samedi 7 février 2009

Alys Tachdjian


Alice Tachdjian, éd. et prés.

Un cœur recouvert de pierres. Journal de Varvar, une petite fille rescapée du génocide des Arméniens.
Milan : Sperling & Kupfer, 2003. XII – 198 p.
par Stefania Garna

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Varvar, l’Arménienne, l’Etincelante, morte de toutes les morts du monde. Sa fille Alice nous livre son histoire, écrite hokiov, de toute son âme.
En ces années d’indiscutable renaissance arménienne en Italie – marquées par le remarquable courage culturel de petits et grands éditeurs, qui nous offrent une abondance nouvelle d’études et de traductions -, se détache le Journal de Varvar, sorti chez Sperling et Kupfer à Milan, en janvier dernier.
Marseille, Alfortville – Paris… l’index est une sorte de chapelet au cœur de la diaspora, de cette France où les Arméniens, rescapés des massacres, arrivèrent dans les années 20 de Constantinople, de Grèce et plus généralement de tout le Moyen Orient.
Ulas, Deliktas, Camurlu, Sivas, autant d’étapes du Metz Yeghern arménien, déclinées dans l’une de ces versions si nombreuses et pourtant innombrables que cette épouvantable tragédie a produites : l’enfance anéantie d’une fillette de six ans, qui perd pour toujours, en quelques jours, en ce juillet 1915, tout son univers fait de liens de sang et d’amour. Ses parents et ses frères, ses compagnons de jeux, les animaux et tout ce qui faisait sa terre furent engloutis par le premier génocide du XXe siècle, sans qu’elle en ait encore conscience, une chose qui vous laisse sans répit ni remède. « Aksor !… s’écriaient les femmes. », c’est-à-dire déportation. « Ce mot – nous raconte Varvar – suscitait chez ma mère un cri de désespoir. Car elle savait. »
Nous ne manquons pas de mémoires du génocide arménien, où ce sont les enfants qui témoignent de leurs propres yeux comment ils furent les premiers choqués par des manifestations impressionnantes de méchanceté humaine et nous racontent – à nous les adultes qu’ils sont ensuite devenus – comment, marqués du sceau de ces blessures (Varvar évoque de manière emblématique des pierres), ils ont cherché un chemin de retour, la compréhension d’un événement que l’on s’épuise à raconter et qu’il est pourtant urgent de communiquer. Khodorciur, de Raffaele Gianighian, inoubliable journal d’un « pèlerin à la recherche de sa patrie », ou bien, plus récemment, « Les histoires de grand-père Haroutioun » Kazandjian, et enfin , en forme de roman pour la jeunesse, cet hommage de David Kherdian à sa mère Veron [NdT : trad. en français sous le titre Loin de chez moi : histoire d'une jeune Arménienne]. Mais ici des tonalités nouvelles sont abordées, inattendues par tant d’aspects : cette femme nous aide à éclairer certains épisodes véritablement anthropologiques de la diaspora arménienne, à savoir une culture orientale contrainte, dans cette situation historique, de s’immerger dans une culture occidentale ; s’ajoute à cela son témoignage tantôt attendri, tantôt halluciné, sur cette longue marche « loin de chez nous », sur ces violences inouïes, mais aussi sur ce « voyage de l’espoir » qu’entreprennent alors quelques milliers d’enfants et d’adolescents arméniens, non islamisés, fuyant la vague kémaliste qui suivit le traité de Lausanne de 1923 – voyage par mer vers l’Occident, qui se transforme en un pur et simple massacre des Innocents, abandonnés quelques mois sur les plages grecques, sans aucun soutien et sous un soleil brûlant. Avec comme point d’orgue ce moment où sa mère, Heghiné, pour sauver sa petite fille, se sépare d’elle à l’aide d’un mensonge : « Je me souviens qu’avant de partir, ma mère s’est approchée de moi et, sans ouvrir les lèvres, me serra très fort contre elle, toute agitée de pleurs, me regardant longtemps dans les yeux, comme si c’était la première fois qu’elle me voyait. »
