jeudi 29 janvier 2009

Peter Balakian


Peter Balakian
June–tree / New and Selected Poems 1974-2000
Ed. HarperCollins, 2001

par Lory Bedikian


Certains poèmes vous enseignent la tristesse du cœur. D’autres poèmes vous font voir votre torse comme un nid de branchages et de feuilles vide. Quelques-uns vont plus loin, décrivant votre cœur ouvrant ses lèvres et avalant la cendre. Du premier au dernier exemple, nous pouvons voir que la langue se fait plus imaginative, plus audacieuse selon le type d’images utilisées et la diction choisie.
Peter Balakian est ce poète à la diction hardie et amoureux de la langue. Beaucoup connaissent Balakian pour ses mémoires et ses essais. Outre ces contributions, j’ai toujours admiré Balakian pour sa poésie. Son souffle de poète émerge et embellit souvent ses œuvres en prose. Mais si sa prose mérite l’attention qui lui est accordée, sa poésie doit être lue tout aussi attentivement.
Son anthologie poétique la plus récente, June-tree : New and Selected Poems [L’Arbre de juin : sélection de nouveaux poèmes], illustre la grande variété de l’œuvre poétique de Balakian, depuis ses premiers recueils de Father Fisheye [Père Panoramique] (1979) à Dyer’s Thistle [Le Chardon du teinturier] (1996). Les poèmes de Balakian dévident la mémoire de sa grand-mère, rêvent d’un passé américain ou dissèquent la signification des coquelicots et des pivoines, entre mille autres prouesses.
L’un des poèmes les plus récents de Balakian dans ce recueil, " Ellis Island ", me paraît exemplaire de cette attention tenace à la langue, qui se manifeste dans sa poésie. Non que Balakian écrive de la poésie comme une langue faire valoir ou qu’il se serve de cette langue pour son propre plaisir. Balakian est méticuleux dans le choix de ses mots, dans la succession des images, afin d’accéder à des significations qui dépassent le poème ou la page.


Ellis Island


The tide’s a Bach cantata.
The beach is the swollen neck of Isaac.

The tide’s a lamentation of white opals.
The Beach is free. The Coke machine rusted out.

Here is everything you’ll never need :

hemp-cords, curry-combs, jade and musk,
a porcelaine cup blown into the desert –

stockings that walked to Syria in 1915.

On the rocks some ewes and rams
graze in the outer dark.

The manes of the shoreline undo your hair.
A sapphire ring is fingerless.

The weed and algae are floating like a bed,
and the bloodless gulls –

whose breaths would stink of all of us
if we could kiss them on the beaks -

are gnawing on the dead.

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Ellis Island


La marée, une cantate de Bach
La plage, le cou enflé d’Isaac.

La marée, une lamentation d’opales blanches.
La plage est libre. Le distributeur de Coca rouillé dehors.

Là est tout ce dont tu n’auras jamais besoin :

cordages de chanvre, brosses, jade et musc,
une tasse de porcelaine jetée dans le désert –

bas qui marchèrent vers la Syrie en 1915.

Sur les rochers quelques brebis et béliers
paissent dans l’obscurité extérieure.

Les boucles du rivage défont ta chevelure.
Un anneau de saphir privé de doigt.

Herbes folles et algues flottant telles une couche,
Et les mouettes privées de sang -

dont le souffle nous empesterait tous
Si nous embrassions leurs becs -

rongeant les morts.


Le premier vers nous présente ce que nous pouvons capter du regard et entendre. Nous imaginons que celle marée charrie un concert de voix, un tumulte musical. Le couplet d’ouverture utilise deux métaphores pour nous introduire immédiatement dans le monde sonore et sacrificiel de l’auteur. Tandis que la marée est présentée comme une cantate de Bach, " la plage, le cou enflé d’Isaac. "
Les images se poursuivent et la diction de Balakian institue efficacement le degré tonal du poème avec des mots comme " lamentations ", " rouillé ", " obscurité " ou " privées de sang ". Ce poème est comme une lamentation dédiée à ceux qui se sont égarés, sont égarés. Sur Ellis Island, on pourrait découvrir – même si l’on n’en aura " jamais besoin " - " des bas qui marchèrent vers la Syrie en 1915 " ou tel " anneau de saphir privé de doigt ". Images directes et saisissantes. Si l’une évoque le génocide, la suivante suggère la violence et le corps privé de tout ce qui en faisait la beauté.
Les derniers vers du poème nous surprennent par cette évocation des mouettes " rongeant les morts ". Or le choix que fait Balakian de ces becs livrant une vision horrible répond à l’intention et aux buts du poème. Ellis Island est un poème de lamentation dédié aux morts, il ne s’agit pas d’une élégie sereine, mais bien plutôt d’un rappel de la violence et de ceux qui en rescapèrent et retrouvèrent la liberté, d’où le vers " La plage est libre. "
Il est important de souligner brièvement l’usage par Balakian de vers se suffisant à eux-mêmes (où l’énoncé commence et s’achève dans le même vers), qui crée une parole mélancolique – l’auteur ne pouvant s’exprimer avec le souffle de l’énergie, mais plutôt par séquences brèves, sombres.
Le plus efficace dans ce court poème de Balakian est sa référence biblique à Isaac. Balakian écrit : " Sur les rochers quelques brebis et béliers / paissent dans l’obscurité extérieure. " L’auteur de ce poème nous rappelle comment Abraham faillit tuer son propre fils et, autorisé à lui rendre sa liberté, trouva un bélier à sacrifier à sa place. Par la référence à 1915 et le titre " Ellis Island ", nous savons maintenant que ce poème porte le souvenir de ceux qui ne survécurent pas ou qui survécurent, parmi lesquels entrent bien des définitions du sacrifice.
Chez Balakian, la succession des images ne sert pas simplement à déployer l’art du poète, mais à inciter l’imagination à rassembler des fragments, ces artéfacts retrouvés sur le rivage d’un souvenir. Les poèmes de Balakian vous demandent de traverser " l’obscurité extérieure ", de suivre sa propre " cantate " faite de mots, sans oublier que parfois les poèmes vous élèvent et vous font rencontrer " tout ce [que] tu auras toujours besoin " de savoir.


Lory Bedikian est titulaire d’un mastère de poésie à l’université de l’Oregon. Son recueil poétique a été deux fois sélectionné en finale des jeux poétiques des Crab Orchard et pour le prix du Premier livre de poésie aux Crab Orchard.

Site internet des Crab Orchard :
http://www.siu.edu/~crborchd/conpo.html

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(Traduction Georges Festa – 04.07.2008 – Tous droits réservés)
Article original :
http://www.reporter.am/pdfs/C0628.pdf

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