu différente des actions nécessaires. Ces groupes produisirent des héros et des martyrs, et sont à l’origine des organisations politiques arméniennes d’aujourd’hui.
Dans la diaspora arménienne actuelle, constituée après la tragédie de 1915, il existe plusieurs communautés actives et prospères, comptant nombre de personnalités et de réussites, fières de leur héritage national, mais qui n’oublient pas l’histoire douloureuse qui les a conduits là où ils se trouvent, et qui tentent de transmettre leur ancienne civilisation."

[Helene Pilibosian est poétesse. Lauréate de nombreux prix, elle a été rédactrice de The Armenian Mirror-Spectator. Elle travaille actuellement à ses Mémoires.]

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Source : http://www.scribd.com/doc/16423618/June-13-2009-Issue
Traduction : © Georges Festa - 02.2010


lundi 1 février 2010

Robert Fisk


Israël ne peut plus ignorer l’existence du premier holocauste

par Robert Fisk

Belfast Telegraph, 01.02.10


Tandis que les Israéliens commémoraient cette semaine le second holocauste du 20ème siècle, je me trouvais à la bibliothèque Gulbenkian à Jérusalem, tenant en main les archives imprimées et manuscrites des victimes du premier holocauste de ce siècle.

Sensation étrange. Les Arméniens ne participent pas aux cérémonies officielles d’Israël, commémorant les six millions de Juifs morts, massacrés par les Allemands entre 1939 et 1945, peut-être parce qu’Israël refuse officiellement de reconnaître qu’un million et demi d’Arméniens, morts entre 1915 et 1923, furent victimes d’un holocauste turc.

Les relations diplomatiques et militaires israélo-turques importent davantage qu’un génocide. Ou importaient. George Hintlian, historien et personnalité éminente de la communauté arménienne de Jérusalem, forte de deux mille membres, me montre des affiches situées à quelques mètres d’un monastère arménien, vieux de 1 500 ans. Elles annoncent les commémorations du 24 Avril en Arménie. Toutes, sauf une, sont gribouillées, arrachées aux murs anciens et, dans un cas au moins, peinte à la bombe avec des graffitis en hébreu.

« Peut-être n’apprécient-ils pas qu’il y ait eu un autre génocide, me glisse George. Ce sont des choses qu’on ne s’explique pas. » Plus de 70 membres de la famille de George ont été assassinés dans la boucherie et les marches de la mort de 1915 – tandis que des officiers allemands étaient témoins du système d’exécutions, des déportations par chemin de fer aux camps infestés par le choléra et à l’asphyxie dans des grottes enfumées – les premières chambres « à gaz » au monde.

Un de ces témoins, le vice-consul d’Allemagne à Erzeroum, Max von Scheubner-Richter, finit sa carrière comme l’un des plus proches amis et conseillers d’Hitler. Démentant qu’il n’y ait aucun lien entre le premier et le second holocauste.

Or les temps changent. Depuis que la Turquie dénonce à cor et à cri le massacre des Palestiniens à Gaza par Israël, l’année dernière, de hautes personnalités israéliennes redécouvrent subitement le génocide arménien. Qui sont ces Turcs pour oser parler de massacre ?

Quant à George et ses compatriotes – au total, 10 000 Arméniens en Israël et en Cisjordanie occupée, dont 4 000 titulaires de passeports israéliens -, ils étaient de fait oubliés jusqu’à la guerre de Gaza. « En 1982, les Arméniens furent exclus d’un colloque sur la Shoah à Jérusalem, rappelle-t-il. Durant trente ans, aucun documentaire sur le génocide arménien n’a pu être montré à la télévision israélienne, car cela eût offensé les Turcs. Et puis, tout d’un coup, l’année dernière, des responsables israéliens ont demandé qu’un documentaire soit diffusé. On avait toujours Yossi Sarid, de Peace Now [La Paix Maintenant], mais maintenant on a la droite israélienne. »

La presse israélienne qualifie maintenant le génocide arménien de « Shoah » - le même mot qu’utilisent tous les Israéliens pour l’holocauste juif. Comme le note George avec une justesse dédaigneuse : « Nous voilà au goût du jour ! »

