samedi 31 janvier 2009

Nancy Agabian - Interview


An interview with Writer Nancy Agabian /
Entretien avec l’écrivaine Nancy Agabian
11 novembre 2008
par Hrag Vartanian

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Tous ceux que je connais et qui ont rencontré Nancy Agabian me demandent deux choses : la première, si son caractère pince-sans-rire est une réalité ; et la deuxième, où peuvent-ils obtenir un exemplaire de ses ouvrages ?
Une rencontre avec Nancy vous livre immédiatement la clef. Sa façon de parler, par saccades, intrigue de suite et contribue à son aura, que je ne puis comparer qu’à l’improbable union de Woody Allen et Sarah Silverman.
J’ai rencontré pour la première fois Nancy, native du Massachusetts, lors d’une réunion de l’Association Arménienne Gay et Lesbienne de New York –
http://aglany.org/. Plutôt timide et réservée, préférant, semble-t-il, laisser parler ses écrits.
Son premier livre, Princess Freak, combinaison de réalité et de fiction, dépeint sa vie d’Américaine arménienne bisexuelle. Ouvrage drôle, original et fascinant, empli de récits entendus nulle part ailleurs. Ecriture que l’on ressent authentique et très contemporaine.
Je l’ai contactée par mail pour lui poser quelques questions d’ordre littéraire.

- Hrag Vartanian : Pourquoi es-tu écrivaine ?
- Nancy Agabian : Je suis une écrivaine car j’aime cette façon pour moi d’interagir avec le monde. Un procédé de révision qui me permet d’avoir l’impression de pouvoir repérer mes erreurs, ce que l’on ne peut pas toujours faire dans notre existence. J’aime la solitude, sa façon de me donner du temps pour être sereine et considérer les choses. Elle me pousse à m’exposer davantage encore vers des expériences, l’art, d’autres livres. Autre composante très importante, cela permet de rendre service aux autres, et surtout d’exprimer quelque chose qui nécessite d’être dit, par une communauté en recherche ou sur un plan plus universel.
Suis-je trop abstraite ? Écrire me permet d’être plus personnelle. Au début, je peignais, au lycée. Mais, lorsque je suis partie loin de chez moi, de Boston à Los Angeles à 22 ans, j’ai commencé à écrire pour exprimer tout ce que je n’avais pu jusque là exprimer, surtout une sorte de douleur que j’éprouvais, d’ordre culturelle et héréditaire, faite de rage et de honte, et puis tous ces messages que je ressentais comme menaçants, étant une fille. Donc, pendant longtemps, un chemin vers la catharsis et la guérison. C’est encore le cas. Mais maintenant je préfère m’en servir pour penser le monde. J’ai été en Arménie et j’avais tant à écrire, toutes ces idées et observations nouvelles sur place qui heurtaient mes connaissances culturelles en tant qu’Arménienne. Il fallait que je donne sens à tout cela. Pour moi, ce qui est excitant dans l’écriture c’est lorsque tu as l’impression de connecter ces idées à une sorte de zeitgeist. Tu sais que d’autres s’interrogent et réfléchissent à des choses similaires, tu travailles sur une question que partagent tes lecteurs. Voilà ce que je ressens lorsque j’écris.

- Hrag Vartanian : Penses-tu que ton public littéraire soit surtout arménien ? Sinon, quel est ton public ? Lorsque tu rencontres des gens qui connaissent ton œuvre, es-tu parfois étonnée ?
- Nancy Agabian : Lors d’une séance de signature, quelqu’un m’a demandé si j’adressais Me as her again davantage à un public LGBT ou arménien. J’ai répondu que même si j’ai le souci des deux, je me centre davantage sur les Arméniens. J’ai le sentiment de leur rendre un grand service en leur donnant à lire, à cause de l’urgence du sujet. Un jour, mon éditrice m’a raconté qu’elle avait lu tant de récits de coming out que je n’avais pas vraiment besoin de raconter le mien avec autant de détails – pour elle, le livre n’apportait rien de nouveau. Ma défense fut de dire que c’est nouveau pour un public arménien. On est tombé d’accord.
En mars dernier, j’ai participé à un débat " Hors les murs ", où j’ai souligné à quel point Me as her again a été rejeté par la grande presse, ce qui m’a amenée à me demander s’ils croyaient que j’avais aussi peu de lecteurs. J’ai l’impression qu’il y a un tel racisme dans l’industrie de la presse que les écrivains des minorités, lorsqu’ils sont publiés par une grande maison d’édition, prennent souvent la parole pour s’adresser à une culture dominante au lieu de multiplier les cultures. J’ai commencé à écrire dans un contexte multiculturel, j’aime beaucoup ce public car il m’oblige à penser aux invariants que je partage avec d’autres peuples de couleur, d’autres groupes LGBT, d’autres Américains d’origine étrangère, de seconde génération. Donc, lorsque j’ai écrit ce livre, j’ai essayé de penser à ces publics multiples, pas seulement les Blancs, ni les Arméniens. Ecrire pour des publics aux cultures multiples me semble davantage libérateur, moins polarisant et plus vrai.
J’ai été si étonnée, quelques années après la parution de Princess Freak, de recevoir des courriels de gens du monde entier qui l’avaient lu, des jeunes Arméniennes surtout. Certains poèmes de Princess Freak ont été traduits en arménien pour les revues Bnagir et Inknagir. Quand j’étais en Arménie, il m’est arrivé parfois d’être présentée à des gens qui me connaissaient grâce à mes poèmes. (Il n’y a qu’en Arménie où l’on peut être connu pour avoir écrit un poème.) Un artiste, Tigrane Khatcharian, m’a même dit : " Au fait, j’ai inséré ton poème dans ma vidéo et je n’ai même pas demandé ton autorisation ! " J’ai trouvé ça drôle. En fait, il s’était servi d’une voix pour la traduction en arménien, mais il utilisait des sous-titres en anglais qui avaient été traduits de la traduction en arménien ! C’était un peu bizarre de voir mes poèmes me revenir traduits une deuxième fois. Quand j’écrivais Princess Freak, j’avais peu de liens avec la communauté arménienne. C’était vraiment le dernier public auquel je me serais attendue. J’étais sûre qu’ils voulaient ne rien avoir à faire avec moi. Alors, être lue en Arménie c’est presque une aventure pour moi !