La fidèle et infatigable éditrice de ce Journal est sa fille, Alice Tachdjian – Alys, en vérité, comme le nom de ce fleuve qui traverse le village natal de sa mère. C’est presque par hasard qu’elle récupère, en 1990, tout de suite après la mort de sa mère, ses cahiers qui s’étaient retrouvés dans un panier de papier chiffon de la maison de retraite où elle était pensionnaire, remplis de souvenirs et de poèmes composés dans les quinze dernières années de sa vie. C’est à l’auteur de ces lignes qu’Alice, il y a quelques années, raconta la qualité particulière de ces journaux écrite avec une encre de plusieurs couleurs et en deux langues différentes, qui semblaient les rattacher à un symbolisme clair et profond, sans demi-mesures, appris aux racines les plus secrètes de sa propre culture qu’elle chérissait : le bleu pour la première partie, dédiée à son enfance, transmise toutefois dans sa langue d’adoption, le français ; le rouge et le noir, au contraire, dans sa langue maternelle, afin de donner forme et écho à la partie la plus dramatique de son récit. Ce fait nous pose des questions fondamentales sur les modalités et, plus généralement, sur la nécessité d’intégration et / ou d’assimilation des minorités ethniques, dans le cas où leur statut civil et juridique est celui, particulièrement fragile ou précaire, de l’apatride, comme dans le cas arménien en question ; des questions qui devraient ouvrir la voie à une étude comparative ultérieure de ces expériences vécues. Pour nous limiter au présent texte, en tout cas, un tel choix frappe même le non initié, car Varvar décrit aussi, souvent et avec une limpidité rare, son rapport extrêmement conflictuel avec la langue française, que, malgré son jeune âge (Varvar arrive à Marseille au printemps 1926), elle se refusera, en son for intérieur, à apprendre, se résignant au fil des ans à une sorte de balbutiement humiliant, continuant pourtant à nourrir l’espoir secret de rentrer dans la terre de ses ancêtres.
C’est seulement une fois que ses enfants eurent constitué leurs familles, hélas mixtes, que cette femme décide de bien apprendre cette langue, en suivant des cours du soir, et elle nous le raconte dans le troisième avant-dernier chapitre, significativement intitulé « Assimilation » : moment dramatique de vérification de ses propres racines dans une terre d’adoption.
C’est par d’autres mots que se traduit, d’après elle, l’échec de l’éducation qu’avec son mari Assadour, elle avait amoureusement transmise à ses enfants et à l’instruction desquels elle s’épuisait, même s’ils la complétèrent par des études universitaires. En fait, dès que fut garantie, grâce à de lourds sacrifices, la survie physique, particulièrement épuisante lors du premier après-guerre et durant l’occupation nazie, la sauvegarde de sa propre identité ethnique, à l’exclusion de toute autre, devient le but fondamental de son existence et se manifeste à travers les pratiques domestiques traditionnelles, l’alimentation exclusivement arménienne, les soirées faites des récits de la tragédie de son peuple, outre le fait qu’à la maison l’on ne parlait qu’arménien.
