jeudi 5 février 2009

Baskin Oran - Interview


Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2008, d'un important entretien de Baskin Oran avec Khatchig Mouradian. Entretien qui permet de saisir les enjeux actuels en Turquie, même si l'on peut ne pas partager toutes les hypothèses développées.


Entretien avec Baskin Oran :
" Autant d’ignorance n’est possible qu’à cause de l’éducation. "
par Khatchig Mouradian
(The Armenian Weekly, 12.07.2008)
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Le 30 mai dernier [2008], le professeur Baskin Oran, militant de longue date pour les droits de l’homme en Turquie, reçoit un courriel des Brigades de Vengeance Turque, un groupe responsable de l’assassinat d’un éminent défenseur des droits de l’homme en 1998. Ce courriel contenait des menaces de mort et des injures visant Oran et les Arméniens. Le texte ressemblait à celui que reçut le journaliste turc arménien Hrant Dink avant d’être abattu l’année dernière, le 19 janvier, à Istanbul.
Inquiet du fait que cet entretien, conduit en mai, puisse causer d’autres problèmes à Oran en Turquie, j’ai décidé de différer sa publication et d’en suspendre la transcription. Je l’adressai néanmoins à Oran, avec une note expliquant mon hésitation à le publier. Ce sont mes mots, me répondit-il, et ils ne changeront pas à cause des menaces.
Baskin Oran contribue régulièrement à Agos, le journal de Dink, et à Radikal en Turquie. Contrairement à Dink, il n’utilise pas le terme de " génocide " lorsqu’il se réfère aux massacres des Arméniens lors de la Première Guerre mondiale. Et pourtant, loin d’être un négationniste, Oran critique ouvertement la négation par l’Etat turc des souffrances endurées par les Arméniens. Il pense aussi que les résolutions sur le génocide arménien dans des pays comme les Etats-Unis rendent plus difficile le travail des démocrates turcs en matière d’éducation de l’opinion turque au sujet de 1915.

Khatchig Mouradian : Lorsque tu parles des tabous dans la société turque, tu cites souvent Sakalli Celal [Celal le barbu] qui disait : " Autant d’ignorance n’est possible qu’à cause de l’éducation. " Peux-tu nous dire en quoi l’éducation encourage l’ignorance ?

