samedi 31 janvier 2009

Samantha Power - Interview

© http://samanthapower.blogspot.com/


Entretien avec Samantha Power
par Andrew Goldberg
(The Armenian Weekly, 15 mars 2008)


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" Le mot de " génocide " renvoie à une campagne systématique de destruction. Si vous vous contentez de qualifier les horreurs de 1915 de " crimes contre l’humanité " ou d’ " atrocités ", cela ne rend pas compte en totalité du caractère véritablement méthodique de cette campagne de massacres et de déportations. "
Samantha Power enseigne les pratiques de gouvernance et de politique publique au Centre Carr de Politique des droits de l’Homme, dont elle a été la directrice exécutive fondatrice (1998-2002). Elle a publié récemment Chasing the Flame : Sergio Vieira de Mello and the Fight to Save the World [En quête du Feu : Sergio Vieira de Mello et le combat pour sauver le monde]. Son ouvrage, A Problem from Hell : America and the Age of Genocide [Un problème hérité des enfers : l’Amérique et l’ère du génocide] (éd. New Republic Books), a obtenu le prix Pulitzer dans la catégorie Documents.
L’article de Power publié dans le New Yorker sur les horreurs du Darfour a obtenu en 2005 le prix du Meilleur reportage de la presse nationale. En 2007, Power est devenue éditorialiste en politique étrangère au magazine Time. Entre 1993 et 1996, elle a couvert les conflits dans l’ancienne Yougoslavie en tant que journaliste pour le magazine U.S. News and World Report, le Boston Globe et le New Republic.
Elle continue à travailler comme journaliste, effectuant des reportages au Burundi, au Timor Oriental, au Kosovo, au Rwanda, au Soudan et au Zimbabwe, tout en contribuant à l’Atlantic Monthly, au New Yorker et au New York Review of Books. Début mars, Power s’est démis de ses fonctions de conseillère politique auprès de Barack Obama, candidat aux présidentielles.
L’entretien suivant avec Samantha Power fut mené pour le film documentaire Le Génocide arménien, dirigé et produit par Andrew Goldberg, producteur lauréat d’un Emmy Award, de la société de production Two Cats (
www.twocats.com). De courts extraits de cet entretien figurent dans ce documentaire. Le voici publié, pour la première fois et dans son intégralité, dans The Armenian Weekly.
Nous remercions Andrew Goldberg et la chaîne Two Cats pour leur collaboration.



- A. Goldberg : Pouvez-vous nous dire d’où vient le véritable mot de " génocide ", ses origines grecques et latines, et ainsi de suite ?
- S. Power : " Génocide " est un hybride formé à partir du grec genos, signifiant peuple ou tribu, et du latin cidere, cide, signifiant tuer.


- A. Goldberg : Pourriez-vous préciser l’histoire du terme et le rôle de Raphaël Lemkin ?
- S. Power : Le mot " génocide " a été inventé par Raphaël Lemkin, un Juif polonais, qui tenta dans l’entre-deux-guerres de mobiliser les Etats et les hommes d’Etat afin qu’ils s’occupent de ce qu’il considérait comme la destruction imminente de groupes ethniques, nationaux et religieux. Il était en partie concerné au sujet des Juifs, mais il se préoccupait aussi d’autres groupes qu’il ressentait comme menacés à travers le monde. Il tenta donc de faire en sorte que la Société des Nations traite sérieusement cette question et interdise ce crime, qu’il qualifiait à l’époque de " barbarie " - le crime de destruction de groupes humains. Il fut ignoré et parfois moqué et méprisé lors de conférences. Il revint en Pologne qu’Hitler, six ans plus tard, envahit, déclarant, dit-on : " Qui se souvient maintenant de l’anéantissement des Arméniens ? "
Lemkin perdit 49 membres de sa famille dans la Shoah. Il passa alors son temps à essayer de comprendre pourquoi, tout au long des événements qui menèrent à la Seconde Guerre mondiale, il n’avait pas réussi à convaincre Etats et hommes d’Etat de se préoccuper de ce qui lui paraissait être la destruction imminente des Juifs. Il se disait que son échec numéro 1 était de ne pas avoir un mot à la mesure de la gravité de ce qui allait devenir le crime de Hitler. Ses carnets fourmillent d’efforts pour trouver ce mot. Il se démena pour trouver un mot qui soit à la mesure des horreurs que les Arméniens avaient connu en 1915 et de celles qui frappaient les Juifs lors du second conflit mondial. C’est en 1941 qu’il proposa le mot de " génocide ".


