lundi 23 mars 2009

Antonia Arslan


Antonia Arslan. La Strada di Smirne. Milano : Rizzoli, 2009. 285 p.


Tout est fini. La fuite arrive à sa fin. En sécurité, à bord d’un navire qui les conduira en Italie, Shushanig et ses quatre fils laissent derrière eux les atrocités qui ont bouleversé leur vie et exterminé leurs proches, comme tant d’autres familles arméniennes. Tel fut ce passé, contenu et préservé pour toujours à travers les pages du Mas des Alouettes. Désormais une histoire nouvelle se lève. Tandis qu’en Italie les fils de Shushanig s’adaptent avec douleur à une réalité nouvelle, Ismene, la Grecque éplorée qui a tant fait pour les arracher à la mort, tente de donner corps à l’illusion de sauver d’autres vies, prenant soin des orphelins arméniens errant dans les rues d’Alep, otages innocents d’une brutalité que l’on ne peut oublier. Mais c’est précisément, alors que, dans la ville où tout commença, quelqu’un revient reprendre ce qui lui appartient, que toute espérance de bâtir un compromis futur vole en éclats. Le récit d’Antonia Arslan frappe par son courage de témoigner jusqu’au plus profond des vicissitudes d’un peuple condamné à l’exil et par sa capacité à dépeindre un monde vivant et palpitant de femmes et d’hommes extraordinaires. Des femmes et des hommes normaux qui ont souffert sans se briser, traversant les flammes immenses qui, lors de l’incendie de Smyrne, semblaient vouloir brûler l’espérance d’une vie nouvelle.

Résumé du livre :

Les trois fils du vieux Hamparzum, Sempad, Yerwant et Zareh, ont connu des destins différents. Tous ont quitté l’Anatolie, cette région de la Turquie peuplée de chrétiens, ainsi que la grande maison familiale, le Mas des Alouettes, pour suivre leur destinée. Sempad, le pharmacien, sera lui-même victime de l’extermination perpétrée par le régime turc contre les minorités catholiques arméniennes. Ses fils seront tous tués (excepté Nubar qui aura la vie sauve, après s’être déguisé en femme), tandis que ses trois filles, avec leur mère Shushanig et leur tante Azniv, entament un périple afin de rejoindre Yerwant en Italie.
L’aîné de la famille, médecin réputé et reconnu, vit désormais, depuis plusieurs années, à Padoue, où il a épousé une comtesse. Ses deux fils, Wart et Khayel, reçoivent une éducation à l’occidentale et ignorent tout des vicissitudes qu’a enduré dans sa patrie la famille de Sempad. Lorsque les cousines survivantes débarqueront finalement à Venise, après un voyage rocambolesque à travers les îles de la mer Égée, ces deux mondes, l’italien aisé et bien pensant et celui des marchands et des trafiquants bigarrés du Moyen-Orient vont se rencontrer. C’est depuis la position privilégiée d’une Venise blindée derrière le promontoire dans lequel les soldats italiens mènent une longue guerre de position contre les Autrichiens, que le médecin arménien et ses proches tenteront de rétablir les contacts avec leur terre ancestrale. Au travers de lettres qui leur parviennent par miracle, et malgré l’avancée du conflit, ils auront des nouvelles du frère cadet, Zareh, le seul qui continue à vivre au Moyen-Orient. Et c’est toujours à Alep, en Syrie, que se trouvent la pleureuse grecque Ismène et le prêtre orthodoxe Isaac, qui eurent tant de part dans le sauvetage des femmes du Mas. Là, les quelques réfugiés arméniens se cachent comme des rats à travers les ruelles tortueuses de la vieille ville, tandis que les enfants sont accueillis à l’orphelinat allemand. Entre temps, en Grèce, les puissances alliées sont victorieuses et les chefs du gouvernement des Jeunes Turcs en fuite. A Constantinople, la situation politique est renversée, un tribunal spécial institué pour les crimes de guerres se prépare, tandis qu’à Smyrne, seconde ville de l’empire ottoman, les Arméniens rêvent de fonder leur État souverain, après mille ans de persécutions de la part des musulmans. Ils rêvent. Yerwant, ses fils et ses neveux, imaginent une vie normale dans la « ville des Infidèles », dans un lieu où les marchands font des affaires en or et où les étrangers de toutes races et religions se croisent et vivent en paix. Une ville insouciante et tolérante, tout comme les autres grandes métropoles de la Méditerranée.
Trois ans durant, les Grecs l’emportent sur les Turcs et les Arméniens trouvent la paix à Smyrne, mais comme il advint à Pompéi avant l’éruption du Vésuve, personne ne s’aperçoit du retour prochain de la Grande catastrophe.
Cinq ans après, Antonia Arslan nous narre à nouveau l’épopée de sa famille et de son peuple. Dans le premier roman, La masseria delle allodole [Le Mas des alouettes] – dont a été tiré le film des frères Taviani -, elle racontait le génocide d’un million et demi d’Arméniens en Anatolie. Elle revient maintenant sur l’histoire de son peuple, qui voyage en quête d’une terre promise, mais ne trouve qu’une nouvelle désillusion. Une histoire d’hommes fiers et dignes, humiliés et assassinés, contraints de mendier dans les marchés d’Europe. Un roman chargé d’une magie et d’une richesse que la haine nationaliste et intégriste ne parviendront jamais à extirper de l’esprit du Levant, lucide et enfiévré, tel un antique chant funèbre.