Baskin Oran : Tout Etat-nation se construit principalement au moyen de deux instruments : le service militaire obligatoire et l’éducation nationale. Dans le cadre de cet enseignement, on n’arrête pas de te dire ceci ou cela, et tu finis par le croire parce que c’est un véritable lavage de cerveau. Enseigner quelque chose ne signifie pas enseigner telle chose, cela signifie aussi ne pas enseigner telle chose. Et c’est le cas en Turquie au sujet des massacres de 1915.
J’ai entendu parler de 1915 pour la première fois aux Etats-Unis, à l’âge de 18 ans, de la part d’un de mes amis qui s’appelait Bob Harabedjian. C’était un gars très drôle. On avait des voitures différentes, mais on s’arrêtait au feu rouge. On était étudiants. Il me disait en plaisantant : " Sale Turc, tu as tué mes grands-parents ! " Je lui disais : " Casse-toi, bâtard ! " Et on continuait notre route. Naturellement, j’oubliais l’incident le jour même. C’était en 1964. Puis, on a commencé à en entendre parler en 1973, au moment des attentats de l’ASALA. Comme si on était réveillé à 4 heures du matin, non par une radio, mais par une bombe placée sous le lit. On s’est tout de suite dit : " Mais qu’est-ce qu’ils fichent, ces assassins ? " Ce qui ne nous a pas amenés à étudier les événements de 1915. Au contraire, on ressentait seulement une très vive réaction vis à vis de l’assassinat de ces diplomates, des gens totalement innocents.
Plus tard, en particulier quand la candidature de la Turquie est devenue officielle en 1999, on a commencé à lire des publications de Taner Akçam et d’autres membres de la diaspora arménienne. On a alors beaucoup appris sur ce qui s’est passé en 1915-1916.
Mais avec le temps, le mot " génocide " a été prononcé tant de fois que deux voies parallèles s’ouvrirent à nous : la première, apprendre ce qui s’était passé en 1915 ; la seconde, réagir au mot " génocide ". Car pour les Arméniens " génocide " signifie une chose : 1915. Mais pour les Turcs cela signifie aussi une chose : 1933-1945. Ce qui veut dire que dans l’esprit des Turcs, les Arméniens leur disent : " Ton grand-père était un nazi. "
D’autre part, un courant de la diaspora a tenté (et tente) de faire obstacle à la candidature de la Turquie à l’Union Européenne. Pour nous, démocrates turcs, c’était (et c’est) inacceptable car cette candidature était (et est) une opportunité unique pouvant nous permettre d’apprendre ce que l’on nous a caché jusqu’à présent. Les lois appelées " Mesures d’harmonisation avec l’Union Européenne ", mises en œuvre entre 2001 et 2004, ont été une bénédiction pour la démocratie en Turquie, et n’ont été rendues possibles que grâce à cette lumière que l’on aperçoit à l’autre bout du tunnel. Autrement dit, une adhésion au bout de quinze ans.
Pour résumer, nous avons affaire à un cas typique de dialectique : la diaspora nous a appris, à nous les démocrates turcs, ce que nos " grands-parents " avaient fait, et ce faisant, nous a empêché (et nous empêche) de le faire savoir à notre peuple. Les gens se bouchent les oreilles lorsqu’ils entendent le " mot G ". Je n’ai personnellement aucune objection à ce que l’on qualifie les horreurs de 1915 de " crimes contre l’humanité ", par exemple. Mais le terme est totalement contreproductif en Turquie.
Lorsque les attentats à la bombe d’Orly suscitèrent l’inquiétude de l’Ouest, la diaspora mit fin à sa stratégie terroriste et lança les " lois arméniennes ". Stratégie très sensée. Mais dans ce cas particulier, la diaspora n’a pas été capable de modifier la formule " Ce fut un génocide " et de la remplacer par un discours plus sophistiqué, nous empêchant ainsi d’enseigner ces faits à notre peuple.
Mais comment comprendre, me diras-tu, l’état d’esprit des Arméniens ? Ne t’en fais pas ! Nous savons ce qu’il en est car nous nous sommes documentés et nous avons appris auprès d’Arméniens de Turquie, tels que Hrant [Dink]. Nous savons pourquoi ce mot est sacro-saint. Parce que les Arméniens n’ont pas pu pleurer librement leurs morts, seule manière de répondre à leurs attentes. Jamais ils ne pourront se défaire d’un sentiment de revanche tant que l’Etat turc continuera à nier les faits. J’ignore ce qu’il en est ailleurs dans le monde, mais au Moyen Orient pleurer ouvertement ses morts est la seule manière dont nous disposions pour nous libérer l’esprit. C’est ainsi.
Mais n’oublions pas que Hrant, le spécialiste le plus important des rapports turco-arméniens, a dit : " Les Turcs comme les Arméniens sont malades ; les premiers, de paranoïa ; les autres, de traumatisme. " Les musulmans ont anéanti les Arméniens (et la civilisation en Anatolie), et maintenant nient tout en bloc. Ce qui rend malades les Arméniens. Et les Arméniens n’ont de cesse de recourir à une même formule, ce qui rend malades les Turcs.

Khatchig Mouradian : Peux-tu préciser la question arménienne dans le contexte du problème plus large des " choses tues " en Turquie ?

Baskin Oran : L’Etat turc et l’Etat ottoman n’ont jamais recouru à des solutions rationnelles, s’agissant de problèmes majeurs : à partir de 1915, les massacres des Arméniens ; à partir de 1924, la question de l’islam ; à partir de 1925, la question kurde ; à partir des années 1950, la question de Chypre. Nous, les Turcs, avons l’habitude des cadavres enfermés dans les placards, comme disent les Français, ou de les cacher sous les tapis, comme disent les Turcs. Et bien sûr, ils pourrissent et commencent à empester l’air. Maintenant, ils sortent tous du placard, principalement parce que nous essayons d’entrer dans l’Union Européenne. Nous devons donc faire face à tous ces problèmes un par un, sans quoi nous ne pourrons dire que nous sommes européens. Mais nous sommes épouvantés. Trois zombies au moins nous poursuivent !
Voilà ce que l’Union Européenne et la partie arménienne devraient comprendre. Dans l’esprit des Arméniens, il n’y a qu’un seul problème ; mais dans celui des Turcs existent plusieurs questions problématiques devant être résolues. Et chacune d’elles est liée à la suivante. Une fois que tu décides de régler un problème, tu dois ouvrir ton esprit, et une fois que tu l’as fait, tout arrive en même temps.
C’est bien sûr notre faute. Nous n’avons jamais réglé quoi que ce soit. Mais si les Arméniens, les peuples de l’Union Européenne, etc, ne comprennent pas cela, toutes les parties concernées vont continuer à souffrir pendant longtemps et en pure perte. Maintenant, si les faucons de la diaspora préfèrent faire durer ces souffrances pour des raisons qui leur appartiennent, ce qui est compréhensible, c’est une option bien sûr. Mais je doute que ce soit la bonne.

