samedi 7 février 2009

Mayrig


Mayrig
par Kay Mouradian
(The Armenian Reporter, 10.11.2007)
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Ma mère et moi étions très liées. Elle n’a jamais interféré dans ma vie, ne m’empêchant jamais d’explorer ou de vivre en bien des endroits de notre glorieuse planète. Et toujours je suis revenue à la maison. Ma mère vivait selon une philosophie du retenir en laissant faire. Chose très remarquable pour ce bout de femme d’un mètre cinquante qui survécut au génocide arménien, dont la vie fut empreinte des horreurs du passé et qui fut hantée par la perte des membres de sa famille morts entre les mains des Turcs. Puis un beau jour, cette ombre noire se dissipa et sa transformation est un vrai roman.
En 1988, je suis partie à Alep, en Syrie, à la recherche de la famille qui avait donné refuge à ma mère menacée par les Turcs. Chose incroyable, j’ai retrouvé une descendante. Né après le départ d’Alep de ma mère, cette belle femme connaissait tout de Flora, jeune Arménienne de 14 ans, qui avait pris soin de ses deux sœurs. Enchantée de me rencontrer, elle me fit un cadeau que je chéris encore aujourd’hui : des photos de ses sœurs, de sa mère et de son père, un homme bon qui traita ma mère comme faisant partie de sa famille.
Le lendemain de notre rencontre extraordinaire, je reçus un appel de chez moi. Maman était de retour à l’hôpital. Je partis à Los Angeles.
Maman s’était déjà trouvée à trois reprises au seuil de la mort et, à l’étonnement de tous, y compris son médecin, elle réussit à survivre à ces épisodes précaires. Mais cette fois, lorsque je vis ma mère sur ce lit d’hôpital, j’étais certaine que son heure était venue. Elle était d’une fragilité proche de la mort.
En me voyant, elle tenta de sourire, mais elle était bien trop faible. " Je ne sais pourquoi je ne suis pas morte. " me dit-elle, d’une voix à peine audible.
Je me le demandais aussi. Je m’attendais à ce qu’elle se libère de son corps épuisé, en particulier après avoir été si près de mourir, trois fois au cours des quatre années précédentes. Ou bien savait-elle quelque chose que j’ignorais ? Je me suis penchée tout près d’elle en lui disant : " Maman, crois-tu que tu vas mourir maintenant ? "
" Ca n’en a pas l’air. ", me répondit-elle, d’une voix cassée, son visage reflétant son incrédulité.
En quelque sorte elle savait.
Deux jours plus tard, en entrant dans l’unité de cardiologie, je fus surprise de voir maman assise sur son lit, sans surveillance. La veille, elle ne pouvait tourner la tête sans être aidée. Puis, me voyant approcher, elle cria quelque chose en turc, une langue qu’elle n’avait pas parlée depuis plus de cinquante ans.
J’étais stupéfiée. Elle était emplie d’énergie. Mais pourquoi parlait-elle en turc, la langue de ceux qu’elle haïssait ? " Maman, je ne te comprends pas. ", lui dis-je, tentant de la calmer. " Parle-moi en anglais ou en arménien. "
Elle continuait de crier en turc, et j’ai commencer à paniquer. Comment faire si elle continuait à ne parler qu’en turc ? Perdrais-je contact avec elle pour toujours ? Pourrais-je ramener son cerveau vers l’anglais ?
" Maman, lui dis-je d’un ton ferme, répète tout ce que je dis. " Je récitai tout l’alphabet anglais. Elle répéta consciencieusement chaque lettre, comme si elle était à l’école, suivant les instructions du maître. Nous comptâmes les nombres et elle les répéta en anglais. Mais elle se mit à nouveau à crier en turc, mêlé à des mots anglais ou arméniens. Je me suis efforcée de comprendre. Ce que je comprenais le mieux, c’était :
" Ils ont pris mon éducation ! " hurlait-elle.
" Ils ont pris ma famille ! "
" Sais-tu comment ça s’est passé ? "
" Je suis devenue folle ! "
Elle m’a regardé droit dans les yeux, me criant d’une voix forte et claire en anglais :
" Les salauds ! "
Même si par moments je ressentais de la panique, d’autres, comme celui-ci, étaient franchement comiques. Je ne pouvais m’empêcher de rire. Je ne l’avais jamais entendue proférer ce mot grossier. Et à travers ce mauvais scénario, bien qu’elle criait en turc, elle semblait être joyeuse.
" Maman, es-tu heureuse ? " lui ai-je demandé, tentant de comprendre ce qui se passait.
" Oui ! " me répondit-elle avec satisfaction.
" Pourquoi ? "
" Parce que je suis réveillée ! " me dit-elle avec autorité.
Je trouvais bizarre le choix de ses termes. Je me serais attendue à ce qu’elle me dise : " Parce que je suis vivante ! " Mais j’avais une petite idée sur ce qui avait pu se passer.
Passionnée de philosophie orientale, que j’avais étudiée pendant des années, je me suis demandée si elle n’avait pas voyagé sur un autre avion et assisté au génocide arménien d’un point de vue plus élevé, impersonnel. Avait-elle acquis une compréhension de cette terrible dette karmique devant être payée par les responsables ? Et avait-elle eu l’occasion de libérer toute sa haine si vivace du Turc ? Cette haine avait-elle été libérée par cette violente explosion de colère, lorsqu’elle s’écriait : " Les salauds ! ", un mot qui n’était pas dans les habitudes verbales plutôt traditionnelles de ma mère ? Je ne le saurai jamais exactement, mais je puis certifier que ma mère fut si aimable après ce quatrième accrochage avec la mort qu’elle n’a plus exprimé de haine ensuite, même envers les Turcs. Son cœur irradiait l’amour, comme une fleur exhalant son parfum. Chacun l’a ressenti autour d’elle.
