dimanche 15 février 2009

Braden King

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Here [Ici] et maintenant
Le prochain film de Braden King est une ode
à la mystique merveilleuse de l’Arménie

par Tamar Kevonian
(The Armenian Reporter, 01.11.2008)



HOLLYWOOD, Californie – Le cinéaste Braden King, déjà primé, prépare le tournage d’un long-métrage, intitulé Here [Ici], en Arménie au printemps 2009. Il se trouve à Los Angeles pour une série de rencontres liées à ce projet. Il se présente à notre rendez-vous dans un café situé dans une enclave bohème de la ville, vêtu d’une chemise blanche boutonnée, aux manches longues, ce qui le définit clairement comme non originaire de Californie du Sud, où les températures en ce début d’octobre planent encore autour des 38 degrés.
A 37 ans, King a toujours l’air adolescent, accentué par une tignasse qui rappelle John Lennon jeune. Il s’assied et cherche du regard le garçon pour commander un thé glacé. On est samedi après-midi, il y a foule, pas de garçon en vue. Peu importe.
King a eu l’idée de tourner un film en Arménie par Garine Torossian, une de ses proches amies et cinéaste comme lui. Auparavant, il n’avait aucune idée de ce petit pays niché aux pieds du Mont Ararat. La proposition de son amie germa dans son esprit et une année durant, il se mit à s’intéresser à l’actualité arménienne dans les journaux et sur les programmes de télévision. Bien que familier de l’œuvre de Paradjanov et d’autres cinéastes arméniens de l’époque soviétique, il ne savait pratiquement rien sur l’Arménie, son peuple et son histoire.
Le film est un médium qui combine tous les éléments de l’art, de la musique, du jeu de scène et de la photographie, expérimentés par King sa vie durant, dès le lycée. Il a été fortement influencé par les films de John Hughes et des films culte comme Easy Rider, qui développent tous les thèmes complexes du voyage et de la découverte. Son premier long-métrage, Dutch Harbor : Where the Seat Breaks Its Back [Dutch Harbor, là où la mer vient s’éteindre], situé dans les Iles Aléoutiennes de l’Alaska, s'intéresse à l’évolution d’un petit village, d’un avant-poste reculé devenant une communauté très active de pêcheurs investis dans le commerce international. « J’ai pu choisir une voie plus facile, tourner une énième comédie romantique à New York, mais a-t-on encore besoin de ça ? », dit-il pour expliquer ses choix.
Here raconte l’histoire de Will Shepard, un ingénieur américain spécialisé en images satellite, recruté pour élaborer un relevé nouveau, plus précis, de l’Arménie. Son travail est présenté comme « stratégique ». Lors de son périple, Will rencontre Gadarine Nadjarian dans un hôtel rural. Tenace et fascinante, c’est une Arménienne expatriée, photographe d’art, qui voyage pour la première fois dans un pays qu’elle a quitté il y a plusieurs année, essayant passionnément de se représenter quel type de rapport – s’il existe – elle entretient encore avec son pays d’origine. Ces deux voyageurs isolés se lient instantanément et inconsciemment, décident de poursuivre ensemble leur voyage. Ils en font l’expérience chacun à leur manière et, en fin de compte, à travers le regard de l’autre. Will doit continuellement faire face à des données erronées, tandis que Gadarine règle des comptes plus personnels : nationalité, culture, famille, anciens amis. Alors qu’elle commence à découvrir un nouveau rapport avec sa patrie, Will se met à questionner la vie solitaire qu’il a choisie. Il s’agit d’un périple vers la découverte de soi.

Un lieu approprié

Dès que King est arrivé à Erevan, il lui est apparu que l’Arménie était le lieu où situer l’intrigue de Here, qu’il a co-écrit avec Dani Valent. « J’arrive tard dans la nuit, je remplis ma fiche à l’Hôtel Ani, puis, après avoir dormi quelques heures, je parcours les rues pour me familiariser avec la ville, rappelle-t-il. A l’angle de l’hôtel, sur la rue Abovian, je tombe sur un vendeur ambulant qui propose des cartes du pays, des cartes géographiques. Un comble ! »
Il a été impressionné par tout ce que le pays offre à voir. « L’Arménie est inépuisable de beauté et de thèmes, dit-il. Le pays est devenu le troisième co-auteur du film. » D’après une enquête réalisée auprès de voyageurs européens venus en Arménie, à la fin de leur séjour, ces derniers ont tendance à estimer que leur périple est resté inachevé, que le temps leur a manqué pour découvrir tout ce qu’il y avait à connaître de l’Arménie.
Pour les besoins de Here, King recherchait un lieu combinant les éléments du voyage solitaire et de la quête d’identité. « J’essayais de trouver un lieu où le symbole national, tel que le Mont Ararat, se trouve dans un autre pays, explique-t-il. Le pays semblait irréel. » Il désirait lier les thèmes du film à un lieu précis. L’Arménie convenait idéalement.
Le scénario commence à la manière de l’exploration d’un climat et d’une tonalité. King se souvient : J’ai voyagé seul à travers champs aux Etats-Unis et j’ai voyagé seul à travers le monde. Dani a vécu la même chose. Nous recherchions un vaisseau et une structure correspondant à ce vécu du voyage, au périple personnel et aux gens que l’on rencontre sur la route. » Le film est un point de rencontre entre logique et absurde, vie éveillée et rêves. « La relation entre les personnages est dramatique, mais [l’histoire] est aussi l’exploration de ces contrastes, explique-t-il. Du niveau le plus humble au plus vaste, nous avons essayé de faire passer ces éléments. »
Cet astucieux réalisateur est fasciné par la tension existant entre les manières de vivre différentes des citoyens vivant en Arménie et ceux qui vivent en diaspora, en quête d’appartenance. « C’est une question universelle, mais dont j’ai trouvé les exemples les plus aigus dans la culture arménienne. Aucune autre culture ne proposait cela. » King évoque sa décision de situer l’action du film en Arménie, bien qu’il ait traversé une période d’adaptation, réconciliant sa vision originelle avec ce qu’il éprouvait sur le terrain. « Je ressentais très fort ce que l’Arménie irradiait, dit-il. Voir l’Ararat pour la première fois m’a touché aussi. »
Ce n’est pas un hasard si les personnages de Will et Gadarine sont joués par un Américain et une Arménienne. « L’Amérique a une histoire faite d’exploration, de définition d’un nouveau territoire, explique King. Contrairement à l’Arménie, qui se trouve au centre du paysage géopolitique le plus intéressant de nos jours. Ces personnages, tout en voyageant ensemble, réévaluent leur moi, leur identité, leurs orientations, leurs vies. Et s’ils voyageaient avec d’autres, tels qu’un frère, un parent ou un ami, cela ne les conduirait pas à ce genre de transformations. »

