mercredi 18 février 2009

The River Ran Red


The River Ran Red
de J. Michael Hagopian

Un acte de courage et d’amour

par Lalig V. Arzoumanian Lapoyan
(Massis Weekly, 8 nov. 2008)





Vendredi 24 octobre 2008 eut lieu la première du film The River Ran Red [Et le Fleuve rougit de sang], du Dr J. Michael Hagopian, lors du 11ème Festival international du Film ARPA, organisé à l’Egyptian Theatre d’Hollywood, Californie. Dans le sillage de The Voices from the Lake (2003) et Germany and the Secret Genocide (2004), cette œuvre très attendue complète la trilogie The Witnesses [Les Témoins], entièrement dirigée, écrite et produite par le Dr J. Michael Hagopian. The River Ran Red constituait un nouveau projet soutenu par la Fondation du Film Arménien (AFF), une organisation à but non lucratif de Californie, fondée par le Dr Hagopian. Cet événement commémorait aussi les trente ans de production documentaire de l’AFF, dont 17 films primés, portant sur des thèmes arméniens.
« Pourquoi est-ce arrivé ? Pourquoi est-ce arrivé aux Arméniens ? », s’interroge souvent le Dr Hagopian. En avril 1915, ordre fut donné d’expulser les Arméniens de leurs terres par le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, l’un des membres du puissant triumvirat qui dirigeait alors la Turquie, outre Enver Pacha et Djemal Bey. Bien que les Turcs eussent conquis les territoires arméniens quelques six cents ans auparavant, les Arméniens occupaient néanmoins une région stratégique de l’empire ottoman. Ils furent de plus en plus influencés par les idées européennes de justice, de liberté et de démocratie. A cause de leur différence de religion, de langue et d’origine ethnique, le gouvernement les considéra comme une menace. « Ils poussèrent le fanatisme religieux jusqu’à massacrer, déporter, exterminer et éliminer les Arméniens de la carte », souligne le Dr Hagopian dans The River Ran Red. Les ordres furent diffusés par télégraphe depuis Constantinople jusque dans toutes les provinces de l’empire. La Première Guerre mondiale servit de couverture.
Plusieurs milliers d’années auparavant, les Arméniens établirent des royaumes sur les hauts plateaux à la source du légendaire Euphrate, qui s’écoule à travers le lieu supposé du Jardin d’Eden. Ces régions montagneuses furent très convoitées par les nations voisines d’Asie Mineure et du Moyen Orient, explique le Dr Hagopian. Les voix de ses compatriotes suppliciés l’ont conduit à parcourir les rives de l’Euphrate, suivre les pas des déportés arméniens qui marchèrent là et découvrir des survivants qui ont pu lui parler de ces marches de mort, de l’Euphrate vers les déserts syriens, leur cimetière ultime. Durant soixante minutes, l’assistance s’embarqua pour un voyage aux origines, à travers la caméra du Dr Hagopian : un pèlerinage vers « la route pour l’enfer », méticuleusement organisé et pensé par le régime des Jeunes Turcs sous l’empire ottoman, ainsi que durant la république de Turquie de Mustafa Kémal, sur le territoire occupé de l’Arménie historique entre 1923 et 1925.


« Weep no more lady,
O weep no more today
We will sing one song for the old Kentucky home
For the old Kentucky home far away »

[« Ne pleure plus, ma douce
Ô ne pleure plus maintenant
Nous chanterons en souvenir de cette vieille maison du Kentucky
Cette vieille maison du Kentucky si loin d’ici ! »]

chante l’homme dans le train dans The Human Comedy [La Comédie humaine] de William Saroyan. « Going home, boy – going back where I belong ! – he shouted. » [« Repartir, mon gars, retourner là d’où je viens ! – criait-il. »]

