jeudi 12 février 2009

Littérature arménienne - 4



Littérature arménienne en diaspora – Etat des lieux IV
Les programmes d’études arméniennes dans les universités aux Etats-Unis

par Talar Chahinian

(The Armenian Reporter, 22.11.2008)


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[Quatrième chapitre d’une étude en six parties de Talar Chahinian, consacrée aux enjeux de la littérature arménienne moderne. Les précédents chapitres ont paru dans nos éditions du 20 septembre, du 11 octobre et du 8 novembre dernier.]


A l’automne 2002, lors de ma seconde année à l’UCLA, un de mes tuteurs, Peter Cowe, me demanda si cela m’intéresserait de travailler sur un projet d’organisation d’un colloque international réunissant des étudiants diplômés, travaillant dans le domaine des études arméniennes. De suite fascinée à l’idée de participer à un projet communautaire, j’ai accepté. C’est aussi simple que ça. Le Dr Cowe, professeur, titulaire de la chaire [Grigor] Narekatsi de langues et cultures du Moyen-Orient, qui avait déjà évoqué la possibilité d’organiser un tel événement avec deux étudiants diplômés en histoire de l’art, réunit un groupe de jeunes chercheurs, d’horizons divers, pour une première rencontre. Nous étions loin de nous douter que cette rencontre allait être la première de toute une série d’autres, durant les années suivantes ; rencontres qui allaient aboutir au colloque annuel des étudiants diplômés en études arméniennes, unique en son genre.
Bien que nous venions tous, étudiants diplômés, de différentes disciplines, nous travaillions tous sur un domaine lié aux études arméniennes, un lien qui s’avéra jubilatoire. Grâce à l’Association arménienne des Etudiants diplômés, basée sur le campus, nous avons pu mettre en œuvre notre projet et participer activement à une ancienne tradition universitaire. Outre l’acquisition d’une expérience administrative fructueuse, ce qui nous surprit le plus fut l’écho rencontré par notre « appel à contributions ». Les paramètres disciplinaires des thèmes proposés et la formation des candidats reflétaient une large diversité, que partageaient les membres du comité d’organisation. La qualité des réponses à notre appel démontra un changement d’image, s’agissant des recherches en arménologie dans les milieux universitaires à travers le monde : recherches menées en dehors du giron des programmes d’études arméniennes.
Linguistes, sociologues, politologues, archéologues, critiques de littérature et d’art, musicologues, tous poursuivaient des recherches liées au domaine arménien, de manière soit exclusive, soit comparative, dans le cadre des structures de leur département. Tentant de rassembler des chercheurs dispersés dans diverses institutions et disciplines, et de leur donner une opportunité d’échanger des idées, ce colloque s’avéra bienvenu et nécessaire. De fait, l’année dernière, lors des remarques conclusives du sixième colloque annuel, Richard Hovannissian, professeur d’histoire de l’Arménie du Proche-Orient à l’UCLA, souligna l’importance d’un travail interdisciplinaire, s’agissant de l’avenir des études arméniennes. S’adressant à la jeune génération de chercheurs présents, il exhorta les étudiants récemment diplômés à sortir des programmes d’études arméniennes, tout en poursuivant des projets liés à l’arménologie.
Bien qu’il fût surprenant d’entendre un érudit tel que le Dr Hovannissian, un pionnier du processus de création de communautés de chercheurs en études arméniennes aux Etats-Unis, appeler à prendre des distances par rapport à un domaine qu’il aida à créer, ses remarques ont révélé les limites inhérentes aux programmes d’études dans ce domaine. D’autre part, sans la présence de programmes d’études arméniennes à l’université, la recherche en arménologie manquerait à coup sûr d’un certain degré de validation institutionnel, nécessaire à la recherche dans les domaines qui lui sont liés, s’agissant d’autres disciplines.
Cette expérience dans le cadre des colloques d’étudiants diplômés en études arméniennes me vient à l’esprit, lorsque j’essaie d’élargir le champ de la littérature arménienne en diaspora en direction de la géographie des recherches universitaires aux Etats-Unis. Cet élargissement nécessite un changement d’objectif, aller de la production à la représentation. A travers cette série d’articles, nous avons cherché jusqu’à présent à examiner et à situer la production littéraire dans diverses zones géographiques. Nous sommes maintenant confrontés à la tâche de situer la littérature arménienne dans le cadre du développement des recherches universitaires. De quelle manière une culture issue d’une histoire moderne faite de soumission, de dispersion et de diaspora, se trouve-t-elle représentée dans le champ de l’enseignement supérieur ?
