jeudi 19 mars 2009

Eglise et nationalisme arménien



Armen Ayvazyan

L’Église arménienne aux carrefours du mouvement arménien de libération au 18ème siècle
Erevan [Arménie] : Lusakn, 2003, 344 p. (en anglais)

par Eddie Arnavoudian


Le mouvement national arménien de libération et l’Église arménienne

L’Église arménienne a joui dans le passé d’une réputation inégale, souvent justifiée, n’ayant au cours des siècles guère protégé les véritables intérêts de ses ouailles. Or, de même que certaines fractions de l’Église française lors de la Révolution française ou de l’Église catholique en Amérique latine dans les années 1960, certains camps de l’Église arménienne ont aussi produit des personnalités et des groupes qui ont contribué de manière significative à l’histoire du peuple arménien. L’étude d’Armen Ayvazyan s’intéresse précisément à un tel cas, lequel, bien que lourd du risque d’exonérer l’Église dans sa totalité, ouvre des perspectives neuves et stimulantes pour ceux qu’intéresse l’histoire de l’Arménie.

Examinant minutieusement des sources de première main, souvent négligées, Aivazian soutient que dans le mouvement national au 18ème siècle une fraction de l’Église arménienne à Etchmiadzine, a joué un rôle actif, dynamique et, à certains égards, dirigeant, mais qui fut toujours tenu dans le plus grand secret Son étude s’appuie sur une passionnante enquête de détective, rappelant la disposition selon laquelle, au terme de lois cléricales remontant au 12ème siècle, un candidat élu pour diriger l’Église apostolique arménienne devait obtenir un vote unanime, engageant tous les évêchés importants d’Arménie orientale.

Ayvazyan montre que cette « règle » relative aux élections des catholicos fut en fait adoptée lors des dix premières années du 18ème siècle, mais que ses concepteurs firent remonter son origine beaucoup plus avant, afin de lui conférer le poids et la légitimité d’une tradition ancienne et glorieuse. Elle fut adoptée en particulier pour assurer l’élection d’un catholicos par les évêchés orientaux. Constituant la fraction la plus encline au nationalisme de l’Église arménienne, ils visaient à empêcher le Patriarcat d’Istanbul d’imposer à Etchmiadzine quelqu’un qui eût été son homme lige, et par extension un laquais aux ordres du pouvoir ottoman. Cette lutte de l’Est contre Istanbul revêt aussi une autre dimension, celle d’une résistance aux conversions catholiques menées par les pères mékhitaristes et les moines antonins, entre autres, considérés alors comme une menace pour l’indépendance de l’Église arménienne et la perspective d’une libération des Arméniens.

Ayvazyan expose un plaidoyer convaincant pour montrer que la division et les luttes quasi endémiques entre le courant Constantinople / Cilicie de l’Église arménienne et ses centres religieux en Arménie orientale relevaient de polémiques autres que théologiques au sujet de l’avenir de l’Église, son dogme et ses relations avec le monde catholique et Rome. Les dirigeants de l’Eglise à Constantinople et en Cilicie, soumis à l’empire ottoman, cherchaient, sur ordre du pouvoir ottoman, à s’assurer que leur candidat de confiance dirigeât l’appareil de l’Église basé à Etchmiadzine. A l’instar de l’autorité impériale ottomane, ils se méfiaient des paroisses et des prélatures arméniennes orientales, considérées comme turbulentes et soutenant des opérations militaires arméniennes anti-turques pour aider l’expansionnisme russe.

Voilà quelle est la thèse défendue. Le Patriarche de Constantinople était très éloigné des réalités, des besoins, de la situation et des influences à l’œuvre sur les terres arméniennes ancestrales. Intégré au cœur de l’empire et jouissant de certains privilèges, il n’était ni réactif ni ouvert aux efforts et aux pressions émanant des couches de la société arménienne. A l’opposé, les paroisses orientales de Tatev, Etchmiadzine, Djoulfa et ailleurs se trouvaient dans le berceau de l’Arménie. De plus, du fait de leur proximité avec l’empire russe, elles étaient en mesure de concevoir et de tenter de développer des alliances, afin de s’affranchir du joug ottoman qu’elles considéraient comme leur principal ennemi.

La thèse d’une fraction de l’Église plus activement nationaliste est renforcée par le fait qu’en tant que principale, et de fait unique, institution nationale durablement puissante, elle était tenue de s’impliquer, de diverses manières, dans le destin et l’existence de la nation et du peuple arméniens, pris en tenaille entre les politiques impériales et les répressions intérieures menées par les États ottoman russe et perse. Agents, bon gré, mal gré, de puissances étrangères, ou force de conciliation et de résistance à l’égard de ces mêmes puissances, ou cherchant à s’adapter, de façon à s’assurer le meilleur avantage, la juridiction de l’Église arménienne dépassa toujours la simple gestion du salut des âmes. Grâce à sa structure interne complexe, l’institution fut toujours éminemment politique, menant une politique à la fois locale et tenant aussi de la politique étrangère, au moyen de laquelle elle visait à équilibrer et œuvrer en relation avec les puissances étrangères, organisant l’administration et la gouvernance de son propre fief, tout en protégeant son statut et son pouvoir vis à vis de l’État.