Mais ce ne fut pas le seul événement bizarre durant la longue maladie de ma mère. Son second combat avec une attaque cardiaque en 1986 fut aussi incroyable. Avec son cœur sous assistance, son médecin n’espérait pas qu’elle puisse passer la nuit. Nous nous asseyâmes tous trois à son chevet, attendant. Maman ne réagissait plus. Puis elle se mit à parler.
" Vous savez pourquoi je suis encore ici ? ", demanda-t-elle, comme laissant entendre qu’elle savait une vérité importante. Elle regarda mon cousin et lui dit : " Parce que tu n’as aucun enfant. " Puis elle se tourna vers moi et me dit aussi : " Parce que tu n’as aucun enfant. " Alors, s’adressant à mon neveu assis près d’elle, elle lui dit : " Toi aussi tu n’as pas d’enfant. Si je meurs, personne ne saura. "
" Ils m’ont montré beaucoup d’images. ", poursuivit-elle.
Je me suis demandé qui pouvaient-" ils " être. Je savais que des gens ayant vécu des expériences proches de la mort ont affirmé voir leur existence au moment de la mort. Ma mère avait-elle partagé le même genre de vision avec " eux ", quels qu’ils soient ?
Elle regarda mon cousin et lui dit : " Ta mère était là. " Or sa mère était morte trente ans auparavant. Elle déclara voir une famille arménienne qui était le miroir karmique de sa famille et nous dit des choses prophétiques qui allaient arriver aux membres de notre propre famille. Deux d’entre eux sont déjà décédés.
" Ils m’ont montré les afghans. ", dit-elle. Or, durant des années, elle réalisa des afghans pour chacun : des proches, des voisins, mes amis, ses amis et des amis de ma sœur. Chose intéressante, après sa vision, elle en fit spécialement pour des militaires vétérans handicapés.
Elle tourna alors son regard vers moi : " Tu écriras un livre sur ma vie. "
" Non, maman ! Pas moi ! ", lui dis-je. Peut-être ton autre fille le fera. C’est elle la véritable Arménienne dans la famille. "
" Non ! C’est toi ! Et tu iras dans l’émission de Donahue ! "
L’émission de Donahue ! En 1986, c’était le roi des débats télévisés, or elle n’avait jamais, mais jamais, regardé ce programme, et j’ai tout de suite laissé tomber ces dires comme si c’était une hallucination.
Puis elle finit son petit discours en disant : " Ils ont dit que tel était mon choix. "
Alors cette phrase retint mon attention. J’ai passé ma vie d’adulte à essayer de faire les bons choix, ce qui ne fut pas toujours facile, et maintenant ma mère avait fait le choix de résister, malgré sa fragilité physique et son état proche de la mort. Elle avait encore des choses à faire avant de nous quitter. Mais à ce moment-là, je ne le savais pas.
Contre toute attente elle reprit le dessus et quelques jours après, quitta l’hôpital. Au beau milieu de sa première nuit à la maison, je l’entendis s’agiter. Je me précipitai dans sa chambre et allumai la lumière. Elle était assise dans son lit, le visage tout à fait radieux. Elle m’adressa un large sourire. " Sais-tu quel est le sens de la vie ? ", me demanda-t-elle, n’attendant pas une réponse. " C’est l’amour et la connaissance, mais personne n’a le même cerveau, alors tu dois aider si tu le peux. Voilà le sens de la vie. " Elle sourit, s’allongea et s’endormit. Je n’oublierai jamais cette nuit.
Le lendemain, à nouveau, elle ne pouvait faire de mouvement sans être aidée.
J’évacuai la plus grande partie de sa vision sur ce lit d’hôpital, comme si cela avait été une hallucination. Je n’avais pas du tout l’intention d’écrire un livre sur elle ou sur la tragédie des Arméniens. Mon esprit se concentrait sur la recherche de matériaux pour des exercices stimulant le chi corporel, j’avais même été admise pour étudier au Centre international de Formation par l’acupuncture de Pékin. Mais ce qui arrivait à ma mère était tout à fait étonnant. Je me suis mise à me documenter sur les événements qui se passèrent dans l’empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, et cela me submergea. J’ignorais la profondeur de la tragédie vécue par les Arméniens, et j’ai commencé à comprendre les cicatrices des attaques cardiaques de ma mère et celles des survivants arméniens partout dans le monde. Je savais désormais que l’histoire de ma mère devait être racontée, y compris la grâce qui lui fut accordée dans les dernières années de sa vie.
J’ai donc mis de côté mes projets d’études en Chine pour écrire l’histoire de ma mère comme si c’étaient des mémoires romancés. Ne réalisant pas l’étendue des recherches nécessaires, ni les nuances d’une écriture romanesque, ni combien d’années cela nécessiterait, je devais écrire sur ce bout de femme qui continuait d’échapper à la mort, devenant au contraire à chaque fois davantage alerte et aimante. Ma mère m’a appris que lorsque des chaînes négatives comme la haine et la colère n’asservissent plus notre cœur, des fleuves d’amour parfumés inondent chaque cellule de notre corps. Elle brillait comme des milliers de soleils.

[Les mémoires romancés de la mère de Kay Mouradian s’intitulent A Gift in the Sunlight : An Armenian Story [Un Présent dans la lumière du soleil : une histoire arménienne] et peuvent être commandés sur http://www.garodbooks.com/]
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Traduction : Georges Festa (Tous droits réservés) (Paru en 2007 après accord de l'éditeur)
Source : The Armenian Reporter, 10.11.2007

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