Dans les universités américaines, la géographie des disciplines et des départements ne diffère guère de la géographie mondiale, eu égard à la politique, à l’économie et aux nations. Par conséquent, le monde universitaire est lui-même inégal. Autrement dit, il est particulièrement pénalisant pour des chercheurs issus de cultures mineures ou de cultures périphériques de trouver un lieu adapté à leur recherche. Du point de vue d’un étudiant en formation ou diplômé, cela se manifeste par des difficultés rencontrées pour tenter de trouver des financements, des ressources, des cours ou des tuteurs, lorsqu’ils veulent poursuivre des recherches liées à une culture qui manque de représentation en terme de département sur le campus.
Aux Etats-Unis, la demande des étudiants joue un rôle dans le développement des programmes d’études arméniennes, dont l’histoire est liée à l’intérêt grandissant des Etats-Unis pour les études sur le Proche-Orient, à partir des années 1950. Localisées dans le cadre des départements sur le Proche-Orient ou le Moyen-Orient, les programmes d’études arméniennes sur les campus universitaires ont souvent débuté par l’enseignement de la langue ou de l’histoire, s’étoffant ensuite dans des cursus complets, allant du premier au second cycle d’études arméniennes. La création d’une chaire d’études arméniennes à l’UCLA, par exemple, a succédé à ce type d’évolution. Trois ans seulement après la Création du Centre d’Etudes sur Proche-Orient à l’UCLA, en 1960, la Faculté d’accueil commença à proposer des cours de langue et d’histoire arméniennes. En 1965, suite à une campagne lancée par l’Association nationale pour les Etudes et la Recherche Arméniennes, Avedis Sandjian, qui venait de rejoindre le département de Langues et cultures du Proche-Orient, devint le premier titulaire de la Chaire Grigor Narekatsi de langue et littérature arméniennes. Dans les années 1960, de même, le Dr Hovannissian rejoignit le département d’Histoire à l’UCLA et introduisit de nouveaux cours dans sa discipline, finissant par être nommé premier titulaire de la chaire d’Histoire arménienne moderne, financée par la Fondation Educative Arménienne. Quarante plus tard, les étudiants de l’UCLA continuent à bénéficier des cours d’histoire du Dr Hovannissian, lesquels, pour un étudiant en études arméniennes, complètent ou sont complétées par les cours de langue et de littérature dispensés par le Dr Cowe, l’actuel titulaire de la chaire Narekatsi.
En tant que premier programme d’études arméniennes, en appoint de celui créé à Harvard, le programme de l’UCLA témoigne exemplairement des efforts de la communauté arménienne américaine, visant à encourager l’institution de chaires d’études arméniennes. Le développement de ces programmes a été lent, mais constant. Sur la côte Est, le département des Langues et cultures du Moyen-Orient et d’Asie à l’université Columbia et le département d’études sur le Proche-Orient à l’université du Michigan, à Ann Arbor, proposent tous deux un programme d’études arméniennes. Celle du Michigan, comme l’UCLA, soutient deux chaires d’études, l’une de langue et culture, l’autre d’histoire. Ces dernières années, le programme connaît un renouveau et une grande activité, dont des conférences, des colloques, l’accueil de chercheurs en résidence, un programme de bourses post-doctorales, des ateliers de recherche pour étudiants déjà diplômés et un séminaire linguistique d’été, organisé à Erevan.
Sur la côte Ouest, l’université de Californie à Fresno comporte un stimulant programme d’études arméniennes, créé en 1977. Travaillant dans le cadre du Centre d’Etudes Arméniennes, ce programme, outre des cours optionnels en études arméniennes, héberge et soutient la bibliothèque d’études arméniennes Sahatdjian, le Centre d’archives arméniennes Avedian, le journal Hye Sharzhoom, géré par des étudiants, et le Dictionnaire en ligne d’art arménien. Le programme d’études arméniennes de Fresno héberge aussi le secrétariat de la Société d’Etudes Arméniennes (SAS).
La SAS fut fondée en 1974 par un groupe de chercheurs des universités de Californie, de Columbia et de Harvard, à l’initiative du Dr Hovannissian, de Dickran Kouymdjian, Nina Garsoïan, Avedis Sandjian et Robert Thomson. Bien que l’objectif essentiel de la Société soit de promouvoir le développement des études arméniennes en tant que discipline universitaire, la SAS constitue aussi une communauté élaborant un réseau universitaire entre chercheurs et professeurs d’arménologie, situés en particulier en Amérique du Nord, qui travaillent en dehors des chaires ou des programmes d’études, étant soit des chercheurs indépendants, soit des enseignants d’autres disciplines. En fait, ce dernier groupe compose la majorité des adhérents de la SAS.