C’est dans ce contexte que les questions politiques, entre autres celles liées à la libération nationale et à la liberté politique, firent irruption dans son agenda. L’Église ne pouvait demeurer indifférente à l’équilibre changeant des forces entre les trois empires, qui se disputaient la domination sur les territoires arméniens. Il lui fallait calculer, évaluer et développer une stratégie et une orientation convenant le mieux à ses propres intérêts. Elle fut ainsi inéluctablement entraînée dans les conflits et rivalités politiques de l’époque, alors que des camps différents de l’Église adoptaient des attitudes et des stratégies différentes. S’agissant du 18ème siècle, Ayvazyan démontre le rapport et le rôle dirigeant de l’Église orientale dans le mouvement insurrectionnel arménien des années 1720.

Moment particulièrement stimulant de l’ouvrage, l’étude du rôle de Lazar Chahagetzi dans l’origine du nationalisme arménien moderne. Catholicos d’Etchmiadzine de 1737 à 1751 et représentant du nationalisme arménien renaissant, sa réputation doit être rétablie, après les décennies d’approches hostiles qui ont suivi son opposition nationaliste à l’Église catholique. Notant la référence de Chahagetzi au génial Krikor Datevatzi de la fin du 14ème siècle, Ayvazyan soutient que Datevatzi représente un certain type de nationalisme médiéval, hérité et développé par Chahagetzi. Par exemple, Datevatzi énumère dix particularités, qui définissent ou distinguent une forme d’identité arménienne. Chahagetzi n’en propose pas moins de cinquante, ajoutant significativement le rôle de la langue et de la terre en tête de liste. En développant sa vision de la nation arménienne, Chahagetzi se réfère aussi aux rois et à la royauté, aux généraux et aux combattants arméniens de l’époque classique – laïcs comme religieux.

En mettant au jour la contribution de l’Église à la lutte de libération au 18ème siècle, Ayvazyan prend note de l’amplitude et de la profondeur de ce mouvement. Démontrant qu’au delà de l’Artsakh / Karabagh et de Kapan (Syunik), les organisateurs du mouvement tentèrent aussi de mettre en place une rébellion armée dans les régions orientales de l’Arménie ottomane occupée. L’auteur suggère ainsi l’existence, quoique embryonnaire, d’une large mouvement pan-national, au sein duquel l’Église et ses dirigeants, du moins à Etchmiadzine, ont joué un rôle important de soutien et parfois de leadership. Thèse intéressante et peut-être très importante, mais qui mérite réflexion.

Affleurant tout au long du livre, un problème potentiel se révèle clairement dans le chapitre conclusif. Selon l’auteur, depuis les 15ème et 18ème siècles, l’Église, par le biais de son action culturelle, éducative et idéologique, assuma la tâche de préserver un semblant de nationalité arménienne. Cette thèse comporte naturellement une part de vérité – dans la mesure où elle renvoie non à l’Église dans sa globalité, mais à une fraction de celle-ci, et dans la mesure où cette même thèse n'est valide qu'eu égard au fait que l’Église n’était pas représentative du peuple arménien dans sa globalité. Rappelons la structure quasi féodale de l’Église, dont la condition privilégiée reposait sur le travail du paysan et du serf arménien, aux destinées desquels elle se montrait peu réactive ou empathique. Tout en relevant une contribution positive, il est juste de rappeler que l’Église défendit largement des us et coutumes obscurantistes et arriérées, mêlés à une corruption et un esprit philistin endémiques. Armen Ayvazyan est naturellement conscient du degré de cette corruption et consacre de fait vingt-cinq pages aux prévarications du catholicos Nahapet Yedesatzi.

Élargir ou généraliser ce constat au sujet de l’Église reviendrait à ouvrir une véritable boîte de Pandore. Entre autres, demander une explication quant à la révolte au 19ème siècle contre l’Église et son autorité, à l’Est comme à l’Ouest, de la part d’intellectuels de premier plan comme Mikael Nalpantian et Haroutyoun Sevajian, parmi bien d’autres. Mis à part ce genre de réserves, Ayvazian a réalisé un travail remarquable, passant au crible des documents et des correspondances ecclésiastiques apparemment ordinaires, purement théologiques ou bureaucratiques, qui mettent en lumière les différents courants politiques à l’œuvre dans l’Église arménienne, en particulier lorsqu’ils sont liés à la lutte entre les deux centres de pouvoir, Bolis [Constantinople] et Etchmiadzine. Non seulement il rétablit l’intégrité d’honorables hommes d’Église, mais il livre une importante contribution à l’histoire du mouvement arménien de libération.

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Eddie Arnavoudian est diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il commente régulièrement les lettres arméniennes sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch à Paris, Naïri à Beyrouth et Open Letter à Los Angeles.

Article original : http://www.groong.org

Site d'Armen Ayvazyan : http://www.hayq.org/index.php?p=9&l=eng

Traduction française : Georges Festa - 03.2009 - Tous droits réservés


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