- A. Goldberg : Pourquoi est-il nécessaire de recourir au mot de " génocide " pour décrire ce qui est arrivé aux Arméniens en 1915 ?
- S. Power : Le mot de " génocide " renvoie à une campagne systématique de destruction. Si vous vous contentez de qualifier les horreurs de 1915 de " crimes contre l’humanité " ou d’ " atrocités ", cela ne rend pas compte en totalité du caractère véritablement méthodique de cette campagne de massacres et de déportations. Il n’y a que très peu de cas paradigmatiques de génocide réellement observables, que ce soit à travers les discours des responsables ou à travers la politique mise en œuvre pour anéantir un groupe donné – dans ce cas, la communauté arménienne dans l’empire ottoman. Voilà pourquoi, à mon avis, les Arméniens et d’autres historiens étudient les archives et ne peuvent que conclure que ce mot de " génocide " s’applique à cette campagne méthodique de destruction.
A l’époque où ces atrocités furent commises, les responsables se vantaient de ce qu’ils essayaient de faire : ils allaient régler la question arménienne en se débarrassant des Arméniens. Au lendemain des atrocités de 1915, les responsables furent poursuivis pour les crimes qu’ils avaient commis. Mais le mot de " génocide " n’existait pas alors. Il n’apparaîtra que 25 ans plus tard. Beaucoup de gens prirent cependant conscience que cette tentative constituait une campagne de destruction, partant, de génocide.
Ce qui est tragique, c’est que dans le sillage des horreurs vécues par les Arméniens et des procès intentés aux Turcs responsables, un voile de déni ait recouvert la Turquie et qu’il n’y ait aucune volonté de reconnaître ce qui fut glorifié à l’époque.


- A. Goldberg : Quel fut l’impact des souffrances des Arméniens sur Lemkin ?
- S. Power : Dans les années 1920 et 1930, Lemkin devint une sorte d’historien amateur, spécialisé sur les massacres, et le cas qui l’émut réellement fut celui des Arméniens. Il passa des mois à parcourir les archives et à essayer de comprendre comment un tel crime avait pu être commis en Europe. Il croyait beaucoup dans la civilisation européenne et ce qu’il trouva dans les archives fut ce qui allait devenir ensuite un cadrage orientaliste des événements : les responsables étaient ces Turcs, qui n’étaient pas vraiment des Européens. Il s’agissait de tribus sauvages, de hordes musulmanes, et l’Europe, affirmait-on, ne devait plus jamais connaître cela. Mais en étudiant les archives, il comprit que le cas arménien permettait de bien comprendre comment se produit un génocide. Il comprit comment les Arméniens étaient stigmatisés alors par le gouvernement turc, il observa la déshumanisation des Arméniens en tant que communauté et leur privation de certains avantages dont bénéficiaient les populations d’origine turque et d’obédience musulmane.
Tout ceci entra pour beaucoup dans son effort pour comprendre quels sont les signaux lorsqu’un régime a l’intention d’anéantir une partie de sa population. En terme de génocide, il fut frappé par la manière avec laquelle le gouvernement turc s’en prit aux intellectuels et aux dirigeants locaux des communautés arméniennes urbaines. Il se référa aussi fréquemment à la manière avec laquelle la déportation des Arméniens constitua une mise en œuvre du génocide aussi efficace que les exécutions sur les places des villes. Il constata que l’on peut détruire un groupe non seulement en rassemblant les hommes ou les dirigeants d’une communauté, puis en les pendant ou en les mitraillant, mais aussi en déportant véritablement un groupe d’un pays et, en particulier dans le cas arménien, les faire partir dans de telles conditions qu’ils n’aient aucun moyen de survivre. Vous obtenez ainsi les mêmes résultats qu’avec une mitraillette, mais de façon plus économique et en attirant beaucoup moins l’attention.


