mardi 17 février 2009

William Saroyan


En rade avec William Saroyan

par Christopher Atamian




Difficile de lire la presse arménienne et d’ignorer que 2008 a marqué le centenaire de la naissance de William Saroyan. Une série apparemment sans fin de lectures, de spectacles et de commémorations eut lieu l’an dernier au sein de la diaspora et en Arménie. A Erevan, une statue de Saroyan a été dévoilée, le plaçant parmi l’élite des artistes tels qu’Aram Khatchatourian et Yéghiché Tcharents. La République d’Arménie a publié une série limitée de timbres à son effigie, bien que l’écrivain soit né à plusieurs milliers de kilomètres de là, à Fresno, en Californie. Même l’UNESCO est entrée dans la danse, faisant de 2008 l’année officielle Saroyan. Demandez à quelqu’un de citer un grand écrivain arménien. A tous les coups il vous répondra : William Saroyan. Je dois reconnaître que j’ai toujours trouvé bizarre cette fascination pour Saroyan, n’ayant pas lu la moindre nouvelle ou pièce de Saroyan lors de mes études secondaires, ni plus tard à l’université ou en institut de cinéma. Et durant toutes ces années où j’ai assisté à des spectacles à Broadway et off-Broadway, je n’ai jamais vu une pièce de Saroyan jouée à New York ou ailleurs.

A la demande de ma collègue Bianca Bagatourian, j’ai participé à cette célébration Saroyan tous azimuts, co-produisant l’interprétation d’une pièce rarement jouée, A Lost Child’s Fireflies [Lucioles d’un enfant perdu], à l’Ohio Theater de Soho, par l’Association des Artistes dramatiques Arméniens. Lucioles est une pièce charmante, toute simple, qui raconte les amours et la vie d’un groupe d’enfants amis dans la petite ville de Sibbald en Pennsylvanie. Dirigée par Michael Barakiva et jouée à la perfection par une équipe d’acteurs éblouissants, cette représentation connut un franc succès. Mais, pour adorable que soit Lucioles, elle est loin de posséder la complexité ou le caractère dramatique d’une pièce de Tchékhov ou d’Ibsen, ni même cette précision de langage de certains dramaturges contemporains tels que Tom Stoppard ou David Mamet. Elle raconte simplement la vie du clan Fancher et des Bonafus ; qui part de Sibbald et qui y reste ; qui épouse qui et comment ils réfléchissent aux choix qu’ils font. La tension dramatique est quasiment absente, sans étalage psychologique.

Si bien qu’après cette représentation, je m’interrogeais encore à propos de l’intensité de cette popularité constante de Saroyan parmi les Arméniens, en particulier au sein de la diaspora. J’ai lu beaucoup de ses pièces, poèmes et nouvelles et je n’arrive toujours pas à m’expliquer cet engouement. Ce culte pour Saroyan est d’autant plus surprenant que les quelques écrivains arméniens – Hagop Oshagan, Nigoghos Sarafian, Costan Zarian et Zabel Yessayan - qui me viennent à l’esprit, sont nettement plus nuancés et importants. Sauf qu’à l’époque leurs œuvres n’étaient pas traduites en anglais (pour l’essentiel) et qu’ils sont plus difficiles à lire et à interpréter. Saroyan est, pour le meilleur et le pire, l’écrivain en langue anglaise qui a le plus réussi parmi les Arméniens, excepté Dikran Kouyoumdjian [NdT : Michael Arlen]. Mais en dehors de la sphère arménienne, Saroyan a disparu, pour toute une série de raisons. Sur la scène littéraire américaine il est considéré comme quelque peu précieux, démodé et daté. Même ses œuvres les plus connues – The Daring Young Man on The Flying Trapeze [Le Jeune homme au trapèze volant] et The Human Comedy [La Comédie humaine] – n’ont pas résisté à l’épreuve du temps et ne sont que rarement jouées. Ces dernières années, The Cave Dwellers [Les Bas-fonds] a été produit en 2002 au Schoolhouse Theater, puis en 2007 au Pearl, faisant fuir la critique. The Time of Your Life [Il est temps de vivre] – pour lequel Saroyan fut récompensé et obtint le prix Pulitzer en 1940 – a été repris au Finborough à Londres en 2008. Les critiques ont éreinté la pièce, bien qu’en la circonstance ils reprochaient, semble-t-il, un manque d’imagination de la part du metteur en scène.

