dimanche 22 février 2009

Déviation - Inknaguir

© www.inknagir.org




Deviation : Anthology of Contemporary Armenian Literature [Déviation : anthologie de la littérature arménienne contemporaine] est un ouvrage de 300 pages publié en anglais par le Cercle littéraire Inknaguir d’Erevan, en Arménie. Il comprend onze auteurs : Vahan Ishkhanyan, Karen Karslyan, Lusine Vayachyan, Krikor Beledian, Marine Petrossian, Gaguik Kilikyan, Arman Krikorian, Violette Krikorian, Garun Aghajanyan, Nancy Agabian, Marc Nichanian. L’ouvrage est en vente à la librairie-café Artbridge d’Erevan.
Cette publication a obtenu le soutien de la Fondation Prince Claus des Pays-Bas pour la Culture et le Développement. De nombreux textes inclus dans cette anthologie ont paru dans la revue littéraire Inknaguir [Autographe] – http://www.inknagir.org. L’ouvrage a été compilé par Vahan Ishkhanyan, journaliste à ArmeniaNow et président du cercle littéraire Inknaguir, et Violette Krikorian, poétesse et rédactrice de la revue Inknaguir. Des nouvelles d’Ishkhanyan et des poèmes de Krikorian figurent dans ce volume.

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Des manuscrits de fonds de tiroirs brisés
Préface de l'ouvrage
Déviation : anthologie de la littérature arménienne contemporaine

par Violette Krikorian



Au milieu des années 1990, un groupe d’écrivains en arménien ont commencé à écrire une littérature « fonds de tiroirs », qu’ils savaient ne pas pouvoir éditer. De quoi s’agissait-il ?
Le concept de littérature « fonds de tiroirs » est apparu pour la première fois durant la perestroïka, se référant à des œuvres que leurs auteurs dissimulaient dans des tiroirs, sachant fort bien qu’elles ne passeraient pas la censure soviétique et ne trouveraient pas d’éditeurs. En Arménie, comme partout ailleurs en Union Soviétique, il s’agissait d’œuvres traitant surtout de la répression stalinienne, s’intéressant à des thèmes étroitement nationaux, tandis que la littérature arménienne de diaspora s’en prenait au diktat idéologique et esthétique soviétique.
Dix ans après la dissolution de l’Union Soviétique, les « fonds de tiroirs » ont conservé leur statut de lieux cachés de libre expression. Beaucoup de temps s’est écoulé depuis l’effondrement de l’Union Soviétique et la disparition de la censure officielle. Et néanmoins la censure perdure dans les mentalités et parmi ceux qui régissent le monde littéraire : les institutions héritées de l’époque soviétique (l’Université, les départements de littérature, les éditeurs et les associations de style stalinien, qu’incarne l’Union des Ecrivains Arméniens). Substituant un agenda national à l’idéologie soviétique, tout en desserrant quelque peu l’étau, ils continuent à monopoliser par défaut le monde des lettres. Ajoutons à cela le fait que toute publication littéraire n’a pour public que les auteurs et leurs confrères. La littérature n’a ainsi jamais la chance d’échapper à ces étroits cercles de lettrés. Un de mes poèmes, publié dans Grakan Tert [Revue Littéraire], organe de l’Union des Ecrivains, provoqua un tel tumulte parmi les écrivains et les critiques littéraires qu’ils firent appel à notre Président pour en exiger la censure. L’Etat s’avéra plus tolérant, mais je découvris que l’obstacle essentiel à la littérature arménienne n’est pas tant le gouvernement de ce pays que son élite littéraire et intellectuelle. Cet incident me révéla avec évidence que, pour créer un environnement littéraire empreint de liberté, il était essentiel de créer une revue littéraire en dehors de cet environnement, se prémunissant ainsi de tout contrôle et des préjugés.
Et les « fonds de tiroirs » sont entrés en éruption. En 2001, avec un confrère écrivain, nous avons créé un lieu littéraire, Bnaguir [Manuscrit/Original] ; cinq ans plus tard, en 2006, lorsque Bnaguir cessa d’exister, un autre lieu, né de mes publications, Inknaguir [Autographe], prit sa place. Tous deux provoquèrent quelques scandales : deux des cinq libraires d’Erevan spécialisées en littérature refusèrent de diffuser le quatrième numéro de Bnaguir, le second numéro d’Inknaguir fut rejeté de toutes parts, exceptés deux cafés littéraires nouvellement établis. Nous avons ouvert bien des vieux tiroirs et il s’avéra que les textes interdits de la littérature arménienne dépassent de beaucoup le récit des répressions staliniennes, comme en témoignent les poèmes pornographiques jusque là inédits de Yéguiché Tcharents, ce poète classique aux nombreuses anthologies, exécuté en 1937, poèmes qui parurent dans notre revue. Grâce à internet, ces deux revues ont essaimé à travers le monde, provoquant tumultes et applaudissements. Malheureusement, cela entraîna aussi des menaces à l’encontre de ces publications, ainsi qu’envers certains auteurs, tel le poète qui, sous le pseudonyme de G. Grigori, composa et publia de la poésie explicitement homoérotique.
Réalisant que, malgré leurs efforts, ils perdaient leur emprise sur les lettres, les milieux littéraires officiels ont orchestré une offensive à leur façon. A titre d’exemple, ce commentaire à propos de Bnaguir, lors d’un congrès de l’Union des Écrivains Arméniens, par Zhenia Kalantaryan, professeur de littérature à l’université d’Etat d’Erevan : « Au lieu de gravir le Parnasse, les grands-prêtres de l’art libre descendent dans la rue, détruisant dans leur sillage tous les repères moraux, idéologiques et spirituels. Prêchant leur message verbal de liberté, ils introduisent dans les lettres un niveau de langue qui n’a pas sa place dans les dictionnaires et que l’on ne peut prononcer à haute voix ; certains, dans le second numéro de Bnaguir, exhalent littéralement un relent de pourri. » (in Grakan Tert, 22.11.2002). Ce « relent de pourri » émanait de « Fraternité », une nouvelle de Vahan Ishkhanyan.