C’est au nom de cette conviction que Varvar et Assadour, après la Seconde Guerre mondiale, furent parmi les premiers à s’inscrire au convoi de rapatriement pour l’Arménie soviétique, suivant d’instinct le projet patronné par l’URSS (soutenu aussi par toutes les organisations politiques de la diaspora et aussi de l’Eglise), lequel instrumentalisait en réalité habilement les revendications patriotiques des Arméniens eux-mêmes « pour exercer des pressions sur la Turquie de façon à obtenir la révision du Statut des Détroits et, peut-être, le rétablissement des frontières de l’empire russe avant Brest-Litovsk », comme l’ont démontré Marc Ferro et Claire Mouradian dans leur contribution à l’Histoire des Arméniens [Storia degli Armeni] (éd. Guerini & Associati, 2002). Par bonheur, les époux Tachdjian ne tombèrent pas dans ce piège, qui conduisit, entre 1946 et 1949 seulement, plus de 100 000 Arméniens vers la mère patrie pour un véritable « exorcisme de ce cataclysme du génocide et de l’exil forcé », lequel, en réalité, n’eut pas lieu et ne produisit qu’une nouvelle marginalisation, étouffant cette petite république.
Le fait demeure néanmoins que les mariages mixtes de Njteh et d’Alys et la transmission de la langue maternelle, paradoxalement manquée de la part de Jirayr, sont vécus par Varvar comme une blessure ouverte, tout comme le chagrin et le sentiment de culpabilité d’avoir survécu au massacre, pareil à une trahison suprême, même s’il est « inévitable », de même qu’elle est prompte à se corriger elle-même dans son journal ; chose compréhensible d’ailleurs, dans le cadre plus général de la diaspora arménienne en France, où la tendance, au début même des ces années 20, est à la constitution de groupes très concentrés de « compatriotes », dans les périphéries de ces zones industrielles réceptives, qui constituent aujourd’hui encore les noyaux historiques des communautés : Marseille, Paris et Lyon.
Dans les petites maisons surpeuplées de cette époque, les familles, quand le destin avait été particulièrement généreux, se recomposent en partie et font face avec courage au désastre économique et psychologique auquel les a contraint le génocide. Varvar raconte – dans cette reconstruction inattendue et pourtant douloureuse d’une famille par l’intermédiaire de sa sœur survivante Iersapeth – son déchirement entre le « sentiment de précarité et de discontinuité des lieux », par rapport à ceux qui y sont nés, et le tic-tac de la machine à coudre, près de laquelle elle travaille des heures durant, même la nuit, et près de laquelle elle raconte à ses neveux « une petite histoire, une chanson, quelque chose d’insolite et de curieux, en arménien ». Elle ne s’improvise pas chanteuse, mais fait vraiment revivre à travers elle, dans sa langue maternelle, ce qui restait de plus tendre et merveilleux de son enfance, depuis les histoires de grand-mère Caterina – ces « pays lointains et magiques » qui tiennent en haleine les enfants, leurs yeux écarquillés – jusqu’à cette poésie apprise dans l’orphelinat de Sivas, la première que ses fils apprendront, et sa préférée, à en juger par la mémoire de fer qui la recompose :