Dans une certaine mesure, le jugement des universitaires n’est pas faux : l’œuvre de Saroyan a quelque chose de facile et de simpliste. Il a littéralement débité des pièces par centaines, dont quelques-unes sont véritablement indéfendables. Le poids excessif de l’anecdote et de l’aphorisme dans sa prose est fantasque, mais superficiel. Le grand théoricien russe Mikhaïl Bakhtine note que le roman, en particulier, doit être à la fois dialogique, impliquant d’autres œuvres d’écrivains déjà achevées, et hétéroglossique, impliquant des voix et points de vue multiples. Écrire, pourrait-on ajouter (en particulier, au théâtre), nécessite un sens aigu du conflit ou du drame. Or Saroyan semble éviter à tout prix le conflit et les points de vue antagonistes. Dans ses pièces, comme dans ses romans, il tend à faire défiler les scènes comme si l’intrigue et la tension étaient secondaires, pour ne pas dire inexistantes.

Je suis récemment tombé sur Places Where I’ve done Time [En rade], publié en 1972 par Dell. L’exemplaire arbore en couverture un admirable portrait de Saroyan en chemise blanche et complet noir, la tête penchée, chapeau en avant, un sourire entendu irradiant sous son épaisse moustache. Sourire d’un sage ou d’une fine mouche ? Le point reste à débattre. Cet exemplaire a certainement appartenu à mon père, qui fut sa vie durant un lecteur passionné et un aficionado de Saroyan. Ce mince volume (182 pages) se compose de soixante-huit anecdotes, chacune traitant d’un endroit où Saroyan a vécu, travaillé ou séjourné durant sa vie. Là aussi l’anecdote est reine, au détriment de tout exposé analytique. La personnalité hors-cadre de Saroyan occulte malheureusement les autres personnages du livre. Nous ne savons rien, par exemple, sur sa femme, ni même son nom, mis à part qu’il se réfère à elle à plusieurs reprises avec ce surnom condescendant « ma petite chérie/femme ». Il l’exclut, en faisant un stéréotype d’épouse casse-pieds dont le seul talent – mis à part sa beauté physique et ses aptitudes sexuelles trois fois par jour, si nécessaire – réside dans son goût pour dépenser de larges sommes d’argent et organiser des fêtes somptueuses. Mais pas un mot sur ses propres travers, que raconte Carol Marcus (le nom de sa femme !) dans ses mémoires publiés en 1992 Among the Porcupines [Parmi les porcs-épics]. Saroyan expose avec désinvolture son goût effréné pour le jeu, mais ne livre aucun détail sur les effets délétères que ce penchant et son alcoolisme ont pu avoir sur sa famille. Il dit peu de choses sur ses enfants, mis à part le fait que « tous deux m’étonnaient par leur absence étrange de bon sens, de conscience du réel ou de perspicacité vis à vis de l’humain » (p. 96) - pas vraiment les sentiments paternels les plus chaleureux jamais exprimés… Saroyan pouvait-il s’accuser de ne pas donner un meilleur exemple ? Cela ne lui traverse jamais l’esprit, ou si tel est le cas, le lecteur garde des doutes. Non pas que Saroyan ne s’autorise pas à avoir des opinions. Simplement, un écrivain avec sa fougue pourrait vouloir au moins livrer un portrait plus nuancé de ceux qu’il décrit. Dans le cas contraire, nous n’avons que fanfaronnades et vantardise. Par delà les questions liées à l’exposition et au contenu, reste le problème du langage de Saroyan, merveilleusement articulé dans sa transparence cristalline, malgré un manque de complexité. Au début, le lecteur est enchanté par ce penchant pour l’expression allusive, le phrasé simple, mais passé une centaine de pages, se languit de l’élan proustien ou du jeu lexical d’un Joyce.