- A. Goldberg : Quels sont les effets du déni du génocide ?
- S. Power : J’estime que le déni est dévastateur à la fois pour les victimes et les descendants des victimes, comme pour les descendants des sociétés responsables. Pour les victimes et les membres de leurs familles, il ne peut rien exister de pire que vivre à travers la perte, l’oblitération de votre existence, de votre maison, et l’extermination systématique de votre famille – extermination qu’accompagne le sarcasme du " personne ne saura jamais ", " personne ne se souviendra ", " personne ne vous croira, même si vous arrivez à comprendre, personne ne vous croira. "
Alors, vous vivez à travers tout ça, vous réalisez que vous avez tout perdu, et vous racontez votre histoire, juste cette histoire dont vous vous souvenez très bien à travers tout ce traumatisme. Les détails sont là et sont comme inexorablement plantés derrière vos yeux, ce qui fait que vous ne pouvez rien voir d’autre qui vous arrive dans votre vie sans filtrer cela à travers le prisme de la mort. Or, vous vous accommodez de ce traumatisme, vous racontez votre histoire et vous apprenez non seulement par le gouvernement turc et les citoyens turcs, mais aussi par le gouvernement américain et d’autres gouvernements occidentaux que ce que vous avez traversé votre vie durant ne s’est pas véritablement passé ainsi. On vous dit que ce n’était pas un complot pour vous détruire, vous et votre famille, et que ce n’était pas une agression contre la société. C’était une guerre, il y avait une révolte et il s’agissait simplement d’une campagne des Turcs contre des insurgés. Et, comme vous le savez, certains civils se sont malheureusement trouvés pris au piège de cette campagne visant des insurgés. En temps de guerre, il arrive de tristes choses.
Imaginez comment cela peut être vécu. Vous survivez et vous vivez avec ces souvenirs, vous racontez votre vérité, une vérité que l’on vous avait appris à ne jamais dire, et vous apprenez que votre vérité est déplacée ou subjective ou totalement émotionnelle et inappropriée.
L’autre communauté que, selon moi, le déni affecte très durement, est naturellement celle au nom de laquelle ces horreurs ont été commises. Les autorités et les citoyens turcs d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les agissements qui furent perpétrés, avec les marches forcées, les exécutions et les pendaisons qui eurent lieu en place publique. Or, du fait que tous ces informations sont accessibles, que le génocide est manifeste, ces gens sont complices de déni de la vérité. Il ont donc l’exigence de revenir sur leur histoire et de l’étudier précisément, l’exigence d’apprendre ce qui doit l’être sur la mise en œuvre de ce génocide, et naturellement de tirer les leçons de cette période.
Aucun Etat n’est exempt d’abus, et beaucoup d’entre eux, y compris les Etats-Unis, en portent le fardeau. La clé est de revisiter ce qui a été fait en votre nom par votre Etat comme pour essayer de vous vacciner contre de futurs abus. Le gouvernement turc est loin de commettre aujourd’hui des atrocités à l’échelle de celles qui furent commises en 1915, mais les droits de l’homme représentent une question importante en Turquie, et j’estime qu’en refusant d’entendre et de voir le passé et en dépensant autant de ressources pour s’assurer de la persistance de ce climat de déni, ils manquent réellement une opportunité de créer des liens plus amicaux avec leurs voisins. Or ils manquent aussi l’opportunité de comprendre leur histoire et d’en tirer les leçons afin que ce genre d’atrocités ne se reproduisent pas.