Khatchig Mouradian : Parle-nous des relations de la Turquie avec l’Arménie. A plusieurs reprises, tu as parlé d’une opportunité manquée en 2000.

Baskin Oran : Fin 2000, le ministère des Affaires Etrangères, l’instance étatique la plus rationnelle en Turquie parce que la plus occidentalisée, a proposé un plan pour commencer à résoudre le problème arménien en trois étapes initiales : 1) Le commerce frontalier avec l’Arménie serait encouragé. Des facilités portuaires (Trabzon, selon toute probabilité) et d’autres avantages économiques seraient accordés afin d’alléger les difficultés économiques de l’Arménie et diminuer l’influence des ultras ; 2) Un processus serait lancé afin de débattre des massacres arméniens dans un cadre universitaire ; 3) Les problèmes de la minorité arménienne en Turquie seraient pris en charge.
Présidait à cela l’idée de normaliser la vie en Arménie et donc d’inciter les Arméniens à avoir des relations normales avec la Turquie. Ainsi les pressions exercées sur la Turquie auraient cessé.
Le nationalisme est l’idéologie des époques malheureuses. Si vous endurez des épreuves, vous devenez un nationaliste. C’est comme un analgésique. Les deux parties se sentent actuellement sous pression, et si elles entretenaient de meilleures relations économiques, chacune s’en porterait mieux. Les gens partent de Kars, tout comme ils quittent l’Arménie. Alors pourquoi ne pas ouvrir la frontière, afin de permettre à l’Arménie de disposer de produits moins chers et aux producteurs de Kars de gagner de l’argent ? Ce serait gagnant-gagnant. Mais le premier ministre Bulent Ecevit tua dans l’œuf cette proposition, en disant : " Demandons d’abord à l’Azerbaïdjan ! " Vous vous doutez naturellement de la réponse de l’Azerbaïdjan, et la proposition fut enterrée. Et maintenant que le pétrole azerbaïdjanais coule à flots vers Mersin, c’est encore plus difficile sur le plan économique.
Je pense personnellement que toute solution passe par une normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie. Mais il y a des obstacles. Je me contenterai de les citer, sans trop m’appesantir : 1) l’opinion publique en Turquie ; 2) l’Azerbaïdjan ; 3) la diaspora arménienne.
Si l’on s’attend à ce que la Turquie se plie aux souhaits des Arméniens sur un claquement de doigts, cela n’arrivera pas. Il faut procéder par étapes.

Khatchig Mouradian : Parle-nous de ce qui a conduit à 1915.