Pourquoi lire encore Saroyan, auteur de pièces faciles et aux vérités toutes faites ? Étrangement, la réponse nous est fournie par Places Where I’ve Done Time. Au fil des pages, en lisant ce livre, j’en arrive à aimer et à apprécier Saroyan. Tout d’abord, pourquoi ne pas lire Saroyan tout simplement pour son charme, qui transparaît dans son écriture ? Difficile à expliquer ou à analyser, mais néanmoins vrai. Sa prose, tout comme l’auteur, est aisée et avenante : invitant le lecteur et apaisant l’esprit. En second lieu, Saroyan est une sorte d’ethnologue : il décrit des gens et des lieux disparus depuis longtemps avec un amour et une admiration évidente, que ce soit un liftier dans un hôtel roumain ou un membre de sa famille de retour à Fresno. Il décrit une époque où la vie était sans aucun doute plus simple, où un garçon pouvait se présenter chez M. Abboud, l’épicier, et gagner suffisamment d’argent, simplement à force de travailler en nettoyant et en vendant des fruits, pour aider sa famille en ces temps difficiles. Deux éléments – charme et détail ethnologique – qui brillent aussi dans My Name is Aram [Mon Nom est Aram], une série de nouvelles réussies, à mon avis son œuvre la meilleure et la plus émouvante.

Le charme de Saroyan. Ce don indéniable qu’il a de forger un récit intéressant – même dépourvu d’intrigue ; et cette qualité du prenez-moi comme je suis entraîna dans son tourbillon le public américain durant plus de vingt ans. Ne lui reprochons pas son succès. D’aucuns peuvent trouver naïve et même légèrement surfaite la façon qu’a Saroyan de présenter l’existence, mais tout ce qui le concerne reste franc : il laisse voir ses sentiments, même s’il a tort, et quand on le soupçonne, il sait qu’il a tort. Où Saroyan conduit-il donc son lecteur dans ce livre délicieusement ingénu, et parfois exaspérant ? Depuis les écoles, les rues et les champs de course de Fresno jusqu'à Broadway et Sutton Place, puis vers Moscou, Bucarest, Paris, Tiflis, et en arrière. Les lieux sont toujours les mêmes : chambres d’hôtels, arrière-salles de jeux et de champs de course, déjeuners, dîners et cocktails, seul ou accompagné d’amis et de collègues. Dans chacune de ces anecdotes, nous apprenons quelque chose de nouveau à propos de tel producteur, telle compagne d'une nuit ou tel parent, quelque part témoin de la condition humaine. Et derrière tout cela, l’immense générosité de Saroyan, qu’il ait affaire à un membre de sa famille dans le besoin ou à quelque jeune fille émotionnellement perturbée, rencontrée un jour à l’hôtel.

Il existe des lieux révélateurs en littérature, comme dans la vie. Chaque écrivain apporte sa propre contribution. Celle de Saroyan, en particulier, pourrait bien être extra-littéraire : autrement dit les qualités personnelles qu’il a aussi insufflées à son écriture comme par une sorte de transsubstantiation mystique littéraire. Son optimisme à tout crin, sa joie toute simple d’être vivant. Après tout, ce descendant d’Arméniens pauvres de Bitlis est le même homme qui passa d’une misère proverbiale à l’opulence, qui fut placé dans un orphelinat cinq années durant, le temps que sa mère trouve un emploi dans une conserverie locale ; un homme assailli de combats personnels et d’addictions, qui fut capable, au moyen simplement d’une machine à écrire et de son intelligence aiguë, d’atteindre le sommet de l’élite littéraire américaine. Pour un Arménien immigré, né au tournant de ce siècle-là, cela n’a guère du être facile. Et pour des générations de diasporés dont les familles subirent des horreurs sans nom lors du génocide arménien, il fut et reste un puissant symbole, celui qui arriva à surmonter une tragédie personnelle et des revers sans nombre, achevant un livre par ces lignes : « Ce qu’il y a de meilleur, vraiment, c’est une longue rue dans une ville, et moi qui y marche à loisir pour voir ce qu’elle renferme. » (p. 182) En l’espèce, cette longue rue s’avère être les Champs-Élysées. Et cet avant-dernier aperçu : « La Terre est un miracle qui dépasse l’entendement humain […] et chaque être humain […] n’est que la démonstration du caractère infini de ce prodige qu’est la matière en mouvement […] ce déplacement d’espace qu’opèrent les grands corps dans l’Univers connu et inconnu […] Quelque chose qu’il nous faut rejoindre […] » (p. 181) Rebattu ? Peut-être. Et pourtant, Saroyan écrit ailleurs dans son livre : « Pour l’amour de Dieu, je crie ton nom, Seigneur ! »


William Saroyan. Places Where I’ve Done Time. New York : Delta/Dell Publishing, 1972
Disponible sur http://www.oldcornerbooks.com/cgi-bin/fgb455/40229

Traduction de l'anglais : George Festa - 02.2009 - Tous droits réservés

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