samedi 7 février 2009

Raymond Kupelian - Interview


Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2007, du passionnant interview de Raymond Kupelian par Atina Hartunian, paru dans The Armenian Reporter (13.10.2007).


Il était une fois un Arménien en Afrique…
Entretien avec Raymond Kupelian, auteur de Symphonie Africaine
par Atina Hartunian
(The Armenian Reporter, 13.10.2007)
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C’est par un chaud mardi après-midi que je rencontre Raymond Kupelian dans son repaire, le Marie Calendar’s. L’arrière bar est un peu obscur, recouvert de bois sombre et de vinyle vert. " Ca me rappelle les vieux pubs anglais ! " me dit Kupelian. C’est pourquoi il aime venir ici.
Une fois installés, je n’ai plus besoin de consulter la liste de questions que j’avais préparées pour cet entretien. Nous commençons à parler à notre aise, abordant une multiplicité de sujets, depuis son enfance au Liban jusqu’à sa présentation hollywoodienne de l’Afrique dans des films récents. Je suis sous le charme quand il évoque toute une série d’événements qui l’ont conduit à cette si longue carrière littéraire.
Il fait remonter le début de sa vie littéraire à ses parents. " Maman était conteuse. Elle s’amusait à lire dans le marc de café turc et pouvait écrire un livre rien qu’en faisant ça. " Le doigt levé, Kupelian poursuit : " Alors que papa pouvait facilement oublier de ramener du pain à la maison, il ne manquait jamais d’acheter le quotidien arménien Aztag. "
Kupelian n’apprit à lire l’arménien qu’à l’âge de dix ans. Elève dans une école au Liban, il pouvait lire en français et en arabe, avant d’apprendre un seul mot de sa langue de naissance. Le seul arménien qu’il connaissait provenait des chansons à l’école le dimanche. " J’attendais ça avec impatience. " confie-t-il avec attendrissement. Ce n’est qu’après avoir été admis à l’école catholique arménienne de Saint Grégoire qu’il commença à apprendre l’arménien. " La langue arménienne a été mon premier amour ! " s’exclame-t-il. " Bien vite, mon frère jumeau et moi on se battait pour être le premier à lire Aztag. "
Même si c’est la passion pour la langue arménienne qui l’a poussé à écrire, ce qui ressort le plus de ses récits ce sont les actes sincères de compassion de ses personnages. Ces traits s’incarnent chez eux, car il est lui-même d’une nature compatissante et s’est retrouvé dans ce genre de situations.
Un moment, alors qu’il évoque son enfance, sa voix se charge d’émotion. Un souvenir qui l’a profondément touché, et qui l’émeut encore aujourd’hui. Cela concerne Sami Garo, un coiffeur qui prêtait des livres arméniens dans sa boutique d’Hadjn Tagh.
Le jeune Kupelian dépensait toutes ses étrennes de Pâques pour emprunter des ouvrages chez Sami Garo. Une fois, après avoir lu un roman sentimental de 400 pages en quatre jours, il revient à la boutique, le cœur lourd. A son arrivée, Sami Garo voit Kupelian dans sa glace et s’arrête de couper les cheveux de son client arménien.
" Il me demanda si je n’avais pas aimé l’histoire que j’avais choisi pour lui. Je lui dis : " Voch, Baron Garo ! " J’avais trouvé ça si excitant que je l’avais lu avant la date limite ! Il s’approcha de moi, me donna une tape amicale et me tendit un autre livre. " C’est gratuit. " me dit-il.
Pour Kupelian, la gentillesse de Sami Garo, le coiffeur, lui fit une impression si profonde qu’au souvenir de cette histoire les larmes lui viennent aux yeux. " C’était un dieu. " me dit-il, en se frottant les yeux. " Mashtots en personne ! "
Toutefois, Kupelian précise que le premier facteur déclenchant de sa carrière littéraire intervint lorsqu'il avait 17 ans. " Ca m’est tombé dessus. C’était un accident lié au travail, plutôt grave. J’allais au travail et, dès que je revenais à la maison, je me couchais pour lire pendant des heures. Je n’avais aucune vie sociale. Lire devint ma planche de salut. "
