lundi 26 janvier 2009

Crécelles en temps de peste / Plague Years





Curieux comme une crécelle ressemble à s’y méprendre à une bannière. Mais l’étoile s’est muée en perforation et de sombres croissants aux angles déformés y dessinent comme une fosse. Fasciné, effrayé, l’oeil se prend à deviner sous la rugosité du bois comme la douceur d’un jouet. Une énième fantaisie de la tragédie historique. Conjurer la menace ultime avec un jouet dérisoire. Ce n’est pas si loin. Ces foules anonymes des gravures, ces dessins de morgues, ces drapés d’église. L’on imagine les processions, les boucs émissaires, les formidables reculs. De l’espoir. La scène des assiégés, des assoiffés, des asphyxiés. Pris dans l’irrémédiable, l’irrattrapable. Temps de sièges. Toutes les figures improvisées du doute confortable, de la jouissance fugace, de l’attente. Car l’isolement progressif, l’enfermement sont là, s’installent en chacun. La peur maîtresse. Puis les mirages purificateurs, les accalmies. L’agonie s’éloigne, semble conjurer. Un semblant de résurrection. L’on se prend à atténuer la menace, adopter ce qui n’est qu’éphémère. Puis, de nouveau, l’aggravation, le pourrissement, l’inexorable. Fuir devient impossible. Pillages et suicides. Toutes les figures entropiques. Telle une exaspération, un bourdonnement de guêpes. Toile d’apocalypse lente. Qui déplie le fléau divin. La ville devient camp, cimetière, enserre, étouffe telle une pieuvre de terre. Les phrases s’arrêtent, les cris, les gémissements. Comme une fin des langues. Vers le silence des bourreaux. Germination inversée. Scène de carnaval funèbre. Ne restent que des masques survivants. Découpés, déracinés. Pantomime dont les fils se déchirent, se délitent. Souffrances de l’innocent. Inventer des baptêmes inédits. S’en remettre aux éléments premiers. Se noyer dans les flots, manger la terre, se fondre dans le roc des montagnes. Devenir troglodyte, ermite, prophète. Mais les rats ne sont jamais bien loin. Alors les rues de la ville dessinent comme un labyrinthe, une trappe. Temps de chasse, de pitié, d’abandon, de révolte. Les portes devenues muettes, les balcons d’où l’on se précipite, les lumières cruelles. Le voleur devenu roi. Le fou libre. Un temps. Puis la machine se remet lentement en place. Tracasseries administratives, bizarreries des ordres, vite désobéis. Accepter finalement l’illusion des départs. Lorsque la menace s’est éloignée. Prend des gants. Devient prophylactique. Il reste encore quelques rats. Les drapeaux claquent de nouveau. Des bateaux arrivent, des cris, le port bleuit. Oran – Smyrne. Deux villes fantômes. Qui tanguent sur l’océan des souvenirs. Que l’on cherche à conjurer, à embellir, à oublier, à graver dans les sables mouvants. Qui se dérobent ou vous aspirent. Deux théâtres de l’ensevelissement, de la fuite, de la traque. Les crécelles des mères, des enfants. Invisibles. Et pourtant si réelles alors. Au milieu des tueries, des poursuites. Gagner les quais, échapper à la menace, fuir. S’exiler. De soi. De sa terre. Des siens qu’elle a engloutis. De leur berceau. Devenu vorace. Etranger. Alors appeler à la vigilance. Certes. Mais elle n’avait jamais été aussi forte. Les veilleurs étaient désarmés. Pris par surprise. Déjoués. La menace fut autre. Très ancienne. Que l’on croyait trop ancienne justement. Crécelles de la haine. Presque archéologiques. Et pourtant conservées, vernies, restaurées. Dans le dédale du Minotaure nationaliste.

08.12.2007 - GF - (Tous droits réservés)
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