Néanmoins, nous n’avons pas simplement pour but dans nos textes d’introduire un vocabulaire prétendument non normatif ou inapproprié, ou parfois des matériaux sexuellement explicites ; en fait, de tels exemples sont rares. En permettant à des gens de publier sous des noms d’emprunt, Inknaguir offre l’opportunité d’être publié à ceux qui vivent dans des régions éloignées d’Arménie, qui n’eussent jamais espéré accéder à une libre expression de soi, entravés qu’ils sont par la difficulté de faire entendre leur voix d’auteur sur la scène nationale. Afin d’amener des voix nouvelles dans le monde des lettres, nous nous sommes aussi fixé pour but de publier des œuvres d’écrivains arméniens de diaspora qui ne répondent pas aux critères des censeurs institutionnels. Ce faisant, nous montrons à nos lecteurs la diversité de la pensée arménienne dans un pays encore étroitement régi par les tenants du nationalisme post-soviétique. Fusionner les œuvres d’Arméniens représentant différentes entités culturelles dans un même espace littéraire crée un contexte contemporain unique, lequel propose de nouvelles modalités de collaboration pour différents groupes d’Arméniens. Un climat de création, dans lequel le simple fait d’être Arménien ne constitue pas le seul facteur d’unification.
Cette anthologie présente un panorama de huit années de travail. Tous les auteurs représentés ont collaboré à Inknaguir et Bnaguir ; Lusine Vayachyan a publié ses premières œuvres dans Inknaguir.
Je sais bien que d’autres textes eussent mérité d’y figurer. Mais beaucoup n’excédaient pas quatorze pages, alors que nous nous centrions sur une anthologie de textes plus longs afin de livrer à nos lecteurs une compréhension plus étendue non seulement d’Inknaguir, mais aussi des auteurs individuels représentés dans cette collection.
La plupart des œuvres présentes dans cette anthologie ont paru dans Inknaguir (textes de Lusine Vayachyan, Krikor Beledian et Gaguik Kilikyan, deux nouvelles de Vahan Ishkhanyan – « Chauve » et « Cheveux noirs » -, deux de mes poèmes – « Rose de harem » et « Ode sans fin : Sur le clitoris » ; l’essai de Marc Nichanian paraît ici pour la première fois et figurera dans une prochaine édition d’Inknaguir. Certains textes proviennent de Bnaguir (autres nouvelles de Vahan Ishkhanian ; extrait augmenté d’un roman d’Arman Grigoryan, dont une version plus brève a d’abord paru dans Bnaguir ; « Environnement en mouvement », une nouvelle de Garun Aghadjanyan ; « Le Cardiogramme du poète », « Fragments » et « L’amour sous tous les angles », poèmes de Karen Gharslyan ; plusieurs poèmes de Marine Petrossyan ; et mon « Baiser africain »). Quant au reste des matériaux retenus, nous nous sommes parfois référés à des ouvrages particuliers ou des manuscrits inédits, afin de présenter un tableau plus complet de l’œuvre d’un auteur.