Lien : http://www.ibs.it/code/9788817027991/arslan-antonia/strada-di-smirne.html
Nous tenons à remercier Annalisa Veraldi.


Extrait de l’entretien accordé en 2005 par Antonia Arslan à Stefania Garna (Université de Venise) :

- Stefania Garna : Quelle clé de lecture nous proposes-tu pour que nous puissions comprendre l’acceptation du silence de la part des Arméniens qui ont fui le Metz Yeghérn ?

- Antonia Arslan : Ce sont des êtres qui ont été traumatisés deux fois. La première par les choses terribles qu’ils ont vécu : lorsque tu es l’unique survivant d’un groupe de deux cents personnes, c’est un vrai miracle que tu réussisses à être quelqu’un de normal. Et pourtant ils ont bâti leur vie, etc. Mais il faut aussi se rappeler que ces gens ont subi lors du traité de Lausanne de 1923 une deuxième déportation et persécution ; leur esprit s’est comme atrophié. Car face à un traité de paix qui n’utilise nulle part le mot Arméniens, qui ne leur propose même pas un marché de Normands et ne les cite aucunement, ils se sont sentis comme des êtres qui n’existaient pas, rejetés de toutes parts. Quant à évoquer leurs tragédies, ils auraient plutôt ri que pleuré ! Il faut distinguer entre la connaissance, très aiguë, qu’en avaient les contemporains – au fond en 1915-16 tout le monde savait – et celle jusqu’en 1918-20, très large elle aussi, d’avec cette chape de silence qui, en passant à travers l’expulsion des Grecs et l’incendie de Smyrne, a tout recouvert, même les Arméniens.

- Stefania Garna : Et maintenant, quels sont les points forts et les points faibles de cette Mémoire, non seulement au sein de la communauté arménienne, mais aussi et surtout dans la communauté internationale, à commencer par l’Europe ?

- Antonia Arslan : Pour comprendre ce que fut le génocide, il faudrait aussi lire Lepsius et le Livre Bleu de James Bryce. Mais les points forts résident dans le fait que désormais ont paru de très nombreux témoignages contemporains : cahiers, comptes rendus, journaux. Le fameux médecin lors du siège de Van, dont parle le film Ararat d’Atom Egoyan, l’infirmière danoise dont les carnets ont été publiés, l’infirmière américaine qui se trouvait dans l’un des pires lieux de déportation et dont le cahier a été récupéré par terre dans une maison en démolition. Ces textes ont été publiés en Amérique. Ou encore le compte rendu, accompagné de photographies, que le consul américain Leslie Davis envoya au Département d’État américain, compte rendu qui n’a été publié que récemment. Autant de fragments de mémoire qu’ils restituent alors à leur façon, vu qu’ils n’ont jamais structuré ce vécu comme l’ont fait au contraire les Juifs ; et cela , du fait de leur petit nombre ; car, malheureusement, dans de nombreuses communautés, ils se sont renfermés en eux-mêmes : ils se voient entre eux, parlent entre eux ; par une sorte de nonchalance orientale. Ce sont aussi des gens épouvantés, qui n’ont pas vu le génocide reconnu depuis cinquante-sept ans ; qui s’entendent demander : « Qui sont les Arméniens ? », lorsqu’ils affirment avoir survécu au massacre des Arméniens. Des gens habitués à ne pas parler. Voilà. Le grand effort de ces dernières années a été de les faire parler. Mais il reste encore tant de chemin à parcourir !

