mercredi 4 mars 2009

Enfances

Arménie 1915 - Photographie Armin Wegner


Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2006 après accord de l'auteur, de l'étude fondamentale de Stefania Garna sur les témoignages de rescapés du génocide de 1915. Etude parue dans la revue en ligne Deportate, esuli, profughe (DEP) (n° 3, juillet 2005) de l'Université Ca' Foscari de Venise.


« Un soleil entrevu par instants, dans un ciel à moitié couvert,
voilà ma mémoire. »

Les enfants dans le Metz Yeghérn arménien

Textes présentés par Stefania Garna
(traduction de l’italien par Georges Festa)



[Résumé (traduit de l’anglais) : Dans cette étude, nous redonnons vie à « la parole des enfants » du Metz Yeghérn arménien, à travers quelques récits de réfugiés publiés en italien dans notre pays entre 1986 et 2001 (excepté le dernier passage traduit en avril 2005) : une enfance sans espoir, violée, trahie, qui, dans ce scénario, prend la forme des souvenirs de personnes âgées qui ont besoin de se rappeler et de raconter, mais qui comprend des lapsus et des omissions inavouables. Il est difficile pour certains de répondre aux questions de celui qui interroge. D’autres, au contraire, prennent l’initiative et racontent leur propre histoire ; parfois en se lançant dans un voyage à la recherche de leurs racines, ou pour pouvoir laisser à leurs enfants un héritage spirituel sous le signe de la mémoire. D’autres encore font un récit pour rectifier les différences entre leur propre expérience de cette tragédie et la version différente qu’en donnent les sources turques ou leurs écrivains stipendiés. Et, à l’arrière-plan, l’intégration forcée des filles et des jeunes filles, aspirées dans le microcosme du harem, souvent achetées et vendues sans aucune limite.]

Les témoignages publiés en Italie au cours des vingt dernières années de la part des réfugiés arméniens, qui ont survécu au génocide de 1915, ont été nombreux. Il s’agit de documents précieux qui font apparaître un des principaux problèmes des enfants qui ont été victimes de la répression, à savoir la recherche de leur identité personnelle. Nous présentons donc une anthologie des passages les plus significatifs.

Leurs auteurs ont souvent écrit ou raconté au cours d’entretiens leurs souvenirs à un âge très avancé, peut-être après beaucoup de doutes, dus aussi simplement à une formation scolaire inégale et à une maîtrise imparfaite de la langue italienne, ou, de manière plus dissimulée, au sentiment que leur vie ne pouvait avoir de sens que pour leurs familles et leurs plus proches amis – l’écriture naît parfois dans ce but d’offrir un court legs spirituel empli d’affection et d’encourager celui qui se trouve en difficulté. Coren Mirachian s’en explique dans sa Préface :

« Maintenant, et c’est le premier but de ces écrits, j’ai le désir de faire connaître à mes filles et à mes neveux mon passé, si chargé d’épisodes tourmentés par des luttes et des sacrifices de toute espèce, afin qu’ils en tirent un enseignement pour vaincre les combats inévitables de la vie. Ensuite c’est pour être utile à tous ceux qui sont désespérés, particulièrement les jeunes et les gens qui vivent des situations difficiles, afin qu’ils apprennent à surmonter l’adversité. » (1)

Telle personne a écrit en arménien la première version et en a produit ensuite une traduction en italien : c’est le cas de Raffaele Gianighian, qui garde dans son Voyage d’un pèlerin à la recherche de sa Patrie le ton d’un journal très personnel, redonnant plus de vie à telle conversation intime qu’à un récit commode pour son lecteur potentiel. Dans son Introduction, Pietro Kuciukian, en charge de son édition en 1992, prévient que la difficulté de lecture (dans de nombreux passages du texte) est due « en partie à la densité et à l’éloignement des faits, et en partie à la version italienne, qui imprime à l’écriture des rythmes qui ne lui appartiennent pas, empruntés de fait à la langue arménienne ».