Explorer des géographies en soi

Les thèmes explorés dans le film sont personnels pour King. « Ce que les artistes font au moyen de leur œuvre c’est de chercher à faire naître quelque chose [en eux], dit-il, paraphrasant une citation de David Mamet, célèbre dramaturge et cinéaste. C’est en créant que l’on arrive à s’orienter. »
Bien que la famille de King soit originaire de Californie du Sud, il est né en Caroline du Nord et a grandi à Chicago. Il n’a jamais éprouvé un lien aussi profond, note-t-il, que celui qu’il observe chez les Arméniens à l’égard de leurs terres, leur histoire, leurs symboles, leur langue et leur identité. « Je suis probablement dans une quête inconsciente d’ancrage ou de lieu d’appartenance », dit-il à propos de son projet de développer ces thèmes du film.
Le tournage de Here aura lieu en mai et juin 2009, après quatre années passées à écrire et développer le scénario. King a été encouragé par plusieurs subventions et une longue liste de soutiens institutionnels tels que l’Atelier du Festival de Cannes, le Prix International Sundance/NHK des réalisateurs, les bourses Rockefeller, Renew Media et du Tribeca Film Institute. A ce jour, il a atteint 40 % de son budget de 2,8 millions de dollars – suffisant pour tourner le film – mais il reste encore en quête de financements pour équilibrer et qui lui sont nécessaires pour achever la production.
Le processus créateur est quelque chose de mystérieux. Beaucoup d’artistes travaillent sur un projet durant de nombreuses années avant de prendre conscience de ce dont ils sont véritablement en quête. King est de ceux-là. « J’ai longtemps tracé inconsciemment ma route dans cette direction, mais ça [s’est] précisé à partir de 2004, dit-il à propos des années passées à développer Here. Dans le processus créateur tu dois donner autant de toi-même que cela t’est possible, poursuit-il. Je n’ai pas commencé tout ça pour sortir quelque chose d’autre. Je n’avais pas le choix. Tu le fais parce que c’est une nécessité indéfinissable. Je pourrais faire des films plus faciles, mais les circonstances de la vie m’ont amené là, vers ce projet. »
King pense que le projet aura un effet positif en Arménie. « Personne ne connaît tout le potentiel qu’a ce pays. Combien d’histoires il renferme, toute la beauté de ses images. », dit-il. « Un moment, j’ai voulu insérer tout ce que je voyais. Chaque détail. On pourrait faire une centaine de films. C’[L’Arménie] est un secret qui ne devrait pas le rester. J’ai amené mon directeur photo et il n’arrivait pas à croire ce qu’il voyait. J’espère que cela provoquera un intérêt plus grand pour y faire des tournages. Je suis juste heureux d’être un des premiers à l’avoir fait. »
Here, imagine King, pourrait être diffusé à travers de nombreux festivals du film dans le monde, produit en DVD et projeté à l’étranger. « C’est une production de premier plan en Arménie et qui peut avoir un impact sur l’image du pays. », fait-il remarquer.
L’Arménie est multiple, complexe et foisonnante. King espère qu’en réaction au film naîtra un intérêt plus grand pour ce pays et son discours différent, qu’il le diffusera à travers le monde. Il souhaite que ce film soit durablement apprécié en Arménie et aimerait que la communauté arménienne à travers le monde s’implique dans ce processus.
Conscient des hasards de la vie, King se rend compte qu’il est revenu à son point de départ en étant de retour à Glendale, parmi les Arméniens, ayant vécu ici les cinq premières années de sa vie. « A mon avis, j’ai dû être transfusé ! Un khorovadz [kebab] a dû m’atteindre en pleine tête ! », dit-il en riant.

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Traduction : George Festa - 02.2009 - Tous droits réservés
Article original : http://www.reporter.am/pdfs/C110108.pdf


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