lundi 2 février 2009

Missak Medzarents


Intemporel Missak Medzarents
par Lory Bedikian
(The Armenian Reporter, 4 oct. 2008)

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Le poème cité dans cet article, traduit par Gerald Papasian, fut publié pour la première fois dans Sojourn at Ararat : Poems of Armenia [Une Saison en Ararat : poèmes d’Arménie], un recueil de traductions réalisé afin de les réunir à la pièce Sojourn at Ararat. Bien que l’interprétation de ces poèmes ne fut pas l’unique préoccupation du traducteur, elle joua un rôle non négligeable dans la restitution de ces traductions. L’ouvrage parut ensuite, mais il est malheureusement épuisé actuellement. En attendant sa réédition, nous pouvons par bonheur entendre aujourd’hui cette traduction, parmi d’autres, sur un CD.
Chaque fois que je songe à John Keats – l’un des maîtres de la poésie anglaise -, ou plus précisément, chaque fois que je lis ses odes admirables, désormais considérées comme une des œuvres les plus importantes dans l’histoire de la poésie, je ne peux m’empêcher de songer aussi à Missak Medzarents.
Keats et Medzarents furent des génies qui produisirent jeunes une œuvre multiforme, vécurent des existences très brèves et moururent tous deux très jeunes de la tuberculose. Keats avait 25 ans, Medzarents 22.
De par mon éducation, j’en sais davantage à propos des poèmes et de la vie de Keats. La plupart des étudiants anglais et ceux qui obtiennent un mastère de Beaux-Arts en poésie étudient à coup sûr sa théorie de la " capacité négative ", mais je tenterai pas ici une explication. J’ai relu son " Ode on a Grecian Urn ", l’" Ode on Melancholy " et l’" Ode to a Nightingale ", entre autres, pour m’imprégner à nouveau de la maîtrise et de la musicalité de ses vers. J’ai toujours été stupéfaite que Keats ait produit autant dans sa courte vie, pour ensuite et soudainement souffrir et succomber de la même maladie qui emporta sa mère et son frère. Avant sa mort, il fut sévèrement critiqué, mais il continua d’écrire, et ses odes et ses poèmes ont prévalu.
Missak Medzarents était le pseudonyme littéraire de Missak Medzadourian. Lors de son bref séjour sur terre, il publia deux volumes de poésie. J’ignore à quel point la critique éreinta sa poésie durant sa vie, mais Medzarents, comme Keats, ne jouit pas de l’accueil attentif aujourd’hui réservé à ses poèmes. Poète empreint de musicalité, Medzarents est connu pour son lyrisme.
Dans "Ode à l’amour" de Medzarents, traduit par Gerald Papasian, au lieu de lire un traditionnel poème d’amour à l’être aimé, nous percevons au contraire l’engouement du récitant pour le monde de la nature et nous sommes étonnés par le changement de tonalité.

Si sensuelle, si douce est la nuit,
Ointe de haschich et d'un baume divin
J’erre, ivre, le long des chemins de lumière
Si sensuelle, si douce est la nuit.

Ces baisers que m’envoient le vent et la mer.
Partout la lumière essaime ses délicats baisers.
Quelle nuit, quel dimanche de fête pour mon âme !
Ces baisers que m’envoient le vent et la mer.

Et dans mon âme cette lumière qui s'estompe lentement !
Mes lèvres ont encore soif de ce baiser unique.
Si joyeuse est cette nuit ! Si brillante est la lune !
Mais dans mon âme cette lumière qui s'estompe lentement !
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The night is sensuous, the night is so sweet,
Anointed with hashish and with luscious balm.
Along luminous roads I stroll almost drunk.
The night is sensuous, the night is so sweet.

Kisses come to me from the wind and the sea.
Tender kisses of light blossom all around.
This night, this Sunday is a feast for my soul.
Kisses come to me from the wind and the sea.

The light in my soul is slowly fading out !
My lips are still thirsty for that single kiss.
The night is so festive, the moonlight so bright !
But the light in my soul is slowly fading out !

[Traduction anglaise : Gerald Papasian]

A l’évidence, les techniques poétiques utilisées sont les répétitions, la personnification des baisers ou de la nuit. Par bien des aspects, ce poème est traditionnel dans son sujet, ses références à la nuit, au vent et à la mer. Or, cette " lumière " dans l’âme du récitant qui " s’estompe lentement " est plutôt inattendue dans une " Ode à l'amour " traditionnelle. Le vers est même répété à la fin du poème. Ces " lèvres ont encore soif de ce baiser unique ", insatisfaction du récitant. Ou encore " Si joyeuse est cette nuit ! Si brillante est la lune ! " signifie que même la partie la plus sombre du jour fait encore partie de l’existence vécue et mérite d’être étreinte. A sa manière, peut-être, ce poème est véritablement et sincèrement une " Ode à l'amour " adressée à soi, un acte de courage plutôt qu’une tentative d’écrire une élégie à soi-même ou quelque apitoiement complaisant.
Il n’est guère besoin de souligner que Medzarents écrivait ces lignes en sachant que son existence serait brève, son " âme [qui] s’estompe lentement. " Bien que je sois triste à l’idée qu’un jeune poète qui eût pu créer bien plus s’il n’avait rencontré la maladie, je réalise aussi que les poèmes de Medzarents – comme ceux de son frère en poésie, Keats – survivront des siècles durant. Bien que leurs existences aient à peine dépassé la vingtaine d’années, leurs vers continueront de vivre côte à côte, associés au vent, à la lune et à la mer.
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" Ode à l'amour ", traduite par Gerald Papasian, extrait de Sojourn at Ararat : Poems of Armenia, publiés, réunis et édités par Gerald Papasian, 1987 [en anglais]. Reproduit avec l’autorisation de l’A.
Ce poème et beaucoup d’autres extraits de Sojourn at Ararat peuvent être écoutés sur le CD homonyme. Pour plus d’informations sur le CD et obtenir un exemplaire de promotion, consulter : http://www.pemart.org/ ou http://noraarmani.com/.
Lory Bedikian est titulaire d’un mastère de Beaux-Arts en poésie de l’Université d’Oregon. Son recueil de poésies a été sélectionné à deux reprises en finale des Crab Orchard Series dans la catégorie Poésie, ainsi que pour le Prix du Premier Livre de Poésie des Crab Orchard Series.
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Traduction : Georges Festa - 03.02.2009 - Tous droits réservés

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