- A. Goldberg : Comment répondre alors au déni, en particulier dans le cas turc ? Débattre de l’histoire ? Comment répondez-vous au déni ?
- S. Power : Il est très difficile de répondre au déni. Comme ces gamins qui se bouchent les oreilles et disent : " Je n’écoute pas, je n’écoute pas ! " Il est très difficile d’avoir une conversation rationnelle car chaque ensemble de faits qui est présenté pour défendre la vérité rencontre toute une série d’affirmations relatives à la menace future posée par ces Arméniens à l’existence des Turcs. En fait, il existe un nombre incroyable d’extrapolations pour justifier les déportations. Vous vous retrouvez alors dans un débat stérile et très frustrant où ils vous disent : " Oui, mais les Arméniens seraient devenus une menace, s’ils n’avaient pas été déplacés et si le problème n’avait pas été réglé. "
Parfois, vous pouvez prendre l’avantage face à des négationnistes du génocide en soulignant qu’en utilisant le mot de " génocide ", vous ne dites pas que Talaat, le ministre turc de l’Intérieur en 1915, avait l’intention d’envoyer les Arméniens dans les chambres à gaz et de les exterminer jusqu’au dernier, comme le firent les Nazis. Vous pouvez parfois prendre l’avantage en disant simplement que le génocide ne signifie pas la Shoah. Cela signifie une campagne de destruction, qui comprend l’extermination ou les exécutions, mais cela peut aussi entraîner la purification ethnique et les déportations. Les Turcs pensent que quand nous parlons de " génocide ", nous disons que Talaat avait l’intention d’exterminer tous les Arméniens jusqu’au dernier. Ce que le génocide signifie en réalité, et ce que voulait en réalité Lemkin, était que l’on crée une définition relative à la destruction et non à l’extermination totale, car si vous définissez le génocide par l’extermination de chacun, si vous faites d’Hitler le critère, vous agirez inévitablement trop tard, vous n’agirez inévitablement que si vous avez la preuve que le dernier membre du groupe a été détruit ou systématiquement assassiné. Ce qui fait que parfois vous pouvez prendre l’avantage, en expliquant ce que vous avez en tête quand vous utilisez ce mot. Mais en général, les obstacles et les aveuglements qui ont alimenté ce déni durant tant de décennies sont quasi impénétrables. J’ai donc proposé à mes amis et collègues arméniens de concentrer leurs efforts sur la construction d’une sorte de forteresse de faits et de vérité qui devienne incontournable pour les communautés autres que les Turcs de Turquie ou le gouvernement turc, et même le gouvernement des Etats-Unis.
Ainsi, si chaque chercheur se référait au génocide arménien comme précurseur de la Shoah, si en parlant de la Shoah ils parlaient de la manière avec laquelle Hitler eut connaissance de ce que les Turcs avaient fait aux Arméniens et se référa à ce type de communauté de responsables qui ont réellement existé dans l’histoire, ce serait une façon immensément efficace de construire un témoignage qu’aucune entreprise de déni du gouvernement turc ne pourrait effacer.
Lorsque j’ai écrit A Problem from Hell [Un Problème hérité des enfers] en y incluant le génocide arménien, je m’attendais en fait à devoir défendre ville après ville l’insertion de ce dossier – car je connaissais toute la polémique entourant l’utilisation du terme de " génocide " - et ce qui m’a étonné c’est que les gens qui levaient la main étaient toujours soit des officiels turcs soit des individus mandatés par l’ambassade de Turquie afin de remplir l’assistance. Pas une seule fois je n’ai vu quelqu’un qui ne soit pas de quelque manière affidé à la cause de la Turquie, visant à mettre en question l’inclusion du génocide arménien parmi les génocides majeurs du 20e siècle.
Cela montre que les négationnistes turcs sont déjà devenus l’équivalent – socialement et culturellement – des négationnistes de la Shoah. Lorsque vous entendez quelqu’un lever la main au fond d’une salle, disant " Les chambres à gaz n’ont pas existé " ou " Hitler n’avait pas l’intention d’exterminer les Juifs ", vous considérez évidemment cette personne comme ayant perdu la raison. Vous savez que ces gens omettent délibérément ce chapitre de l’histoire du 20e siècle et qu’ils observent une sorte de calendrier à venir. Il en est de même maintenant de ceux qui nient le génocide arménien. L’on peut donc dire que, bien qu’une reconnaissance officielle laisse de côté les Arméniens – ce qui est une tragédie affreuse pour ceux qui ont survécu au génocide et qui disparaissent maintenant, sans avoir vu le gouvernement turc leur donner toute la reconnaissance qu’ils méritent -, d’un autre côté, grâce à leurs efforts et à ceux de leurs descendants, il existe maintenant une masse d’archives historiques qui montrent que ce génocide a bien eu lieu et qui rendent ceux qui le nient pratiquement semblables à ceux qui nient la Shoah. Et j’estime que le fait de renforcer cet ensemble d’archives historiques, de renforcer la prise de conscience de l’opinion à travers les films, l’art, la littérature, les programmes d’enseignement – du primaire au supérieur –, contribue à faire que ce génocide devienne une réalité officielle. Finalement, un jour viendra où ni les Turcs ni le gouvernement arménien ne pourront plus nier.