Baskin Oran : Les Turcs devraient savoir ce qui s’est passé en 1915 et accepter les faits. D’autre part, de même que 1915 n’a pas commencé en 1915, les Arméniens devraient en apprendre davantage sur la période qui commence à partir de 1850.
Au milieu des années 1850, les Circassiens musulmans furent chassés de la Russie chrétienne après la défaite du cheikh Shamil. Réduits à l’état de misère, ils trouvèrent refuge dans l’empire ottoman. La façon la plus simple pour eux de se nourrir fut de piller ceux qui avaient quelque chose et qui étaient sans protection, à savoir les Arméniens d’Anatolie orientale, qui se trouvaient être aussi chrétiens.
Pratiquement à la même époque, les Kurdes se mirent à faire de même. Les chefs des tribus kurdes se révoltèrent (1806-1843) contre la politique centralisatrice du Tanzimat et furent finalement défaits. Le dernier et le plus puissant d’entre eux, Bedirhan Bey, fut exilé en Crète. Les Kurdes perdirent ainsi leur hiérarchie tribale et commencèrent à tuer la poule aux œufs d’or, au lieu de continuer à faire ce qu’ils faisaient depuis des siècles : collecter ces œufs d’or une fois l’an, autrement dit collecter l’impôt annuel de " protection " auprès des Arméniens, qui étaient à la fois bien plus prospères et affaiblis que les musulmans pour toute une série de raisons.
Sous la pression des Circassiens émigrés et des Kurdes, les Arméniens se plaignirent à Istanbul auprès du Patriarcat arménien, de l’Amira (la bourgeoisie et la noblesse arménienne qui étaient en très bons termes avec l’administration ottomane) et du sultan. Aucun d’entre eux n’y prêta attention. Le Patriarcat ne s’en préoccupa que lorsque Khrimian, originaire de Sivaz, devint Patriarche (et c’est pourquoi la question arménienne est aussi le produit d’une lutte des classes). Le sultan s’en serait inquiété, s’il ne s’était lui-même trouvé dans une situation pire que celle du Patriarche. Il ne pouvait donner aux Kurdes, ses coreligionnaires musulmans, l’impression qu’il protégeait des non musulmans contre des musulmans, en particulier parce que les musulmans dans l’empire devenaient déjà hystériques au sujet du discours égalitaire du Tanzimat. De plus, les puissances occidentales étaient trop heureuses d’utiliser les doléances des Arméniens d’Anatolie pour s’ingérer dans les affaires intérieures de l’empire. La fameuse " Question d’Orient " devint la " Question arménienne ".
Dans ce chaos, les jeunes bourgeois arméniens, déjà imprégnés d’idéologie nationaliste et même narodnik [populiste] / anarchiste dans des villes telles que Saint-Pétersbourg, Paris, Genève, etc, estimèrent que la seule manière de survivre était de créer des groupes et des partis révolutionnaires, et de s’en prendre aux villages musulmans. Ce qui ulcéra tant les musulmans d’Anatolie orientale que le sultan. Qu’ils le veuillent ou non, les révolutionnaires arméniens rappelèrent en tous points à l’administration d’Istanbul le " modèle bulgare ", à savoir une stratégie de mise en place d’affrontements armés afin d’attirer l’attention des grandes puissances, obtenir tout d’abord l’autonomie, puis l’indépendance.
Ainsi, de même qu’existe maintenant plus d’un zombie poursuivant la Turquie, plus d’un spectre poursuivait alors l’empire ottoman : les Russes à l’est (appelé Moskof, méprisé et redouté) ; et les puissances occidentales (chacune d’elles voulant s’approprier la part du lion dans un empire promis tôt ou tard au démembrement). Sans compter les problèmes économiques, naturellement.
Dans de telles circonstances, Abd ul-Hamid II, fin stratège, pensa trouver une solution en créant en 1890 les régiments hamidiens afin d’écraser dans l’œuf quatre foyers de révolte d’un seul coup : supprimer les désordres des Arméniens ; faire le bonheur des musulmans égarés par le Tanzimat ; alimenter la rivalité parmi les Kurdes (seules quelques tribus sunnites sélectionnées y furent admises) ; et priver les grandes puissances de tout prétexte d’intervention.
C’est alors que débuta véritablement la tragédie des Arméniens en Anatolie orientale. Jusqu’alors, les massacres étaient sporadiques et localisés, et même mutuels, quoique dissymétriques. Mais lorsque les régiments intervinrent, le massacre fut institutionnalisé.
L’Etat tue en cas de soulèvement armé. Mais l’Etat ottoman fut plus cruel à l’égard des non musulmans – en particulier s’ils étaient considérés comme un " instrument " des puissances chrétiennes étrangères. Souviens-toi que ces dernières utilisèrent la " Question d’Orient ", puis oublièrent totalement les Arméniens lors du traité de Lausanne !
Ce fut encore pire lorsque le Comité Union et Progrès (CUP) entra en scène, ajoutant son idéologie turquiste et même touraniste à ces menaces. Plusieurs facteurs opéraient de concert pour anéantir les Arméniens, à commencer par une panique dominante dans l’esprit des responsables du CUP. Conséquence des guerres balkaniques de 1912 en particulier, l’empire s’était réduit à l’Anatolie et " maintenant les Arméniens le vendent aux Russes ", prétextaient les responsables du CUP.
Résumons : 1915 fut une honte pour l’humanité. Mais cela ne débuta pas en 1915. La période 1839-1915 doit être étudiée globalement. Les Turcs évitent 1915 et les Arméniens évitent la période qui précède. Or rien ne doit être laissé à part.

Khatchig Mouradian : Pendant des années, tu as été à la pointe de la lutte pour les droits de l’homme et la démocratie en Turquie, en dépit de tous les obstacles. Qu’est-ce qui t’a fait et te fait tenir ?