- Stefania Garna : Lors de tous tes voyages, ces derniers mois, as-tu décelé l’émergence d’une opinion publique mûrie, critique et solidaire, que nous voudrions tous voir ?

- Antonia Arslan : Oui, vraiment. Toutes proportions gardées, jour après jour, je le constate. Mon récent voyage dans les Pouilles l’a confirmé avec éclat en ce sens, alors que la population aujourd’hui n’a pratiquement pas de mémoire historique de l’accueil qu’y reçurent les Arméniens survivants, du village de Nor Arax aux portes de Bari, etc. C’est véritablement une solidarité qui naît de la lecture du livre, de la part de gens qui ensuite veulent se documenter, savoir, exprimer une opinion.

- Stefania Garna : Qu’espères-tu de positif dans le cadre un peu sombre du « dédouanement politique de la Turquie » d’un côté, et de l’amnésie de Strasbourg de l’autre ?

- Antonia Arslan : Je ne suis pas opposée par principe à l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Je le dis clairement, car il se peut que cela se fasse avec les précautions requises. Ce qui m’inquiète, c’est l’incapacité de la Communauté Européenne à déployer une diplomatie véritable. Tandis qu’elle ouvre la voie à des négociations en vue de l’adhésion, elle ne dit même pas un mot des Arméniens et ne laisse pas paraître le moindre engagement à propos de Chypre, je soupçonne que la diplomatie turque, que l’on sait très adroite, nous roule dans la farine. Pourtant, le Parlement Européen a reconnu le génocide arménien en 1987. Les Pays-Bas viennent de le reconnaître, la Slovaquie aussi. L’Italie l’a fait, et la France aussi. Aujourd’hui, la France est sous pression. Une grève de la faim est en cours. J’espère que tout ceci conduira les parlementaires à revoir leur position. Non pour repousser la Turquie – beaucoup de choses font de ce pays un candidat plutôt sérieux -, mais parce qu’il doit y avoir une négociation ferme et sérieuse, et la Turquie doit en être convaincue. C’est à ce prix que les gouvernants turcs, qui sont très habiles, comprendront qu’il convient de faire ce geste moral de reconnaissance du génocide.

- Stefania Garna : Après tous ces mois de succès éditorial et humain chaleureux, comment pourrais-tu interpréter, ou même décrire seulement, « les devoirs particuliers liés au fait de s’appeler Antonia » ?

- Antonia Arslan : De fait, je me sens beaucoup plus sereine. J’ai l’impression d’avoir fait mon devoir. Le devoir particulier de s’appeler Antonia consistait à raconter ; finalement, après tant de détours et tant d’autres choses, je l’ai fait.

[Note du traducteur : Nous publierons prochainement, après accord, l’intégralité de cet entretien paru dans la revue Deportate, esuli, profughe (DEP), n° 2, janvier 2005.]

L’auteur

Antonia Arslan

Née à Padoue en 1938. Écrivaine et essayiste italienne, d’origine arménienne.
Diplômée d’archéologie, elle a enseigné la littérature italienne moderne et contemporaine à l’université de Padoue. Elle est l’auteur d’essais sur le genre narratif populaire et le roman-feuilleton (Dame, droga e galline. Il romanzo popolare italiano fra Ottocento e Novecento) et sur l’univers des femmes écrivaines d’Italie (Dame, galline e regine. La scrittura femminile italiana fra ‘800 e ‘900).
C’est à travers l’œuvre du grand poète arménien Daniel Varoujan – dont elle a traduit les recueils Il canto del pane et Mari di grano – qu’elle a exprimé son identité arménienne.
Elle a publié un opuscule de vulgarisation sur le génocide arménien (Metz Yeghèrn / Le Génocide des Arméniens, de Claude Mutafian) et un recueil de témoignages de survivants, réfugiés en Italie (Hushèr. La memoria. Voci italiane di sopravissuti armeni).
En 2004 elle a écrit son premier roman, La masseria delle allodole (éd. Rizzoli), qui a obtenu le Prix Stresa du roman, ainsi que le Prix Campiello. Le 23 mars 2007 est sorti en salle le film tiré du roman homonyme, dirigé par les frères Taviani.
La strada di Smirne est de 2009.

Lien : http://www.wuz.it/recensione-libro/3109/strada-smirne-antonia-arslan-armeni.html
Nous tenons à remercier Grazia Casagrande.

Articles traduits de l’italien par Georges Festa – 03.2009 – Tous droits réservés


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