- A. Goldberg : Lorsque vous les attaquez, est-ce sur le terrain de l’histoire ou de façon plus large ? S’engager dans des débats n’est pas, semble-t-il, dangereux, mais problématique. Ne se pourrait-il pas que le doute soit davantage enraciné dans ce domaine que dans le cas de la Shoah ?
- Samantha Power : Il existe certainement davantage de doutes et d’ignorance au sujet du génocide arménien parmi nos concitoyens non arméniens qu’au sujet de la Shoah, cela est certain. Mais si vous aviez parlé à des citoyens américains dans les années 1950 ou même 1960, vous n’auriez pas trouvé une telle ignorance au sujet de la Shoah. Ce qui explique cette différence c’est que, du fait que nous nous sommes retrouvés impliqués dans la Seconde Guerre mondiale pour combattre Hitler, le discours de base sur la politique étrangère américaine était que nous nous étions engagés pour arrêter un monstre, et il était donc parfaitement plausible de croire que ce monstre avait commis la Shoah.
Dans le cas arménien, du fait que nous sommes restés à l’arrière, que le gouvernement des Etats-Unis est resté à l’arrière et ne s’est pas engagé sur la base des atrocités ni même sur celle de la menace qui visait la stabilité et le bien-être de l’Europe, du fait encore que nous nous sommes engagés si tardivement, il est plus facile pour les Américains de penser que la Première Guerre mondiale est une époque beaucoup plus confuse où chacun semble combattre son prochain. Il est donc plus facile pour les négationnistes turcs de nier le génocide car il existe moins de bases historiques dans la conscience de l’opinion des pays occidentaux.
Cela dit, je pense que les Arméniens ont mieux réussi qu’ils ne le croient à bâtir une prise de conscience de ce génocide. Mais une partie du problème de la campagne de reconnaissance du génocide arménien est qu’elle soit dirigée quasi exclusivement par des Arméniens. Mais cela ne doit pas créer de différences ; personne ne sait mieux ce qui fut fait aux Arméniens que la communauté arménienne dans ce pays ou les Arméniens survivants disséminés à travers le monde. Néanmoins, une des choses qui ont le plus fait pour la crédibilité du génocide arménien, à son époque, ce furent les rapports d’Henry Morgenthau, l’ambassadeur des Etats-Unis dans l’empire ottoman, qui livra un compte rendu des événements, et ce sont ses rapports que publia le New York Times. De nombreux ouvrages ont été écrits au sujet du génocide arménien par des Arméniens, mais je pense qu’une des raisons pour lesquelles les Turcs en particulier se sont intéressés au premier chapitre de mon livre c’est que je ne suis pas Arménienne et que je n’ai pas abordé le sujet en ayant quelque " sous-entendu " avec la communauté arménienne. Je pense que cela déstabilise véritablement les négationnistes.
Si quelqu’un d’extérieur arrive en disant " J’ai étudié les affirmations des Turcs et j’ai étudié les affirmations des Arméniens, et je déclare qu’un génocide a bien eu lieu ", cela est très problématique pour le gouvernement turc et peut-être très gratifiant – je l’espère – pour la communauté arménienne. Mais il devrait y avoir beaucoup plus de gens de l’extérieur qui fassent des films, qui attirent l’attention sur les productions artistiques sur les conséquences du génocide, écrivant des livres et prenant en compte les sources multiples.