Le second facteur fut son installation en Afrique.
Mais pourquoi l’Afrique ?
" On me pose toujours la question ! " s’exclame-t-il en riant, penché contre l’accoudoir en vinyle.
Kupelian a découvert l’Afrique en cours de géographie et dans sa collection de timbres, mais c’est Tarzan qui déclencha son rapport avec ce continent. Ce sont apparemment les aventures de Tarzan et ses films qui ont motivé Kupelian et son groupe d’amis à vendre tous leurs biens et à partir s’installer en Afrique.
Il me raconte que son groupe " hardi " d’amis ne passèrent même pas une nuit dans les rues et revinrent chez eux, gagnant le surnom d’Africatsi. Seul Kupelian fit le voyage à travers la brousse, dix ans après la première tentative de ses amis.
" C’était le moyen de sortir de la misère et du ghetto arménien. " me dit Kupelian sur sa décision de partir au Libéria.
La veille de son départ, ses amis proches et sa famille se sont réunis chez lui pour un dîner d’adieu. " Notre grand ami, Katcharentz, un écrivain et un fin poète, porta un toast. " Parov yertas ! " dit-il. " Va en paix et ramène les paysages d’Afrique dans la littérature arménienne ! Je sais que tu en es capable ! " conclut-il. "
Aux yeux de Kupelian, ce toast lui tendait littéralement son destin.
Un écrivain en diaspora
De fait, parmi les écrivains de la diaspora, Kupelian est le premier à avoir non seulement introduit l’Afrique dans la littérature arménienne, mais aussi le genre aventurier dans le paysage littéraire de cette culture.
" Ca m’a pris du temps avant de ressentir de façon créatrice le paysage africain sous mes pas. " me dit Kupelian, en comparaison avec d’autres écrivains – et grands écrivains – comme Hemingway ou Conrad, qui ne passèrent qu’une année dans la jungle et écrivirent des chefs-d’œuvre. " L’Africain, dans l’expression la plus entière de son humanité, est absent de leurs œuvres. Ils l’ont utilisé comme un décor, des figurines. "
Lors de sa première nuit en Afrique, Kupelian se souvient que les gens firent un feu de joie et dansèrent au son du tam-tam tard dans la nuit.
" Ils vivaient dans une réserve qu’on appelle un yard. Quand l’un d’eux tombait malade, son voisin le nourrissait et prenait soin de lui. Ils partageaient le peu qu’ils avaient. "
Kupelian comprend vite que ce que l’étranger voit de l’Afrique n’est qu’une façade masquant l’épaisseur de la jungle. Pour atteindre la véritable nature de l’Afrique, on doit pénétrer dans la brousse. " Je voulais vraiment atteindre et toucher la vérité qui se cachait derrière cette façade. "
En vivant avec les populations locales et sur le continent même, Kupelian était en mesure de ressentir profondément leur humanité, avant de partir en quête des véritables mots en arménien pouvant traduire cela.
Mais ses efforts ne débutèrent pas là. " Ma première année au Libéria fut un désastre. " se souvient-il. Etant le premier Arménien dans sa profession d’expert en réparations de voitures, Kupelian ne cesse de se plaindre de son patron libanais, qui bloque et diffère toujours le salaire de ses employés.
Parlant de ses premiers procès, Kupelian passe à une autre histoire. Sans un sou en poche, et rien pour s’acheter un maigre régime de bananes et de cacahuètes, Kupelian décide de mourir de faim. Une jeune étudiante, auprès de qui il achetait sa nourriture, s’aperçut qu’il avait faim et lui donna une grappe de bananes et quelques cacahuètes grillés.
" Elle réussit à me garder en vie ! " dit-il. " Quelle belle âme ! Je ressentais leur souffrance comme un prolongement de la mienne, comme celles que j’avais endurées en tant que petit enfant de réfugiés. "
Des thèmes universels
" Les Africains se sentent proches de ceux qui ont subi des expériences similaires. " dit-il, expliquant que c’est la raison pour laquelle il ne s’est jamais senti un étranger durant les vingt années où il vécut là-bas. Les deux cultures [arménienne et africaine] ont vécu sous un régime colonial durant de longues périodes et ont été marquées par des souffrances inhumaines.