Traduit de l’arménien en anglais par Margarit Tadevossyan-Ordukhanyan
Traduction française : George Festa – 02.2009 – Tous droits réservés



Appel à contribution
par Violette Krikorian et Vahan Ishkhanyan



Chers amis,

Nous nous adressons à vous avec la volonté de travailler avec vous, autour de la revue littéraire Inknaguir et du site internet homonyme. Nous espérons que vous voudrez bien contribuer à notre revue.
Qu’est-ce qui nous motive ?
Commençons par l’historique de notre projet. Avec un confrère, Violette Krikorian, rédactrice d’Inknaguir, a édité auparavant la revue littéraire Bnaguir, publiée sous forme papier et en ligne (actuellement http://bnagir.masis.am/; précédemment http://www.bnagir.am/). Grâce à la version internet de cette revue, nous sommes entrés en contact avec plusieurs écrivains arméniens et d’autres personnes intéressées par la littérature aux quatre coins du monde. Cependant, Bnaguir ne comportait pas de section en anglais ou dans une autre langue étrangère, et seuls un ou deux écrivains arméniens, écrivant dans d’autres langues que l’arménien, contribuaient activement au site internet.

Naturellement, le rôle joué par Bnaguir ne se limitait pas au fait qu’il fût le premier et unique périodique littéraire arménien en ligne. La revue apportait aussi de nouvelles conceptions de la littérature dans une Arménie post-soviétique, où l’idéologie soviétique a été remplacée par un nationalisme religieux et où prévalent encore de multiples tabous. Pour la première fois en Arménie, des textes ont paru dans Bnaguir, qui n’eussent pu être édités ailleurs à cause de leur libre usage du vocabulaire (non normatif), de réflexions sur des problèmes sociaux en butte à une vision dominante sclérosée, ou de descriptions détaillées de vies personnelles, et parfois d’explorations sur des thèmes gay. Il en résulta une campagne lancée contre Bnaguir par certains cercles littéraires. Par exemple, en 2002, lors du Plénum de l’Union des Écrivains Arméniens, une enseignante de littérature à l’université d’Etat d’Erevan, Zhenya Kalantarian, déclara ceci dans son rapport : « Ces apôtres autoproclamés de l’art libre ne gravissent pas le Parnasse, mais descendent dans les rues afin de rompre les barrières morales, intellectuelles et psychologiques […] Prêchant la libre expression, ils introduisent des niveaux de langue dans les lettres, qui n’ont pas leur place dans les dictionnaires et ne sauraient être dits à haute voix ; certains, tels que ceux qu’on trouve dans le second numéro de Bnaguir, exhalent littéralement une odeur fétide. » (Grakan Tert, 22 novembre 2002).
Ce genre de critiques pourront sembler étranges à ceux qui vivent dans des pays libres, mais je puis vous assurer que les quelques lignes citées sont des plus amènes, comparées aux attaques qui ont visé la revue. Sans le vouloir, Bnaguir nous a ouvert un espace de liberté, un lieu exempt de censure ; et grâce à son rayonnement, des auteurs ont émergé, qui écrivent avec davantage de liberté. Malheureusement, la revue, qui reposait essentiellement sur l’enthousiasme, s’interrompit.
Violette Krikorian fonda alors la revue littéraire Inknaguir, selon les mêmes principes. Actuellement, trois éditions d’Inknaguir ont vu le jour. Ceux qu’a réunis la revue ont aussi créé le cercle littéraire Inknaguir, une association à but non lucratif, d’intérêt public. Par manque d’argent, il n’a pas encore été possible de créer un site internet. Cette année, toutefois, Inknaguir a obtenu une subvention de vingt mille euros de la part de la Fondation Prince Claus, basée aux Pays-Bas. Cet argent était destiné à créer des revues en ligne en arménien et en anglais, permettre l’édition de trois numéros d’Inknaguir et éditer une anthologie, en anglais, des meilleurs textes publiés dans la revue.

