dimanche 15 février 2009

Alexandre Atabekian




Alexandre ATABEKIAN
Arménien anarchiste

Biographie
par Cemal SELBUZ





Un anarchiste sur les routes de la liberté

Dans le dernier quart du 19ème siècle, Alexandre Atabekian fut une figure active de l’anarchisme européen, en particulier au regard du mouvement anarchiste russe et des mouvements révolutionnaires en Arménie. Il publia en arménien et en russe plusieurs opuscules, y compris des essais sur Bakounine, Kropotkine et Errico Malatesta, édités par la Bibliothèque Anarchiste qu’il fonda à Genève.


Max Nettlau rappelle que ce sont les efforts et les sacrifices d’Alexandre Atabekian, qui étudiait alors la médecine à Genève, qui permirent de faire connaître les publications anarchistes en arménien entre 1891 et 1894 (Max Nettlau,
Anarchisten und Syndikalisten, vol. V).

Durant ses premières années de formation (1888-1890), Alexandre Atabekian contribua à la mise en page d’
Hentchak [« Son de cloche »], le périodique du parti social-démocrate Hentchak, que publiait un socialiste arménien, Avedis Nazarbekian. Les articles et les essais d’Hentchak traitaient principalement du génocide perpétré par les Ottomans à l’encontre des Arméniens, de la résistance de ces derniers et des pogroms anti-Arméniens en Géorgie et en Azerbaïdjan.

Atabekian poursuivit ses activités de propagande anarchiste en direction des villages arméniens et ottomans, se mettant en rapport avec des militants et des anarchistes de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), après avoir rejoint le mouvement anarchiste en Europe (1890).


Alexandre Atabekian et l’anarcho-communisme


Les essais rédigés par Pierre Kropotkine en 1879, et qui parurent sur le journal
Le Révolté, suscitaient des actions de révolte individuelle et collective, soulignant l’importance de transformer les grèves en insurrections. Ces essais furent rassemblés par Elisée Reclus et publiés sous le titre de Paroles d’un Révolté à Paris en 1885. Ce pamphlet fut très populaire parmi les jeunes anarchistes de l’époque. Alexandre Atabekian rejoignit de même le mouvement anarcho-communiste, après avoir lu cet ouvrage. Il commença à travailler dans l’ancienne imprimerie ukrainienne Kuzman (qui était le seul lieu accessible aux anarchistes à Genève) afin de rassembler des essais en arménien et en russe.

Il y prépara les brochures suivantes :
Aux Paysans arméniens et Lettre aux Révolutionnaires arméniens par une organisation anarchiste internationale (Max Nattlau, Anarchisten und Syndikalisten, vol. V).

Outre ces opuscules, Atabekian se mit en rapport avec les anarchistes de Genève, Paris et d’Italie. Kropotkine, Max Nettlau, Stoianoff, Peraskiev, Jacques Grave et Jacques Gross-Fulpius figurent probablement parmi les premiers anarchistes qu’il rencontra et avec qui il correspondit. Luigi Galleani, P. Stoianoff et Elisée Reclus (alors recherchés pour leurs agissements lors du 1er mai 1890 à Paris) se rendirent à Genève où ils firent la rencontre d’Atabekian. C’est là où, dans l’imprimerie Kuzman, qu’ils éditèrent le manifeste à la mémoire des anarchiste condamnés à mort à Chicago (11 novembre 1887), manifeste qu’ils affichèrent ensuite dans les rues de Genève.

Atabekian, ainsi que Stoianoff, rencontra Kropotkine à Londres, à qui il fit part de son projet d’envoi d’opuscules en direction de la première organisation anarchiste née en Russie méridionale. De retour à Genève, Atabekian – devenu un typographe expert en création de systèmes d’impression pratiques et multi-usages – transféra son atelier de la typographie Kuzman à son domicile. (Domicile qui deviendra ensuite le lieu où seront conservés les manuscrits de Bakounine. Certains extraits de ces manuscrits seront ensuite publiés sous l’anonymat par Atabekian dans la revue
Les Temps Nouveaux.) C’est lui qui imprima en russe le premier volume de l’oeuvre de Bakounine La Commune de Paris et la notion de l’Etat aux presses de l’Anarchisceskaya Biblioteka [Bibliothèque Anarchiste], qu’il avait créée chez lui (Jaap Kloosterman, Les papiers de Michel Bakounine à Amsterdam - http://www.iisg.nl/archives/docs/bakarch.pdf ).