- A. Goldberg : Pourquoi certaines nations en particulier nient le génocide et pourquoi la Turquie le nie-t-elle ? Est-ce une question de fierté ? Est-ce la volonté de ne pas être qualifiée dans le monde de nouvelle Allemagne ? Est-ce à cause des réparations et une question d’argent ?
- S. Power : En général, les négationnistes ont différentes manières d’éluder leur responsabilité. Une réponse très caractéristique est " Ce sont eux qui ont commencé ", " Ils se sont révoltés ". Ce " ils ", bien sûr, renvoie à tout un groupe qui s’est révolté. Il en résulte que tout abus advenu dépassa les ordres, mais constituait bien davantage une réponse à cette sorte de péché originel qu’était la révolte. Et dans le cas des Turcs, c’est ce qu’ils disent au sujet des Arméniens. A savoir que les Arméniens agirent de concert avec les Russes, que la Turquie était en guerre et qu’elle devait se débarrasser des traîtres en son sein à cause de la menace qu’ils constituaient pour sa sécurité, une menace pour l’existence de la Turquie comme pays et pour la vie des citoyens ottomans. Alors, ce " Ce sont eux qui ont commencé " est une sorte d’argument numéro 1. Second argument, les éléments incontrôlés. Ils affirment " En tant qu’Etat, nous n’avions aucune intention de nuire aux populations civiles ni aux citoyens arméniens, mais encore une fois, quand vous êtes engagé dans une campagne contre des insurgés, il arrive de tristes choses. C’est vraiment malheureux, mais trouvez donc une guerre où des tortures, des massacres de civils et des viols ne se soient pas produits ? "
Les négationnistes nient, à mon avis, pour tout un tas de bonnes et solides raisons, totalement immorales quoique prudentes. Les négationnistes nient que des atrocités aient été commises non seulement par eux, mais par leurs prédécesseurs, pour des raisons à la fois de prudence et d’émotion. Par prudence, ils ne veulent pas véritablement traiter les affirmations des descendants de ce génocide qu’ils contestent, car ils ne veulent pas avoir à payer des réparations pour leurs crimes, et plus fondamentalement, ils ne veulent pas voir reconnu le droit au retour, ni devoir gérer les demandes d’indemnisation des biens.
Autre facteur, le refus tout bonnement de réaliser que des atrocités aient été commises par des gens qui vous ressemblent. Je pense que ce sont à nouveau les mêmes causes qui font que les Américains se refusent à croire les rapports de tortures commises à Guantanamo, à Bagram, en Afghanistan ou à Abou Ghraïb en Irak. Ce sont ces mêmes facteurs que l’on voit à l’œuvre quand on aborde le refus des Turcs de croire que leurs ancêtres aient pu rassembler des civils, les exécuter en place publique et envoyer des familles entières dans le désert sans aucune provision, et que la plupart des Turcs aient pu assister à cela tandis que leurs voisins étaient systématiquement massacrés. Je pense qu’il est très difficile de réaliser cela et d’admettre le crime. La Turquie n’est pas la seule à nier des abus qui se sont déroulés il y a longtemps. La différence est que la communauté arménienne s’est mobilisée d’une façon bien plus efficace que d’autres groupes de victimes et de survivants.


