vendredi 20 février 2009

Pirouza et Meri Gozeyan

© http://hetq.am


Deux femmes peintres nous confient leurs rêves

par Kristine Aghalaryan





Dans l’une des peintures de Pirouza Gozeyan, une femme regarde d’un oeil, tandis que l’autre est fermé. « Peut-être que je regarde le monde avec un seul œil, parce que je ne l’ai pas encore totalement apprivoisé. Je suis facilement déçue et j’ai gardé un esprit très simple. Je ne comprends pas les autres, je n’arrive pas à être comme eux. La plupart des gens avec qui j’entre en contact sont ou arnaqueurs ou menteurs ou corrompus. On m’a trahie aussi, à cause de ma naïveté, de ma confiance envers autrui. Résultat, j’ai toujours souffert. J’ai toujours pensé que la plupart des gens étaient comme moi, ouverts, sincères et dignes de confiance. Mais il s’avère que tel n’est pas le cas. Aujourd’hui encore, j’ai affaire à ce genre d’escrocs. », nous confie-t-elle.
Madame Pirouza et sa fille Meri vivent à Kond, en pleine banlieue d’Erevan. Il est presque impossible de trouver leur domicile sans l’aide de quelqu’un. La mère et la fille, toutes deux peintres, vivent au premier étage d’une maison en partie délabrée, qui en compte deux. Elles passent les froides journées d’hiver dans la pièce la plus grande de leur deux-pièces vétuste, car c’est là où il fait le plus chaud. Leurs toiles ornent les murs écaillés. A notre arrivée, la pièce est glaciale, un chauffage électrique est allumé, mais n’est guère utilisé à cause du prix élevé de l’électricité. Elles n’ont pas encore payé la facture de 13 000 drams [30,33 euros] du mois de décembre et il faudra bientôt régler aussi celle de janvier. Mais l’argent leur manque. Madame Pirouza précise : « Les peintures ne se vendent pas. Durant les froids mois d’hiver, impossible de travailler dehors. »
Madame Pirouza est née à Kond, puis sa famille est partie s’installer dans le quartier de Komitas. Elle évoque sa dure existence et la vie qu’elle mena avec sa belle-mère. Une vie infernale, dit-elle. Elle dut quitter la maison paternelle avec Meri, puis trouva refuge dans cet « appartement » qui leur fut attribué par un ami bienfaiteur, parti à Moscou. Les publicités pour « Baxi », « Mercury » et autres appareils de chauffage l’énervent au plus haut point, car pendant que toutes deux se gèlent dans leur appartement délabré, la télévision déverse des publicités commerciales vantant une existence facile. « Comme si tout le monde vivait au 21ème siècle et que nous, on soit encore englués dans le 19ème ! Mais j’aime bien le 19ème siècle. A l’époque, les gens étaient plus chaleureux et plus humains. », dit-elle sans un brin de désespoir.
« On se terre pendant l’hiver et on hiberne dans notre tanière ici. Nous ne sortons qu’en été », précise Meri. Ce n’est qu’en été qu’il est possible de travailler, de sortir, de proposer les peintures à la vente et de gagner un peu d’argent. Avec la possibilité de peindre d’autres toiles. « Être démunie à ce point me désespère ! J’aimerais avoir plus d’argent, pouvoir acheter de la peinture et des toiles pour peindre. Je voudrais peindre en ce moment, mais je n’ai pas le matériel. », ajoute Madame Pirouza, non sans irritation. Par le passé, elle pouvait vendre davantage de peintures personnelles. Souvent des acheteurs se présentaient chez elles et leur prenaient parfois quelques toiles. D’autres venaient acquérir des tableaux pour leurs collections. Maintenant les gens n’achètent plus beaucoup. « J’ai vendu mon tableau le plus cher en 2000, pour 100 drams ! [23 centimes d’euros] » Avec le coût de la vie qui augmente, les meilleures peintures se vendent pour 1 000 drams [2,33 euros] seulement.
Un des tableaux accrochés au mur de l’appartement de Madame Pirouza s’intitule « Chaos » et un autre « La Foule ». D’après elle, les artistes sont en avance, ils ressentent l’avenir. Madame Pirouza a peint ces deux œuvres peu de temps après avoir senti venir les événements du 1er Mars [2008]. Trois thèmes féminins dominent ses œuvres – la tristesse d’une femme, son chagrin et le regard qui souffre de l’être amoureux. « Ils sont soit assis, soit debout, soit tristes, soit heureux. Si je peins une femme, je la peins seule. », dit-elle, nous montrant ses toiles. « J’aime beaucoup le chiffre trois ; il symbolise les trois saints, les trois âges. Je n’aime pas le chiffre quatre. Mais le trois est un signe de succès – trois pommes, trois grenades… » Sur ses peintures, les anges n’ont pas de visages. Car ce sont des anges, dit-elle. C’est un thème général. « Si c’est un thème général, je ne peints pas les visages. Ce faisant, je veux dire que personne ne peut être comme eux. Et si je veux peindre quelqu’un en particulier, alors je peints un visage particulier. » Madame Pirouza a du mal à expliquer et interpréter ce qu’elle veut transmettre au moyen de ses tableaux car ils correspondent à l’inspiration du moment. « Là maintenant, je ne pourrais pas expliquer ce que je voulais peindre ou ce que je ressentais alors. J’ai peint tel que ça s’est présenté. Après, je ne peux pas l’expliquer. Par exemple, parfois je vais quelque part, ça m’inspire, mais je ne peints cette expérience que plusieurs mois après. »