Parmi ses autres éditions en arménien et en russe aux presses de l’Anarchiceskaya Biblioteka : Kropotokine :
Les Droits politiques (1893), La Décomposition des États (1892), L’Anarchie (1893), Les Minorités révolutionnaires (1894), L’Esprit de révolte (1893 – publié sous forme inachevée par la Fédération Anarchiste) ; Elisée Reclus : A mon frère, le paysan (1893) ; Errico Malatesta : Dialogue avec les paysans (article publié en 1893, avec une préface s’adressant aux Arméniens) ; Jacques Grave : Pourquoi nous sommes révolutionnaires ? (1894) (M. Nettlau, Anarchisten und Syndikalisten, vol. V, p. 481-2).

Dans son article intitulé « Anarchisme et mouvements arméniens dans l’empire ottoman », Anahid Ter Minassian note que sur les premières pages des opuscules publiés par Atabekian figure la mention « Publié avec l’autorisation du Ministère de l’Instruction » (en ottoman) (
Osmanii Imparatorlugu’nda Sosyalizm ve Milliyetcilik 1876-1923, éd. Tuncay, Mete – Zürcher, Erik-Jan).

Ces opuscules circulaient parmi les émigrés arméniens grâce à Stoianoff qui se rendit dans le sud du Caucase, à Istanbul et même en Bulgarie, après avoir été expulsé de Paris. Selon certaines sources, Atabekian tenta de faire parvenir ces pamphlets à Izmir et aussi à Istanbul. (Difficile de savoir s’il le fit à titre personnel ou aidé d’autres camarades. Les archives d’Atabekian sont dispersées sur quatre pays et seule une partie a fait l’objet d’un classement.)


Les massacres perpétrés par les Ottomans contre les Arméniens en 1895 (Sassoun, Samsoun, Zeytoun, entre autres) choquèrent profondément Atabekian. « […] Il fut si remué par ces massacres qu’il fut longtemps incapable de reprendre ses activités, pour autant que je sache. » (M. Nettlau,
Anarchisten und Syndikalisten, vol. V).

Atabekian poursuivit ses études de médecine à Lyon et à Paris. Il obtint son doctorat à Genève en soutenant une thèse sur l’angine. Suite au décret d’expulsion qui lui fut signifié à cause de ses activités précédentes à Paris, il quitta l’Europe, gagnant tout d’abord la Bulgarie, puis l’Iran, dans la région de Rasht, où il restera seize ans.


Hamayankh [La Commune]

Hamayankh
, le premier périodique anarchiste publié en arménien par Atabekian, parut en cinq éditions à Paris en 1894 (Max Nettlau). Le périodique comptait huit pages, les premières contenant des articles sur l’anarchisme et sur les mouvements révolutionnaires arméniens en général, suivis de brèves sur les mouvements anarchistes dans le monde et les événements politiques, à la rubrique « Mouvement révolutionnaire international ». Les articles consacrés aux massacres et à la résistance dominaient dans les opuscules publiés par la F.R.A. Un de ces opuscules, La Résistance au Sassoun et à Mousch, est écrit dans un style lyrique et nihiliste. Outre la publication d’articles de la F.R.A., Hamayankh critiquait aussi les structures autoritaires et centralisatrices des mouvements révolutionnaires arméniens.

Hamayankh était très apprécié des Arméniens immigrés à l’Ouest et dans les Balkans (Max Nettlau). Stoianoff s’efforça de le diffuser en direction des révolutionnaires arméniens arrivés des Balkans, du sud du Caucase et de Turquie.

L’on ne trouve aucun article signé d’Atabekian dans
Hamayankh. Il est possible qu’il ait écrit sous un pseudonyme, suite aux ennuis judiciaires qui suivirent son expulsion de Paris. Anahid Ter Minassian explique l’absence du nom d’Atabekian au bas des articles par une possible précaution par rapport à la répression constante qui frappait les anarchistes.

Hamayankh fut publié aussi dans la région de Rasht en Iran. Selon A. Ter Minassian, la publication d’Hamayankh en Iran doit être attribuée à Atabekian. Le titre du journal reflète les idées anarchistes de son éditeur. Sa date de publication (1880) est assez précoce (Tuncay – Zürcher, op. cit., p. 199). Karekine Levonyan note de même que la première version iranienne de Hamayankh date de 1880 et que l’éditeur était Atabekian (in Armenian Press, 1794-1934). Or la date 1880 est problématique dans le contexte biographique d’Atabekian.

Atabekian naquit à Sushi, Transcaucasie, en 1868, où il vécut jusqu’au terme de ses études secondaires. Plusieurs sources datent sa participation au mouvement anarcho-communiste en 1890 et situent son voyage en Iran après 1896. Ce qui rendrait quelque peu prématuré la publication d’
Hamayankh en 1890. Compte tenu que les autres informations à son sujet dans ces deux sources concordent (excepté cette date), il est très possible que l’année 1880 soit erronée.

La Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.) et les libertaires


« Tu ne peux imaginer quelle sérénité m’apporte en ce moment la profonde amitié d’un compagnon on ne peut plus généreux ! Il a émigré de Constantinople, il risque constamment sa propre liberté, mais aussi sa vie. Il fait partie de ces révoltés incompris. Bien qu’il soit un libertaire en accord avec nos positions, il travaille pour la Fédération Révolutionnaire Arménienne à cause de la faiblesse des libertaires à l’Est. Il n’est pas ici pour perdre son temps. Il est cordonnier. Il travaille de 4 heures du matin à 9 heures du soir pour quelques sous. Il ne désire pas rester ici, car c’est quelqu’un de déterminé et volontaire. Son dévouement à notre lutte est admirable. Il travaille dans les pires conditions pour gagner si peu d’argent ! » (Lettre d’Atabekian à Jacques Gross-Fulpius, adressée de Sofia, 16-28 novembre 1896 – IISG Amsterdam).


La F.R.A. fut fondée à Tblilissi en 1890. Au début, l’organisation se composait d’anarchistes, de socialistes et de nationalistes. Selon la rumeur, Khristaphor Mikaelyan, l’un des fondateurs, fut partisan de Bakounine et se fit toujours l’apôtre de l’action directe et de l’autogestion (A. Ter Minassian). Mikayelian est une icône de la liberté dans la littérature arménienne en raison de son action de militant et de ses essais. De même qu’Atabekian et d’autres libertaires d’Istanbul, il s’était lui aussi rendu en Bulgarie, où il mourut alors qu’il préparait la bombe destinée au sultan Abd ul-Hamid II à Yildiz (in Avetis Aharonian,
Les Combattants).

La bibliothèque « Droshak » [Drapeau] de la F.R.A. possède une riche collection. Les textes de Kropotkine –
L’Esprit de révolte et Appel à la Jeunesse – furent aussi publiés par cette bibliothèque.

Les actions de propagande de la F.R.A. en direction de la population musulmane et ses actions militantes contre le gouvernement ottoman impressionnèrent les intellectuels qui donnèrent naissance au second mouvement des Jeunes Turcs. Cinquante militants armés de la F.R.A. marchèrent contre le siège du gouvernement en 1894 afin de protester contre les massacres frappant la population arménienne. Puis ils prirent d’assaut la Banque Ottomane. Durant toute une journée ce ne furent qu’affrontements armés, fusillades et prises d’otages. Ces faits portèrent à l’attention du monde la question arménienne à l’intérieur de l’empire ottoman, tout en suscitant une grande agitation dans Istanbul. Le style et les méthodes employées lors de cette première constituaient une première à Istanbul. Ce fut peut-être la première action du genre « moderne ». Action qui conduisit les Jeunes Turcs à utiliser de nouvelles méthodes de propagande, tout en s’appuyant sur une organisation basée sur des réunions secrètes. Les Jeunes Turcs prirent possession d’une imprimerie à Galata. Ils diffusèrent ainsi par milliers d’exemplaires les discours d'Abdullah Cevdet.

Les actions de la F.R.A. et les massacres de 1894 et 1895 influencèrent profondément la pensée des intellectuels ottomans. La déclaration des Jeunes Turcs appelait les peuples de l’empire ottoman à une guerre commune contre le régime despotique (Yuriy Asatovic Petrosyan,
JonTurkler, Istanbul, 1974).

Entre temps, un groupe de quatorze anarchistes provenant de divers pays européens et de la F.R.A. commença à se montrer actif à Istanbul (Sukru Hanioglu, Abdullah Cevdet).


Les libertaires arméniens qui travaillaient avec la F.R.A. adressèrent en 1896 une déclaration à l’Internationale Socialiste à Londres.

« Atabekian envoya une déclaration intitulée «
Aux socialistes révolutionnaires et libertaires », signée Les Libertaires Arméniens au Congrès International de Londres (18 juillet 1896). Le même texte se trouve in « Der Sosyalist » (26 septembre 1896). » (M. Nettlau, Anarchisten und Syndikalisten, vol. V, p. 482).

A. Ter Minassian note que les libertaires arméniens insérèrent dans leur déclaration une dénonciation de la participation des Etats européens aux crimes du sultan Abd ul-Hamid, tout en annonçant « l’aube de la révolution sociale » en Orient.