- Hrag Vartanian : Pourquoi le fait d’écrire sur l’Arménie est-ce différent d’écrire sur l’Amérique ? Si tu avais besoin de décrire ton rapport avec chacune d’elle au moyen d’émotions, comment le définirais-tu ?
- Nancy Agabian : Ecrire sur l’Arménie est plus qu’une exploration, puisque tant de choses restent mystérieuses pour moi. Tandis que lorsque j’écris sur l’Amérique, j’essaie de définir ce que signifie être tel individu ou héritier de telle communauté. Les émotions que j’éprouve lorsque j’écris au sujet de l’Arménie me semblent redoubler d’intensité – confusion, curiosité, colère, insécurité. Et lorsque j’écris sur l’Amérique, elles se font plus apaisées – camaraderie, potentialités, colère (à nouveau). Mais la colère n’est pas la même. Pour l’Arménie c’est plus personnel et délicat, difficile à exprimer, plus brut. Avec l’Amérique, c’est aussi personnel, mais plus juste.
Etre Arménienne ou Américaine c’est une recette garantie de colère, car on s’attend à ce que tu opères selon des modalités opposées – être individualiste et indépendante, mais aussi te consacrer entièrement à ta famille et à ta culture. Il n’y a pas beaucoup de moyens pour exprimer ces pressions rivales ou se sentir totalement compris. Ce type de tension peut conduire au ressentiment ou à la colère. Beaucoup de gens qui me rencontrent, simplement après avoir lu mes livres, n’arrivent pas à croire que je sois si modérée et sereine, car mon écriture peut être rageuse et décapante. (Quoique ceux qui me connaissent ont été témoins de l’autre face !) Des émotions comme la colère, le cynisme et le ressentiment sont plus faciles à exprimer pour moi par l’écriture. Je me sers d’elle pour les traiter.

- Hrag Vartanian : L’identité constitue une part importante de ton travail d’écriture. Quand on te demande qui tu es, comment te définis-tu ?
- Nancy Agabian : Lorsqu’on me demande qui je suis, il m’est plus facile de répondre que je suis un écrivain. Américaine arménienne, féministe, bisexuelle : c’est plus difficile de l’énoncer, probablement car je continue d’écrire à ce sujet. J’ai plutôt tendance à ne pas étiqueter mon identité sexuelle, et même à ne pas en parler du tout, mais comme il existe toute cette angst entourant le sexe, tout ce moralisme qui s’attache au comportement et à l’orientation sexuelle, avec les conséquences que cela entraîne sur le comportement mutuel des gens et la manière dont le gouvernement légifère les droits des gays, je ne peux m’empêcher d’en parler.
Après tout ce temps passé à écrire sur mon identité, j’ai toujours l’impression d’être en évolution. Je sais qui je suis, intimement, mais grandir, passé la quarantaine, livre de nouvelles expériences, de nouveaux points de vue. Et aussi le fait de rencontrer des gens nouveaux peut modifier qui l’on est. Personne n’est ossifié. Cette sorte de glissement d’une identité à l’autre est vrai pour chacun, mais tout le monde n’éprouve pas la nécessité de nommer sa propre identité par l’écriture afin de briser le silence. Paradoxalement, je me sens obligée en tant qu’écrivain de rappeler aux gens que nos identités sont indéfinies et modifiables, comme nous faire ressouvenir de notre liberté. Et pourtant, lorsque j’écris sur ma propre identité, elle s’imprime en noir et blanc, en permanence.
En postface de Me as her again, j’écris : " Mais je soupçonne que la différence entre ce que je suis maintenant et celle que j’étais avant, c’est qu’au lieu de me voir comme une petite fille totalement prisonnière désireuse de se libérer, je me vois maintenant comme quelqu’un qui essaie d’équilibrer mon individualité et mon besoin d’identité collective. " Ce n’est pas vraiment ce que je dirais lors d’un cocktail, mais cela exprime ce que j’ai ressenti après avoir écrit ce livre.
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Pour les passionnés, signalons cet interview-podcast de Nancy sur Hye Eli :
http://www.hye-eli.com/2008/05/19/hye-eli-episode-018-nancy-agabian/
Association Arménienne Gay et Lesbienne de New York – Armenian Gay and Lesbian Association of New York :
http://aglany.org/
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Traduction George Festa - 31.01.2009 - Tous droits réservés



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