vendredi 30 janvier 2009

Patti Smith - Land 250


Land 250
Exposition Patti Smith
Fondation Cartier, Paris (28 mars – 22 juin 2008)



The sea's the possibility
There is no land but the land
(up there is just a sea of possibilities)
There is no sea but the sea
(up there is a wall of possibilities)
There is no keeper but the key
(up there there are several walls of possibilities)
Except for one who seizes possibilities, one who seizes possibilities.

Land (extrait)



S’il fallait trouver une clé pour entrer dans l’univers multiforme de Patti Smith, le mot de nomade s’impose avec force. De sa pratique de la photographie, irradiée de Robert Mapplethorpe, aux dessins que lui inspirèrent Antonin Artaud, de l’art vidéo de la Factory aux rythmes rock syncopés qui prolongent la transe liturgique des Leaves of Grass de Whitman, une poésie totale est à l’œuvre, convoquant les gouffres et les abîmes d’une vie, l’éphémère et l’absence, l’intensité et l’abandon. L’on se prend à rêver d’une rencontre Patti Smith – Pelechian, ou des échos de Sayat Nova chez cette lectrice passionnée des Illuminations rimbaldiennes et des Chants d’un William Blake.

Car dans ce parcours habité, haletant, hanté, où les lieux de commémoration composent autant de renaissances – Charleville, cimetière de Montparnasse, rivière Ouse où se jeta Virginia Woolf, flux sombres de l’océan, Cène de Léonard -, le visiteur est convoqué aux singulières épousailles d’un monde fragmenté, solaire, noir.

Suivons-en les rites. A commencer par cette salle de la Mer de Corail, drapée de noir, où la mer fait entendre sa sourde scansion, tandis que de lentes nuées lui font face. Il n’est pas indifférent qu’une Cène nous propose son suaire de lin quasi anonyme, drap de merci protégé d’un calice africain de bois, dont les striures et les fissures nous convoquent au plus profond de nos égarements et de nos vertiges. Face à cette chapelle une Sainte Trinité toute smithienne : chaussons pontificaux frappés d’une croix, petit Christ fragile, presque végétal, couronne d’épines, dont les reflets composent une apesanteur qui happe le regard. Sur la paroi quatre petits éléments proposent un décryptage : horizon frappé d’un Calvaire, tambourin, étoile, main tenant un tournesol. Photographies hiéroglyphes qui nous guident dans le labyrinthe.

Autre cartouche : une tombe, des herbages foulés par le vent, le cours noir d’un fleuve, un lit nappé de blanc, des voilages, une cascade, des rochers, nouvelle tombe (Sartre et Beauvoir). Ne rien éluder, convoquer les éléments, interroger le regard, se noyer dans le flux, s’immerger parmi les absents à la parole libératrice. Prière sauvage de Delphes.

Land 250 ouvre des portes, dévoile les horizons jusqu’au plus intime, dérange l’ordre apparent : opéra apocalypse, mystagogie, où l’animal comme l’homme, le corps comme la machine, la main comme la pierre font partie d’une mise en scène panique, immobile, en attente, en extase.

Observez ce tigre débonnaire s’avançant lentement vers des grilles invisibles, cet ours semblant endormi dans sa prison, ce chien tenant une barre en pleine gueule ou cet autre en arrêt, vu d’en haut, sur une surface lézardée, cet âne baigné de soleil ou ce cheval emblématique, qui interrompt un instant sa course, faisant face au visiteur. Ou bien ce cactus déployant ses arêtes charnues vers le ciel, comme des racines de révolte. Bestiaire et flore d’innocence, d’une étrangeté irréductible, dont la pulsation secrète propose des clés de libération.

Libération : autre mot que scandent ces trois clichés flous, volontairement hachés, de Notre-Dame de Paris, effet d’embrasement, de syncope, de trauma mystique. Vision que l’on pourrait croire nourrie de Tête d’Or, si quelques textes de Jean Genêt ne rappelaient auprès d’eux l’urgence d’un autre appel, d’un autre cri.

Trinité des néons scandant la paroi irriguée de fils noirs et de prises électriques, trinité des projecteurs flottant dans la salle tels des vaisseaux oubliés, en apesanteur, invitant à des rêves que l’on croyait exorcisés, suite de dessins recomposant le désordre des corps, " Automale accident ", lignes secrètes et interdites, maquillages d’une scène cruelle. Où se situe-t-elle ? Cherchons parmi les tombes. Ces couples enlacés de pierre, ces bustes imités d’une improbable Antiquité, ce mur pavé de briques dans une rue, résistent, surnagent, font irruption parmi des enregistrements de Jem Cohen ou de Robert Franck : de l’écriture à la musique, des lectures de Benjamin aux métissages nouveaux.

Au détour d’un appareil photographique, du Baudelaire de Nadar ou de la tombe toute marquisienne de Whitman, ce Christ philippin décharné, quasi dansant au-dessus d’une scène de corrida noire.

Venons-en au naos, cette salle René Daumal, petite cellule blanche criblée de graffitis de visiteurs, conçue telle une cellule de prison ou de Chartreuse en partage, une offrande à la prière, à l’expiation totalisante. Au sol un humble matelas. Toute cette sarabande de cris muets, de confessions, scandé de visions fugaces.

Dans cette Saison en Enfer smithienne nous lisons les noces du Bien et du Mal, de la fuite et du chemin retrouvé, de l’errance et de l’accomplissement. Land 250 ou l’assomption d’un monde irréductible : soi.

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G. Festa - 06.2008 - Tous droits réservés
Cliché :
http://www.kreestal.fr/wp-content/uploads/2008/06/20080608_pattismith_land250b.jpg

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