Né à Kharpert-Mezreh, sur les rives de l’Euphrate, le Dr Hagopian était alors âgé de deux ans. Il eut la vie sauve car il était caché dans un puits asséché, recouvert de mûriers. Son père, un chirurgien, et sa famille furent parmi les quelques miraculés qui survécurent à ce désastre, réussissant à gagner Boston, qui devint leur nouvelle patrie.
Ces quarante dernières années, le Dr Hagopian a consacré sa vie à rechercher des témoins oculaires du génocide arménien et à filmer leurs témoignages. Il a voyagé à travers tous les continents et a interviewé quatre cents survivants, qui se retrouvèrent dans les caravanes de mort le long de l’Euphrate. « J’ai découvert des survivants dans de nombreux pays, étrangers les uns aux autres, parlant dans treize langues différentes, mais qui avaient tous le même récit à dire au monde : « Nous sommes tous les survivants d’une vérité toute simple. Nous avons vu un génocide colossal. Nous en avons été témoins de nos propres yeux. » C’est le récit de survivants témoins oculaires, dont les cauchemars sont devenus les miens. C’est le récit sans fard, terrifiant et aberrant du génocide arménien perpétré par le gouvernement turc ottoman en 1915 », explique le Dr Hagopian dans le film.

« Les Turcs m’ont placé dans un orphelinat turc […] Il y avait à peu près 300 enfants […] Qui peut appeler les Turcs à la prière ? […] J’avais une belle voix […] J’ai dû accepter […] Mon père était religieux […] Ils m’ont obligé à déterrer certains des hommes fameux qui étaient enterrés dans l’enceinte de l’église et à uriner sur eux. » - Harry Kurkdjian, Détroit, Michigan, 1985.

« Ma mère n’avait plus de lait à donner au bébé […] C’est trop lourd, je ne peux plus la porter […] Ma fille, dépose-la sous ce buisson, partons […] Je ne voulais pas déposer ma sœur à terre […] Elle m’a obligée […] Je veux partir et prendre ma sœur […] Une nuit, je suis réveillé par mon père qui criait. Il pleurait comme un enfant. Je m’approche de lui et je sèche ses larmes avec mes doigts […] Puis j’entends quelqu’un chanter au loin, dans une autre partie du camp : « Oror im anmegh aghvani » [« Dors, ma colombe innocente »] […] Aujourd’hui encore, j’entends ce duo, les cris de mon père et ces lamentations pleines de mélancolie. » - Vartouhi Keteyian, Detroit, Michigan, 1985.

« Ma mère me dit : « Azad, cours, je courrai derrière toi […] Je n’ai pas vu où elle est partie en courant. On a marché pendant un mois, traversant des régions sauvages, marchant à travers le désert, deux enfants […] Tout d’un coup, on a entendu une voix […] « De l’eau ! de l’eau ! » Une voix qui appelait. C’était une jeune fille. Nous l’avons trouvée enterrée. Seule sa tête dépassait du sable. Le soldat turc lui avait fait subir toutes sortes de tortures. Après l’avoir torturée et violée, il l’avait enterrée dans le sable […] Tu peux mourir là comme un chien ! Des centaines, des milliers sont morts comme des chiens ! Toi aussi tu peux expirer ici ! […] Il l’a abandonnée et puis il est parti. » - Azadouhi Aposhian, Sydney, Australie, 1985.

« L’avocat m’a donné en cadeau à une famille turque. Les enfants arméniens n’avaient aucune valeur. On pouvait les distribuer, les tuer, faire tout ce qu’on voulait […] La nuit, ils massacraient les hommes ; le jour, les femmes et les garçons […] J’ai fui dans la forêt […] J’ai vu les massacres […] Je les ai vus de mes propres yeux ! » - Hagop Boyarzian, Sydney, Australie, 1985.

« Qui suis-je ? Je ne peux pas vous le dire. Je ne sais pas […] Quel est mon vrai nom ? Quand suis-je né ? Où ? Qui étaient mes parents ? » - Jirayr Suchiassian, Melbourne, Australie, 1985.