Pourtant, le paradoxe le plus grand s’est produit lorsque les gouvernements arménien et turc se sont mis d’accord, l’année dernière, pour rouvrir des relations diplomatiques et confier l’holocauste arménien à une commission universitaire conjointe qui décidera « s’il » y a bien eu génocide. Comme le note le professeur israélien Yaïr Oron, de l’Université Ouverte d’Israël : « Je crains que certains pays n’hésitent maintenant à reconnaître le génocide (arménien). Ils diront : « Pourquoi accorderions-nous une reconnaissance si les Arméniens cèdent ? » La reconnaissance du génocide arménien est un acte hautement moral et éducatif. Nous sommes obligés, en Israël, de le reconnaître. » Et le professeur Richard Hovannisian, de l’UCLA, Américain d’origine arménienne, de demander : « Le peuple juif serait-il disposé à oublier la mémoire de la Shoah au nom de bonnes relations avec l’Allemagne, si l’Allemagne venait à en faire la demande ? »

A moins, grand Dieu, que le sort n’en décide autrement ! La Turquie et Israël se sont réconciliés et sont redevenus bons amis. Yossi Sarid s’y attendait. « Gageons que la Turquie va renouveler ses liens avec Israël. Et alors ? Renouvellerons-nous aussi notre contribution à la négation de l’holocauste arménien ? »

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Source : http://www.belfasttelegraph.co.uk/opinion/columnists/robert-fisk/robert-fisk-israel-can-no-longer-ignore-existence-of-first-holocaust-14660626.html
Traduction : © Georges Festa – 02.2010
Cliché : http://contreinfo.info/IMG/arton821.jpg


Haïti/Arménie


Haïti/Arménie



Les promesses terrestres
Tant de fois célébrées
A portée d’âme
Lorsque s’abattent
De noirs torrents

Les héros de la liberté
Tant de fois ressurgis
A tire d’aile
Lorsque frappent
D’impossibles oublis

L’horizon qui se rompt
Secondes, cris
Basculer
Vers l’irrémédiable
Les naufrages font retour

Comme si la Terre
Accouchait
D’impossibles naissances
Ses filets cannibales
Nous ramènent
Noces des grands fonds

Renaître
De ce chaos cisaillé
Pétrir la glaise
Les monuments
De proclamation
Sources incertaines

© georgesfesta – 02.2010

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Clichés :
Port-au-Prince, 13.01.10 - http://cdn.wn.com/ph/img/fb/ae/0cfaffefdc1124fe18c253aae2a7-grande.jpg
Spitak, 07.12.88 - http://library.thinkquest.org/03oct/01369/Picture9.jpg


Histoires de nez

© Cie Latinomania

Histoires de nez
Fragments d’Alfonso Zurro

par la Compagnie Latinomania


Puisqu’il faut que la nuit commence. Notre frère des Amériques rompt le silence, sème les étoiles. Nous foulons cette Terre. Qui nous échappe. De ses cris d’oiseaux, tambours de conjuration. Ce rideau rouge a ouvert tant d’abîmes. Alors partir en chasse. Tous ces nez qui se multiplient, déjouent les calculs. Tandis que surgit çà et là l’Indienne noire. Aux fantômes d’odalisque. Nez diablotins, qui font mentir les stratèges. Si rengorgés. Affaire de cuisine, sans doute. La mangeuse d’ogre et son menu fantasque. Histoires de conserves, au contenu maléfique. Qui dit nez, ne dit mot. Parades amoureuses. Sur un air de tango. Chacun s’affaire. Trois personnages en quête de nez. Ce nez qui vous échappe, vous masque, vous signe. La forêt reviendra. Avec son cortège d’ombres et de failles. Comme d’autres partent explorer d’inédits Eldorados. La sarabande repart, de plus belle. Sous une capuche de moine, la prophétie improbable. Qui se rit de nos faiblesses. Là-haut, ailleurs, quel Paradis ? As-tu, avons-nous la clef ? Ailes d’ironie, salvatrices. Parade d’anges-clowns, trébuchant parmi nos peurs. Mise à nu de nos déraisons. Nos Amériques.

© georgesfesta – 02.2010

Avec Julie Letourneau, Jorge Lozano et Dominique Satge
Mise en scène : Luis Peñaherrera

représentations : 01.02.10 Atelier de la Bonne Graine 75011 Paris
17.02.10 Centre Culturel Le Colombier 92410 Ville D’Avray

site www.latinomania.fr