Parmi nos projets, la publication de textes d’écrivains arméniens de diaspora ou d’écrivains d’origine arménienne, tout en continuant et en améliorant le travail entrepris avec Bnaguir : créer un lieu en arménien pour les écrivains et tous ceux qu’intéresse la littérature. Les possibilités offertes par internet et le processus de globalisation en cours peuvent s’avérer des plus prometteurs pour les Arméniens qui vivent dispersés à travers le monde. Il apparaît néanmoins que les communautés arméniennes aux intérêts vastes et multiples n’émergent pas et que les contacts entre les différentes communautés arméniennes demeurent très limités – dépassant rarement, de fait, le niveau matériel ou physique.
Nous avons ainsi pour ambition de créer une communauté arménienne sur internet, une Arménie virtuelle, dans laquelle chacun s’unirait par son arménité et par la littérature ; où les Arméniens vivant dans l’absence de liberté découvriraient cette liberté, tout en s’informant sur l’opinion dans le monde et la littérature de leurs compatriotes vivant à l’étranger ; et où les Arméniens vivant dans le monde libre auraient l’opportunité d’apprendre quelle est leur patrie historique sans l’ingérence de quelque censeur, ainsi que celle de voir leurs œuvres lues par la population d’Arménie. Ce qui ne signifie pas, naturellement, que cet espace que nous envisageons, soit limité à une communauté « réservée », purement arménienne. Deux non Arméniens ont déjà soumis des matériaux à Inknaguir. Il se peut que de nombreux thèmes intéressant les Arméniens n’en intéressent pas d’autres ; mais si tel est le cas, nous n’en aurons rempli que mieux notre mission.
Voilà les postulats que nous vous proposons pour collaborer à Inknaguir. Aidez-nous à atteindre nos buts grâce à vos suggestions, contribuez à notre revue par vos textes. Nous serons heureux de découvrir d’autres personnes pensant comme nous à travers le monde et élargir ainsi le cercle étroit et isolé que nous représentons actuellement en Arménie.
J’ose éprouver encore un instant votre patience par cette requête : que vous adressiez des textes à Inknaguir n’ayant pas été publiés ailleurs et écrits exclusivement pour la revue. Une fois votre contribution publiée dans nos pages, nous n’en réserverons pas les droits, qui vous seront restitués. Cette requête n’a pas un caractère intangible ; il est concevable que nous publiions des textes déjà édités.

Dans l’attente de vous lire,

Violette Krikorian
Rédactrice de la revue Inknaguir
Vahan Ishkhanyan Président du Cercle littéraire Inknaguir

(Traduction : George Festa - 02.2009 - Tous droits réservés)

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