Baskin Oran : Ma conscience, bien sûr. Disons aussi ma spécialisation dans le domaine du nationalisme et des minorités.
Ce qui ne veut pas dire que je sois né comme ça. Au contraire, j’ai été très influencé par le nationalisme turc (Sakalli Celal) [Celal le barbu] jusqu’aux années 80, bien que je sois devenu de gauche tout en étudiant à la Mulkiye (Institut de Sciences Politiques). C’est en 1982, je crois, que j’ai commencé à travailler sur les Turcs de Thrace occidentale, en Grèce. Cette minorité bénéficia d’une protection au titre de l’article 45 du traité de Lausanne, qui stipulait que les droits accordés aux non musulmans en Turquie (articles 37 à 43) s’appliquaient aussi aux musulmans en Grèce. Crois-tu qu’à l’époque je n’étais pas conscient de la situation des non musulmans en Turquie ? C’est ainsi que j’ai étudié progressivement les non musulmans et les Kurdes.
Maintenant, pour moi et mes amis démocrates, le milieu des " opprimés et exclus " s’est élargi. Nous avons pu mettre cela en action durant notre campagne pour un " candidat commun de gauche indépendant " lors des législatives de juillet 2007. Nous avons alors déclaré trois choses inédites. Nous avons dit : " Lorsque la gauche se fit connaître en Turquie au début des années 1960, elle parlait uniquement au nom du prolétariat, de la classe ouvrière. Dans les années 1970, nous avons hésité à ajouter un deuxième élément opprimé et exclu (malgré nous, car nous étions franchement kémalistes) : les Kurdes. Mais après les années 1980, de nouvelles catégories de populations opprimées et exclues sont apparues ou nous sont apparues : les Alévis, les non musulmans, les Roms, les homosexuels… Maintenant, si nous voulons dire que nous sommes de gauche, nous devons être les porte-parole de toutes ces catégories d’opprimés et d’exclus. "
Nous avons dit aussi, ce qui, à mon avis, était encore plus neuf : " Jusqu’à maintenant, tous les exclus et les opprimés ne défendaient que leur communauté. Maintenant ils ne doivent pas seulement se défendre eux-mêmes, mais mutuellement. C’est la seule manière pour eux d’éviter d’être exclus et opprimés : les socialistes défendront les Kurdes, les Kurdes les Arméniens, les Arméniens les homosexuels, les homosexuels les Alévis, les Alévis les Roms, etc. " Je te rappelle que cette approche ressemble beaucoup à celle de Hrant [Dink].
Troisième chose que nous disions durant cette campagne (et j’en viens à mon point) : " Nous en appelons aussi à ceux qui ne sont ni opprimés ni exclus, mais qui ont une conscience ! " Et c’est là où la conscience entre en scène.
Je suis un Turc blanc. En Turquie, être turc ne veut pas dire être d’origine turque. Cela signifie être un musulman turc (car le système du millet, qui fut juridiquement aboli en 1839, perdure toujours dans les mentalités musulmanes). Un WASP turc a besoin de toujours plus de qualifications pour être un Turc maqbul [NdT : acceptable], c’est à dire un Turc jouissant de la confiance et de l’estime des élites. Ce Turc se doit d’être Hanefi [orthodoxe] (et non Shafi – la plupart des Kurdes sont Shafi) ; d’être sunnite (contrairement aux Alévis) ; musulman (contrairement aux non musulmans) ; et Turc (contrairement à ceux qui ne disent pas qu’ils sont turcs). Couronnement de toutes ces qualifications, tu dois être enfin un laïc.
Je suis un Turc blanc, mais avec une conscience. Tous ceux qui ont une conscience d’honnête homme devraient faire de même. Je ne gagne rien à défendre les droits de l’homme et des minorités en Turquie. Je n’obtiens que des problèmes. J’ai été limogé quatre fois de la fonction publique lors de deux coups d’Etat militaires. La première fois, ce fut en 1971 et je suis revenu un an après sur ordre du tribunal. Fin 1982, j’ai été licencié trois fois et à chaque fois, j’ai été réintégré sur ordre d’un tribunal. Maintenant, j’ai des caméras de surveillance et des barbelés à domicile. Mais si je ne m’exprimais pas et si je n’écrivais pas comme je le fais en ce moment, comment pourrais-je trouver le sommeil ? Comment pourrais-je me regarder en face ? Comment pourrais-je regarder mon épouse ? C’est aussi simple que ça, [alors que] défendre les droits des Arméniens aux Etats-Unis ou en France c’est du gâteau !

Khatchig Mouradian : Tu as parlé de tribunal. Comment vois-tu les tribunaux en Turquie aujourd’hui ?