- A. Goldberg : Pensez-vous que la reconnaissance puisse constituer un règlement émotionnel ou autre pour le groupe des victimes ? Est-ce exagéré ou illusoire ? Pensez-vous que cela puisse arriver ?
- S. Power : Dans une certaine mesure, dès qu’une communauté de survivants décide que quelque chose est important, cela est important. Je veux dire par là que le fait qu’autant d’Arméniens survivants, dont beaucoup sont maintenant partis, plaçaient leurs espoirs dans la reconnaissance comme une sorte de règlement, signifie qu’on leur niait ce règlement. S’ils avaient déclaré " Mon but est d’intégrer cela dans un manuel scolaire américain ", ils n’auraient pu parvenir à une certaine forme de règlement.
D’après mon expérience avec d’autres groupes de victimes, un règlement est un peu comme une oasis dans le désert. C’est loin d’ici comme un lieu que l’on s’efforce d’atteindre, plus vous en approchez, plus loin ce lieu paraît. J’ignore si un règlement peut être un critère pour demander une reconnaissance. La réalité est que ce génocide est arrivé, qu’il est terriblement destructeur pour les descendants des Arméniens et pour les rares survivants à qui l’on a dit que cela n’était pas arrivé. Peu importe qu’on leur dise que cela est arrivé et que cela leur procure le règlement qu’ils recherchent. Ce qui importe est ce qui est arrivé.
La question de savoir si oui ou non une reconnaissance peut apporter ou non un règlement est purement académique. Nous sommes loin de voir le gouvernement turc ou le gouvernement des Etats-Unis reconnaître à un niveau officiel ce qui advint. La meilleure raison pour une reconnaissance n’est probablement pas un règlement, car la plupart des gens qui en avaient le plus besoin ne sont plus parmi nous. Mais la raison de cette reconnaissance est que le génocide est arrivé, et nier qu’il soit arrivé a toujours des conséquences incroyablement douloureuses pour les quelques survivants qui restent et pour leurs descendants qui leur avaient promis qu’avant de mourir ils verraient le génocide reconnu.
Pour ces seules raisons, peu importe ce qu’un règlement apporte de plénitude à quelqu’un – quelle plénitude pouvez-vous ressentir quand vous savez qu’un à deux millions de gens furent systématiquement rayés de la carte ? -, en s’appuyant simplement sur la vérité, la dissuasion, la prévention et d’une certaine manière la répression – c’est à dire que lorsque vous faites quelque chose de mal, vous ayez conscience d’avoir fait quelque chose de mal -, rien que pour ces raisons, la reconnaissance est essentielle.


- A. Goldberg : Que répondez-vous à ceux qui disent qu’un documentaire, comme celui-ci, " devrait être objectif et donner les deux versions des événements, à savoir dans ce cas celles des Turcs et des Arméniens " ? Comment y répondez-vous ?
- S. Power : Je pense que tout témoignage journalistique ou historique doit être objectif, mais être objectif ce n’est pas la même chose qu’être neutre. Vous n’avez pas besoin de vous pencher vers le passé de façon neutre pour savoir si Hitler avait de bons arguments pour exterminer les Juifs. Sur Hitler aucune neutralité n’est possible. Et pour cette même raison, je ne pense pas qu’une neutralité à l’égard de la véracité des événements de 1915 soit requise. Nous ne comparons pas les affirmations d’un Juif survivant au sujet de la Shoah avec les dires d’un Allemand révisionniste, prétendant que les chambres à gaz n’ont jamais existé. Et je pense que dans le cas arménien, tant que ceux d’entre nous qui abordent cette question seront loyaux et examineront les affirmations des autorités gouvernementales turques, des Turcs de cette époque, tant que nous ferons de notre mieux pour aborder cela les yeux ouverts, si notre conclusion objective est qu’un génocide a bien eu lieu, alors je ne vois pas pourquoi le génocide arménien serait traité différemment que tout autre crime de masse commis contre un peuple dans l’histoire.
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Article original : The Armenian Weekly, 15.03.2008
Traduction Georges Festa - avril 2008 - Tous droits réservés
(Reproduction de notre traduction parue en 2008, après accord de The Armenian Weekly)


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