Ainsi, ces graines de lien d’humain à humain font-elles écho dans sa première anthologie traduite de nouvelles, intitulée African Symphony [Symphonie africaine].
Lorsque Kupelian fut prêt à écrire sur son expérience africaine, il concentra l’énergie de son écriture sur les questions sociales qui préoccupaient les peuples qui vivaient dans les pays nouvellement libérés du Tiers Monde, au lieu de consacrer beaucoup de temps et de mots à décrire et détailler l’environnement luxuriant.
En se concentrant sur les questions sociales, il n’y a plus de jungle séparant les indigènes de la classe éduquée. Tous sont au même niveau. Ce que l’on obtient alors, et que réussit à faire Kupelian, c’est exposer l’humanité dans chaque individu.
" Un des récits les plus difficiles que j’ai écrit fut A Black Girl’s White Love [L’Amour d’une jeune Noire pour un Blanc]. "
L’histoire, en résumé, est celle d’une jeune femme noire qui fait le vœu de donner à son père un petit-fils de couleur, même si cela implique qu’elle fasse un mariage sans amour avec un homme, du moment qu’il ait la même couleur de peau qu’elle. Elle est décidée à faire en sorte que ce petit-fils amène son père à cesser de regretter d’avoir des petits-enfants à la peau plus claire. Mais comme si le destin s’acharnait, la jeune femme est incapable de concevoir un enfant. Son père, qui a subi plusieurs attaques, s’accroche à la vie pour pouvoir apprendre que sa plus jeune fille aura un enfant. Sa fille, en retour, ment à son père au sujet d’une fausse grossesse, pour qu’il puisse finalement mourir en paix.
Le mensonge est ébruité grâce à l’amour de cette jeune femme pour son père.
Combien de fois n’avons-nous pas menti à nos propres parents pour que nos déceptions n’assombrissent pas leur regard ? C’est le genre de questions qui efface aussi toute couleur de peau. Ce ne sont pas des problèmes réservés aux Noirs, ni aux Arméniens. Ce sont des problèmes qui concernent toute l’humanité.
Ce qui rend aussi très intéressante cette anthologie de nouvelles, c’est leur contenu sexuel sans complaisance, entrelacé avec une grande sensualité. Venant d’un texte arménien, cela surprend.
" Certaines âmes prudes n’aiment pas ma franchise, quand je décris ou représente le style de vie permissif des Africains en matière de sexualité. " me dit Kupelian. " J’ai compris que par notre timidité à ne pas faire usage d’une langue plus vigoureusement " virile ", nous poussons les jeunes lecteurs à chercher ailleurs. Les Arméniens sont un peuple de passionnés. Vous ne trouverez pas cela dans notre littérature. "
La sexualité que décrit la prose de Kupelian, dans la traduction anglaise, n’est ni salace, ni vulgaire. Mais il lui arrive de manquer de cette force d’émotion que crée parfois le lexique de la passion. On peut se demander si elle ne se serait pas égarée dans les méandres de la traduction.
Le projet de traduction d’African Symphony a demandé vingt ans et a été conduit par le Dr Winston Sarafian, qui enseignait alors à l’université La Verne.
Le projet s’interrompit cependant à la mort du Dr Sarafian.
La traduction finale fut l’œuvre d’Ishkhan Jinbashian et l’ouvrage est maintenant disponible.
Kupelian travaille actuellement sur plusieurs projets en même temps. Le premier est une traduction anglaise de ses deux romans Décadence et Le Passeport. Il travaille aussi à un livre satirique, un livre pour enfants et à une anthologie d’essais intitulée In Quest of the Truth [A la recherche de la vérité].
Kupelian envisage de publier et de diffuser ces oeuvres nouvelles en ligne.

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Source : The Armenian Reporter, 13.10.2007
Traduction : George Festa - Tous droits réservés

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