Je suis un enfant arménien
De race arménienne.
Je parle la langue de Hayg Aram.
Je n’ai ni trône,
Ni couronne d’or,
Ni diamants.
Mais riche est mon cœur.

Ce texte apparaît plus d’une fois dans le journal, servant toujours à définir une fonction d’empreinte, attribuée à la langue et plus généralement à la figure féminine, précisément parce que la langue et l’écriture sont par excellence des lieux de mémoire et que cette femme, imprégnée plus que jamais de son rôle traditionnel, travaille et vit à la maison, représentant elle-même cette maison. Mais en dehors de ce bois de Clamart, qui lui offre fruits et plantes qu’elle intègre au maigre régime de sa petite famille, en dehors de cette soucoupe garnie d’un suave halva encore tout embaumé, que lui ramène de Belleville sa nièce Anna, après un long et fatigant périple en métro, pour le partager avec sa chère tante, dans ce complexe compte rendu de la diaspora de Varvar se détache une hospitalité généreuse, même en ces temps difficiles, envers ses anciennes maîtresses de l’orphelinat de Sivas, qui vivent désormais en France, grâce à la charité affectueuse de leurs anciennes protégées.
Ce lieu, pendant toute la période qu’il représente, est le pivot fondamental du Journal. « A partir de ce moment, et pendant toute ma vie, même si cela faisait sourire mes enfants, j’ai toujours rêvé de l’orphelinat. C’était presque une prison, on y souffrait tantôt de la chaleur, tantôt du froid, on mangeait peu et il fallait obéir et se taire ; et pourtant, sincèrement, mon cœur est resté là-bas, où, grâce aux professeurs arméniens, j’ai retrouvé mon identité et ma dignité face à la vie, que tous ces malheurs avaient affaiblies. » déclare Varvar. Quelque chose de sacré et d’irremplaçable apparaît évident dans le fait de donner / recevoir l’assurance qu’ici l’on vit ; « les têtes rasées, brillantes » de ces orphelines, « propres comme si elles venaient de naître, inquiètes de commencer à écrire, même péniblement, les premières pages d’une vie nouvelle » rencontrent aisément notre compassion, en nous touchant grâce à l’aridité et la lucidité d’analyse qui caractérisent l’écriture du texte, totalement privé de dialogues. Ces « femmes douces et maternelles » - Varvar les qualifie de « bénies » - « qui les ont lavées et rasées de leurs mains charitables , nous émerveillent. Tout comme ces sœurs missionnaires, institutrices, qui, par une heureuse intuition pédagogique, incitent ces petites orphelines à parler de ces « visions horribles qui nous avaient frappées durant la déportation », à exorciser « les hurlements et les pleurs qui marquaient nos nuits ». Maro, Zaruhi, Armineh « aux yeux verts » et tant d’autres nous sont patiemment restituées, une par une, dans cet adieu hébété au bonheur simple de leur enfance, grâce au geste compatissant de l’écoute, que toutes pratiquent dans une tentative nécessaire de purification collective : « Toutes, je pourrais les citer toutes. Elles étaient mes sœurs chéries d’infortune, si proches, que j’aimais tant ! » « Mortes de toutes les morts du monde » comme en témoigna Armin Th. Wegner.
Le travail remarquable de contextualisation, réalisé et expliqué par Alice dans son avant-propos, nous livre une dernière clé de lecture : le texte présenté est nourri, en fait, d’un riche lien épistolaire avec sa mère et de ses souvenirs personnels de l’époque où elle vivait encore avec ses parents en Turquie ; de nombreux détails de cette période s’entrelacent harmonieusement et s’affermissent mutuellement : depuis la grand-mère, Caterina, qui « ressurgit avec douceur » dans la vieillesse de Varvar, nettoyant des lentilles sous un chêne, comme dans ces vers du poète arménien moderne Zahrat ; jusqu’au regard de Varvar dans sa chambre d’enfant, s’émerveillant des dessins et des couleurs du tapis fixé au mur, regard qui trouvera une ultime correspondance dans celui de sa fille, comme elle nous le décrit dans Hayastan (éditions Del Girasole [du Tournesol], 1998), son journal de voyage dans la terre de ses ancêtres, où elle rencontre sa cousine Vartanush, l’unique survivante de sa famille en Arménie.
Comment aussi ne pas être convaincu par ce choix de joindre, dans le riche dossier photographique de ce volume, aux visages des personnes aimées au cours du temps, une page du petit dictionnaire franco-arménien utilisé par Varvar dans les premières années de la diaspora ; l’insistance de ces expressions d’usage semble donner vie à une sorte d’écholalie dépaysante, qui nous demande en même temps à nous aussi d’être les gardiens de ce bonheur fait de malheurs, de toutes ces grappes d’étoiles dans le ciel scintillant de sa première enfance, si proches du regard, dont se souvient toujours Varvar :
« … Je m’appelle …, que voulez-vous ? j’ai besoin de vous parler, j’ai quelque chose à vous dire, parlez-vous français ? … J’ai une prière à vous faire … »

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http://www.unive.it/media/allegato/dep/Recensioni/16-Pietre_sul_cuore.pdf
Traduction de l'italien : Georges Festa - Tous droits réservés
(Paru en 2007, après accord de l'éditeur.)

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