« Tout d’un coup, on a vu beaucoup de bébés qui criaient, enterrés dans le sable, seules leurs têtes dépassaient du sol. Nos gardiens se sont précipités sur eux et les ont tués en les écrasant de leurs pieds. Les cris se sont arrêtés. » - John Yervant.

« Tous ceux qui veulent changer de religion peuvent rester ! […] Allez à la mairie vous inscrire ! […] Quelques-uns sont restés, des riches, ils ne voulaient pas laisser derrière eux leurs terres et leurs biens […] Ils sont devenus musulmans. » - Vahran Morookian, Los Angeles, 1985.

« Je devrais haïr les Turcs, mais comme je suis chrétien, je dois apprendre à leur pardonner. Mais je n’oublierai jamais cette tragédie horrible que le gouvernement et certains Turcs ont imposé à un million et demi d’Arméniens, qui en sont morts ! » - Richard Ashton, Fresno, Californie, 1986.

« En 1953, je suis allé dans la ville de Gurun où je suis né en 1911. Mehmet Zeidan, qui parlait arménien et turc, vint me voir avec d’autres Turcs à ma chambre d’hôtel […] Il déposa à mes pieds une corbeille de fruits. Alors il m’a dit en turc : « Ils viennent de ton jardin […] Merci à toi. » Il leva les bras et me demanda de lui pardonner. Je lui ai dit : « Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous pardonne, mais j’ignore qui vous êtes […] » Il me dit qu’il avait tué mon père, mes trois frères et qu’il avait confisqué notre maison et notre jardin. » - Père Guerguerian, retraité de l’Eglise Catholique Romaine, New York, N.Y., 1988.

« Ils prenaient les vieux, les malades, ils versaient de l’essence sur eux et ils les brûlaient. Pas seulement cette fosse. J’ai vu trois ou quatre autres fosses. Tous de la même manière […] On vivait près de l’Euphrate. Mon frère et moi on allait nager dans le fleuve. On voyait des corps flotter le long du fleuve, des centaines, des milliers de corps. » - Un témoin arabe, Nium Sukkar, Detroit, Michigan, 1999.