En réalité, la poignée de programmes d’études arméniennes existant à travers les Etats-Unis ne peut accueillir ni des érudits compétents et spécialistes pour la recherche et l’enseignement, ni élargir l’intérêt des étudiants pour ces études. En Californie, où résident plus de 300 000 Arméniens, les collèges et les universités détiennent la plus forte concentration de programmes et de cours en arménien. Le programme d’études arméniennes sur le site universitaire de Northridge, le nouvel Institut d’Etudes Arméniennes créé à l’Université de Californie du Sud (USC) et les divers programmes de langue, culture et histoire dispensés dans les community colleges en témoignent. Pourtant, le développement de ces programmes et instituts reste lent, demeurant en quête de nouveaux financements. L’incapacité de certains programmes à atteindre leur plein potentiel ou à se multiplier n’est pas le seul facteur.
Fonctionnant dans le cadre d’études régionales, les programmes d’études arméniennes rencontrent d’autres limites qui sont liées aux mutations plus larges affectant les disciplines universitaires, en particulier les sciences humaines. Dans le sillage du développement des études sur le Moyen-Orient et le Proche-Orient, l’essayiste, professeur et militant Edward Saïd publia en 1978 un ouvrage intitulé Orientalism, lequel, couplé à d’autres discours émergents à cette époque, eut un profond impact sur la recherche produite en sciences humaines, en particulier s’agissant de « l’Orient ». Pour Saïd, l’orientalisme renvoie à une culture occidentale, faite de tradition universitaire et artistique, qui considère l’Est d’une manière dépréciative.
Traitant de l’orientalisme à travers l’exemple de deux hautes figures de l’impérialisme européen, Saïd écrit : « Produit d’un rapport de force, la connaissance de l’Orient crée dans un certain sens l’Orient, l’Oriental et ce monde-là. Dans le langage de Cromer et de Balfour, l’Oriental est dépeint comme quelque chose que l’on juge (comme dans un tribunal), que l’on étudie et que l’on décrit (comme dans un programme d’études), que l’on surveille (comme dans une école ou en prison) et que l’on illustre (comme dans un manuel de zoologie). Le fait central est qu’à chaque fois l’Oriental est contenu et représenté par des structures dominantes. »
Le concept d’études régionales, l’organisation de disciplines universitaires en terme de domaines géographiques, nationaux ou culturels, a émergé dans la tradition orientaliste de l’université occidentale, elle-même structure dominante, entraînant ainsi des inégalités de représentation entre les cultures de l’Est et celles de l’Ouest. En quelques dizaines d’années, de nombreux départements de sciences humaines ont traversé des périodes d’autocritique, restructurant par là même leurs cursus et leur méthodologie. Le travail interdisciplinaire a ainsi connu un essor et un encouragement grandissant.
Les études régionales, de même que les départements de littératures nationales, visent à modifier la nature de leur domaine de recherche et s’orientent vers une activité de type coopératif et comparatiste. Actuellement, compte tenu en particulier du contexte du discours sans cesse grandissant sur la globalisation, le concept de littérature mondiale l’emporte sur celui des littératures nationales. De même, le concept d’histoire mondiale ou d’histoires connectées l’emporte sur celui d’histoire des nations.
Ce qui ne signifie pas que les études régionales, ou dans notre cas les programmes d’études arméniennes, soient devenues obsolètes. Dans cette période d’évolution et de processus de restructuration à une large échelle que traverse actuellement l’université américaine, les programmes universitaires qui représentent des langues, des littératures ou des cultures « mineures » en dehors du discours dominant, doivent plus que jamais s’affirmer. Autrement dit, développer la recherche, prendre part activement aux débats interdisciplinaires, sans sacrifier néanmoins la place chèrement acquise de l’expertise arménologique à l’université, héritière des pionniers des études arméniennes.


Note de la Rédaction (The Armenian Reporter) : Concernant le débat sur les études arméniennes et l’influence de l’ouvrage d’Edward Saïd, consulter Marc Nichanian et H. Aram Veeser. Sur Nichanian, voir, par exemple, http://www.gomitas.org/forum/af1c.htm

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Traduction : George Festa - 02.2009 - Tous droits réservés
Article original : http://www.reporter.am/pdfs/C112208.pdf

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