Madame Pirouza se souvient avec plaisir de l’époque où, avec quelques amis, elle fut l’une des premières à exposer des tableaux près de la statue de Martiros Sarian. Mais maintenant ces anciens amis sont partis, ont quitté l’Arménie, tandis qu’elle continue à se rendre au Vernissage qu’ils avaient créé. « Nous, ce qu’on voulait c’est un lieu à nous, un lieu où les artistes puissent se réunir, exposer leurs œuvres et où le public puisse rencontrer les artistes. Laisser le public découvrir ce qu’est la peinture. Progressivement, les tableaux ont commencé à se vendre, puis les temps ont changé. Il y a eu les « années glaciales, sombres », où on se gelait littéralement, en vendant pour presque rien. Mais on restait là, en sirotant de la vodka pour nous réchauffer ! », raconte Madame Pirouza.
Son odyssée a commencé, lorsqu’elle a quitté la Lettonie pour l’Arménie, laissant son père pour parcourir le monde. « Je suis née vagabonde ! Je n’ai jamais su trouver ma place, alors j’ai voulu voyager ! », dit-elle en riant, ajoutant qu’elle referait volontiers ses bagages et prendrait à nouveau la route, tandis que Meri ne veut pas quitter l’Arménie, un pays qu’elle adore. « J’aurais aimé que Meri soit une fille du genre à vouloir voyager avec moi et qu’on passe notre vie à bourlinguer à travers le monde ! » Meri a commencé à peindre à l’âge de trois ans. Madame Pirouza ne lui a jamais appris à peindre. Meri s’est emparée toute seule d’un pinceau et s’est mise à gribouiller sur une feuille, peignant de petits oiseaux. Mais maintenant, ce besoin de peindre n’est plus. Ni peinture, ni eau, en particulier de l’eau chaude pour nettoyer pinceaux et godets. Ni toiles non plus, et comme les peintures ne se vendent pas, pas d’argent pour en acheter de nouvelles pour peindre à nouveau.
Meri a son commerce sur l’Avenue Nord. Les badauds s’approchent et lui demandent de peindre leurs portraits. Elle reconnaît que parfois ses portraits ne tournent pas à leur avantage, ce qui suscite quelque colère de la part de l’acheteur. Parfois ils la payent un peu plus ou ajoutent quelques pièces de monnaie par charité. « Ces bourgeoises prétentieuses, qui ne nous donnent même pas l’heure et se contentent de passer devant ! », note-t-elle.
« J’aime peindre la nature, des scènes à Kond, des églises, des oiseaux et des chats. Oui, j’aime bien peindre les chats ! », dit-elle. Elle attrape froid facilement, ce qui l’empêche de travailler en hiver. Elle a mal sur tout le côté droit de la tête, à cause du froid. Meri travaille surtout le long de l’Avenue Nord, un endroit où elle a vécu ses bons et mauvais jours. « Ce qu’il y a de bien, c’est que j’arrive à gagner un peu plus d’argent là-bas, en rencontrant des gens sympas et connus. Il y a eu des choses désagréables, mais j’essaie de ne pas y penser. »
En dépit de ces conditions difficiles et dures, Madame Pirouza et Meri ont trois chats chez elles. Souvent, elles n’ont pas assez d’argent pour survivre, en particulier l’hiver, mais elles arrivent toujours à rencontrer des âmes charitables, et c’est pourquoi elles continuent à se débrouiller jusqu’à maintenant.
Mère et fille sont inséparables. Elles partent ensemble de la maison et font pratiquement tout de concert. « Ce qui m’influence le plus, c’est l’état d’esprit de Meri à un moment donné. Si elle n’a pas le moral, c’est pareil pour moi. Si elle est de bonne humeur, mon esprit s’élève aussi. Nous savons ce que l’autre ressent, car on a traversé beaucoup de choses ensemble. », précise la mère. Madame Pirouza a toujours nourri un rêve et ce rêve s’est réalisé : celui de devenir peintre. « Je suis devenue peintre et je ne rêve de rien d’autre. Mais Meri a encore de nombreux rêves à réaliser. » Pour sa part, Meri continue d’espérer : « Je rêve d’avoir une maison, une maison confortable, où nous aurions au moins une salle de bains comme tout le monde. On n’a même pas ça ici ! On se sert de seaux comme toilettes. Et puis, comme les autres jeunes filles, j’aimerais tant rencontrer mon beau chevalier avec son armure rutilante ! », nous dit Meri, 33 ans, en rougissant.


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Traduction : Georges Festa - 20.2009 - Tous droits réservés
Article original : http://hetq.am/en/culture/pirouza-gogeyan/

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