Baskin Oran : C’est le bazar maintenant. Les gens montrent leur véritable visage lors des épreuves et quand ils ont peur. En Turquie, l’appareil judiciaire se sent menacé. Ce n’était pas le cas lors du coup d’Etat de 1971. Et une fois passé l’effet du coup d’Etat de 1980, ils ont été instrumentalisés pour ramener des gens comme moi à leurs chères études – appliquer les lois, et rien d’autre. Maintenant ils se sentent menacés par tous ces zombies. En turc, nous avons un proverbe : " Si le sel pue, alors il n’y a rien à faire " Maintenant le sel c’est l’appareil judiciaire. Quand des gens comme moi étaient virés de leur travail, la justice représentait l’ultime recours. Maintenant elle m’applique les articles 216 et 301/2 pour avoir écrit un rapport intitulé " Minorité et droits culturels ", rapport commandé au titre de l’article 5 des arrêtés du Conseil Consultatif sur les Droits de l’homme, rattaché au Premier ministre. Nous n’avons donc fait que notre travail.
J’ajoute que cette accusation au titre de l’article 301/2 (outrage à la justice) est risible (j’ai exposé tout ceci en détail dans le Regent Journal of International Law), mais celle qui s’appuie sur l’article 216 est inconcevable ! Cet article fut promulgué dans le cadre des Mesures d’Harmonisation avec l’Union Européenne, visant à mettre fin aux discours de haine contre les populations défavorisées… et ils me l’ont appliqué (" propagation de haine et de ressentiment au sein de la population ") !
Tu auras noté qu’il y a beaucoup de similitudes entre la situation de la Turquie en 1914 et celle de 2008 du point de vue des craintes perçues. Les sujets de cette crainte sont naturellement très différents, mais leur perception est tout aussi vive : les zombies vont venir nous manger. Les zombies actuels de " l’islamisme ", du " kurdisme " et du " génocide ".
En un sens, tout ce tapage tente de se substituer à la peur que causait le communisme, qui a malheureusement disparu. Mais ce n’est pas uniquement " à cause de l’éducation ", pour citer à nouveau Sakalli Celal). Les gens de la rue ressentent fortement une grande insécurité à cause des profonds changements économiques, sociaux et politiques que vit le pays.
La Turquie traverse la seconde révolution modernisante de son histoire. La première, sous le nom de kémalisme, s’est produite dans les années 1920. Elle permit une transition d’un empire semi-féodal vers un Etat-nation moderne, d’une communauté vers une nation, de sujet du sultan à citoyen de la république. Maintenant la Turquie vit un processus difficile d’achèvement de cette métamorphose. Passer d’un Etat-nation moderne, assimilateur et/ou discriminateur par définition, à un Etat démocratique ; passer d’une nation ethniquement et religieusement définie au concept de citoyenneté défini par le libre choix de l’individu ; passer de citoyen " obligatoire " - l’Etat lui déniant son identité intime, à citoyen dont l’identité intime est reconnue et respectée par l’Etat. Cela n’est possible que grâce à l’espérance liée à la candidature de la Turquie à l’Union Européenne.
Le plus intéressant dans tout ceci c’est le changement radical de position des acteurs : la révolution par le haut du kémalisme rencontra une réaction religieuse de l’islam dans les années 1920. Maintenant une seconde révolution rencontre la réaction nationaliste des kémalistes, connue sous le nom de " paranoïa de Sèvres ". Cette paranoïa, dont j’ai déjà parlé, se caractérise principalement par un discours sur l’islamisme, la cause kurde et le génocide. Le CHP (Parti de la République du Peuple) et l’armée turque en sont les porte-parole.
Cette seconde révolution est donc plus ardue que la première, car les kémalistes, victorieux d’une guerre de libération, n’avaient pas d’opposants organisés face à eux dans un cadre autocratique. Mais aujourd’hui les fils de ces kémalistes alors révolutionnaires s’efforcent de préserver la situation qui était la leur en 1930.
Mais grâce à une société civile émergente, qui n’existait pas auparavant, cette seconde révolution a beaucoup de chances. En dépit de certains obstacles, naturellement : certaines erreurs grossières des islamistes, terrorisme du PKK et son de cloche d’une partie de la diaspora.

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Traduction Georges Festa - Tous droits réservés - Paru en 2008, après accord de The Armenian Weekly
Cliché Baskin Oran : © http://www.internethaber.com/images/news/40270.jpg

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