A l’appui de cette recherche empirique des témoignages de parents de missionnaires - tels que George Partridge, fils d’Ernest Partridge, qui était à l’époque missionnaire chrétien à Sivas, en Turquie -, ainsi que des documents d’archives, des lettres officielles, des séquences de films et des photographies. Le consul d’Allemagne à Ras ul Ain, Rossler, note en 1916 : « Chaque jour, trois déportés sur cinq cents sont retirés d’un camp de concentration, puis abattus à une distance de dix kilomètres de Ras ul Ain. » Un rapport spécial du consul des Etats-Unis à Alep, Jesse Jackson, adressé au Secrétaire d’Etat, relate l’arrivée en août 1915 de 5 000 déportés affreusement amaigris, venus de Sivas. Une autre lettre de ce consul, datée du 5 juin 1915, à l’ambassadeur des Etats-Unis, Henry Morgenthau, décrit le flot des Arméniens déportés : « Ils sont dispersés à travers le désert afin d’y mourir de faim ou de maladies sous un soleil brûlant. Il s’agit sans nul doute d’un programme soigneusement planifié visant à exterminer entièrement la race arménienne. » Les recherches d’Aram Andonian, un jeune intellectuel originaire de Constantinople, confirme les rapports des agents consulaires occidentaux. Dissimulé dans le sous-sol de l’Hôtel Baron à Alep, où résidait Djemal Pacha, qui y avait établi son état-major durant la guerre, il surveilla attentivement les activités du gouvernement turc. Les photographies prises à Alep par le Dr Armin Wagner, qui était alors membre de la Croix Rouge allemande, outre des clichés récemment découverts dans les archives militaires allemandes, confirment l’authenticité de ces preuves.
Un million et demi d’Arméniens sont morts lors du génocide. L’assistance apprit que 250 000 d’entre eux furent jetés dans l’Euphrate. Durant l’été et l’automne 1915, 870 000 Arméniens environ sont arrivés en Syrie. Ils furent dispersés sur trois fronts. L’un en direction du nord de l’Irak. Un autre vers le sud, d’Alep à Damas. Le groupe le plus nombreux – 590 000 – se déplaçait le long de l’Euphrate vers Deir-es-Zor. Durant ces marches entre Alep et Deir-es-Zor, les déportés mouraient par centaines – 500, 600 – chaque jour. 192 000 furent massacrés à Deir-es-Zor. 200 000 furent passés au fil de l’épée et brûlés dans des grottes à Sheddeh. Des condamnés furent libérés de leur prison à Ras-ul-Aïn afin de massacrer 300 000 autres Arméniens sans défense, des vieillards, des enfants. « En 1916, les Arméniens qui avaient survécu aux marches de la mort furent conduits de force vers le désert de Deir-es-Zor. Les massacres les plus grands en nombre, lors du génocide arménien, eurent lieu dans les camps de concentration de ce triangle désertique entre l’Euphrate et le Khabur, une véritable décharge pour les Arméniens rejetés, l’enfer sur terre, un lieu d’anéantissement, de non retour. », rappelle le Dr Hagopian.
Tout en exprimant, de sa voix frêle de nonagénaire, d’humbles mots de gratitude à tous ceux qui ont participé à la réalisation de The River Ran Red et rendu possible ses recherches, le Dr Hagopian semblait avoir trouvé une paix intérieure nouvelle : une paix semblable à celle qu’un marin peut ressentir, lorsque son regard rencontre enfin les calmes rivages, l’aurore venue, après une nuit de combat incessant contre les vagues en furie de l’océan ; la paix que peut ressentir un médecin à la vue d’un sourire sur le visage de son patient en voie de guérison ; ou bien celle d’un enfant lorsqu’un parent qui l’adore le prend dans ses bras. Toutes ces années de labeur assidu, d’une quête obstinée des voix oubliées de ses compatriotes victimes, ont ramené le Dr Hagopian chez lui : un lieu qui ne se trouve pas sur une carte, qui n’est restreint ni par le temps, ni par l’espace, mais qui réside dans son cœur.
Les témoignages oculaires des survivants arméniens, qu’a rassemblés si soigneusement et si méticuleusement le Dr Hagopian dans The River Ran Red, appuyés par des travaux d’archives, démentent les affirmations d’innocence de la Turquie. Leurs dires soulignent que les déportations furent un code pour l’extermination, que l’anéantissement était prédéterminé et que les plans furent centralisés. De tous les survivants qui ont témoigné à l’écran, le Dr Hagopian est le seul à être encore vivant : un modèle de courage, de compassion, de persévérance, d’humanité et d’engagement en faveur de la justice.
La sonorité nostalgique du duduk arménien, les « sharakans » ancestraux et les chants mélodieux des déportés accompagnent leurs pas. Le décor est majestueux : bleu indigo de l’Euphrate, végétation luxuriante par endroits. Difficile de croire qu’une telle magnificence ait pu être le lieu de tant d’horreurs. « Où es-tu, Dieu ? », se lamentaient ces femmes. « Pourquoi nous abandonnes-tu dans un tel désastre ? » Or ces atrocités furent commises par la main de l’homme. Faisant rougir de sang les eaux de l’Euphrate, obstruant ses rives des cadavres de victimes innocentes, jeunes et âgées. Le temps a effacé ces atrocités. L’Euphrate et ses rives ont préservé leur splendeur. De même que l’âme du peuple arménien. Quant aux victimes qui succombèrent sous le glaive, elles étaient présentes ce soir-là et demeureront vivantes et honorées dans la conscience collective du peuple arménien.


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Traduction : George Festa – 02.2009 - Tous droits réservés
Article original :
http://www.massisweekly.com/Vol28/issue40/pg11.pdf
Cliché :
http://www.armenianfilm.org/

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