Moscou 1917 – Mort de Piotr Kropotkine


Après avoir travaillé comme médecin en Iran durant de nombreuses années, Atabekian se rendit à Moscou en 1917. On sait peu de choses sur ses années passées en Iran. Il semble qu’il ait rencontré l’Arménien iranien communiste Ardeshir Avanessian, lequel travailla longtemps dans la pharmacie d’Atabekian (source :
Partis socialiste et communiste d’Iran, Organisation et Groupes 1917-1991 – en anglais).

Atabekian participa aux débats sur la Révolution d’Octobre dans le journal
Anarxia (organe de la Fédération Anarchiste). Il y écrivit trente articles, dans lesquels il exprima ses espoirs de transformer la Révolution d’Octobre en une révolution anarchiste, puis ses critiques à l’égard de la prise du pouvoir par les Bolchéviques. En novembre 1917, lorsque ces derniers prirent le contrôle du gouvernement, Kropotkine déclara pour la première fois à son cher ami Atabekian : « C’est la fin de la révolution ! »

Atabekian et G. Sandomirsku créèrent en 1918 une imprimerie organisée sur des bases coopératives. Ils publièrent
Pocin, le premier périodique anarcho-coopératif de Moscou. Tout le travail de composition et de mise en page de Pocin reposait sur les épaules d’Atabekian. Ce périodique publiait les Mémoires et les lettres de Kropotkine qui était très proche d’Atabekian et très estimé de lui. 11 numéros parurent, dont cinq comprenant des articles d’Atabekian relatifs à l’Iran et au Moyen-Orient.

En janvier 1921, auprès de Kropotkine alité chez lui à Dimitrov, se trouvait Atabekian, son médecin et ami. Atabekian ne l’abandonna qu’à son dernier souffle. Après une lente agonie, Kropotkine s’éteignit le 13 avril 1921. La cérémonie officielle préparée par les Bolchéviques fut déclinée par la famille. Ses funérailles furent organisées par un comité d’anarchistes, dont faisait partie Atabekian. Les funérailles de Kropotkine furent l’ultime et la plus grande manifestation anarchiste en Russie.

Un mois après la mort de Kropotkine, la dictature bolchévique réprimait dans le sang la révolte de Kronstadt.
Toute une série d’opérations furent lancées contre les anarchistes dans toute la Russie. Dans les prisons secrètes de la Tchéka (la police secrète russe), les anarchistes furent fusillés et massacrés par dizaines. Des centaines d’autres furent jetés en prison ou déportés en Tchétchénie ou au Kyrgyzstan. Alexandre Atabekian n’échappa pas à la tyrannie bolchévique. Arrêté par la Tchéka en 1920 sous l’accusation d’avoir violé la loi sur la presse, il fut condamné à six mois de camp de concentration. En 1921, de nouveau arrêté, il est condamné à être déporté au Caucase. Suite à l’intervention de la famille de Kropotkine, cette condamnation fut confirmée (Groupe des anarchistes russes exilés en Allemagne :
Répression de l’anarchisme en Russie soviétique. Paris : Librairie Sociale, 1923).

Qu’arriva-t-il ensuite à Atabekian ? Enigme totale. Les sources disponibles à Amsterdam nous apprennent qu’il mourut dans un camp de concentration soviétique en 1940, tandis qu’A. Burkov (d’Erevan) soutient qu’il mourut à Moscou. Selon des sources françaises, il fut contraint à l’exil. Autre source, Paul Avrich, auteur de
Les Anarchistes dans la Révolution russe, affirme qu’Atabekian, comme d’autres anarchistes russes, disparut.

L’on connaît encore trop peu cette vaste littérature, « géographie » constituée de Grecs, de Juifs et d’Arméniens, tels qu’Atabekian. Outre le fait que nombre de ces publications se trouvent dans des pays différents, les rares exemplaires répertoriés, subsistant en Turquie, n’ont encore été ni rassemblés ni classés. Le discours de cette « géographie » ou de ces « territoires » qui semble « parfait » doit désormais s’affranchir des préjugés politiques. Nous publierons prochainement d’autres études et articles d’Atabekian.

__________


Article paru à l'origine en turc dans la revue bi-hebdomadaire anarchiste
Ozgur Hayat. Traduit en anglais par Deniz Keskin et publié dans le numéro 25 (juillet 2006) d’Abolishing the Borders from Below [Abolir les frontières à la base], journal anarchiste d’Europe de l’Est.

Source :
http://www.anarkismo.net/newswire.php?story_id=3771
(en anglais)
Cliché : http://meta.anarchopedia.org
Traduction française : G. Festa – 02.2009 – Tous droits réservés.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.