En vérité, aucun d’eux n’a jamais exprimé le désir d’oublier, mais les difficultés rencontrées même dans les années de l’après-génocide, vécues souvent dans l’isolement et dans le silence d’institutions de fortune, cumulées aux traumatismes, dont l’élaboration n’est pas aisée, de cette expérience, ont sans doute contribué à un refoulement, qui n’est pas naturel, de nombreux faits. Un témoignage exemplaire entre tous, celui du père Ignazio Adamian, qui arriva, enfant âgé de dix ans, au monastère de S. Lazzaro de Venise, et devint père mékhitariste, puis missionnaire au Moyen-Orient et en Amérique du Sud. Sa « parole » s’achève en ces termes :

« Après la déportation, sur les sept personnes de notre famille, nous ne sommes que deux à être restés en vie (il se réfère à sa sœur, qu’il a retrouvée bien des années après en Argentine). Nous avons eu de la chance car dans d’autres familles tous sont morts. […] Lorsque quelqu’un perd sa famille dans son enfance, il ne se souvient plus de rien. Moi aussi je ne me souviens plus de rien. J’ai certainement dû beaucoup pleurer lorsque j’ai perdu ma grand-mère. Mais je ne me rappelle plus de rien. Mais c’est sûr, j’ai dû beaucoup pleurer. » (2)

Dans cette intention de rappeler aussi les différentes étapes et modalités de mise en application du plan génocidaire, les auteurs ont préféré accorder les témoignages dont ils disposaient selon un traitement thématique, et aussi chronologique par beaucoup d’aspects. Pour une reconstitution adéquate des événements et la bibliographie, voir L’histoire du génocide arménien de Vahakh N. Dadrian. (3)

Le départ, les marches forcées, les massacres.

Officiellement le peuple arménien fut éloigné de ses terres historiques par une « évacuation militairement nécessaire de la zone de guerre » - de façon expérimentale depuis la plaine de Zeitun en Cilicie, entre avril et mai, qui se poursuivit dans les six provinces de la Grande Arménie, entre mai et juillet, et s’acheva entre août et septembre dans le reste de la Cilicie.(4) L’installation dans les camps de concentration des déserts de l’intérieur – la Syrie et l’Irak actuels – devait conclure les marches forcées pour tous les déportés, mais il n’en fut pas ainsi.

Hrant Pambakian, né à Smyrne en 1906, rappelle ce qui s’est passé en 1915 :

« Mon père était pharmacien et notre pharmacie se trouvait dans le bâtiment-même de notre maison. Il exerçait de nuit et les clients venaient faire leurs préparations à toute heure. Un jour, au petit matin, on frappa à la porte. Il nous ordonnèrent d’ouvrir et de nous préparer à partir sur l’heure. Tous les membres de notre famille furent emmenés à la gare où on les fit monter dans un convoi en partance. Nous sommes arrivés à Afion-Karahisar, où se trouvaient rassemblés les gens déportés de Smyrne. Chaque jour des gendarmes venaient, une liste à la main, et emmenaient un groupe de gens destinés aux marches forcées sur la route du désert d’Alep. Un jour, le commandant de la police vint chez nous et nous dit de préparer nos valises. Nous demandâmes pour quel motif et quelle destination. Il nous répondit seulement que nous allions à la gare. La gare de Smyrne était gérée par une compagnie française : les chefs de gare étaient chrétiens, grecs ou maltais. Le chef de gare local nous confia discrètement : « Vous, retournez chez vous. » Nous devons notre salut au seul gouverneur militaire allemand de Smyrne, Liman von Sanders, qui imposa aux autorités turques de Smyrne le retour immédiat des déportés arméniens chez eux. » (5)

L’issue miraculeuse de cette première phase des persécutions aura comme épilogue l’incendie de la ville, reconstitué ainsi par M. Pambakian :

« Durant la catastrophe de Smyrne j’ai vu mon père se faire tuer sous mes yeux. Ceci arriva en 1921. Nous sommes restés enfermés à la maison pendant vingt jours. Pendant ce temps les Turcs avaient confisqué notre pharmacie et tous nos biens. Lorsque la ville fut incendiée, nous nous rendîmes vers la mer. Ma mère montait et descendait les quais du port en courant, en proie à la panique, ignorante du sort qui nous attendait. Les Turcs nous ont ensuite chargés sur un bateau sans drapeau et nous ont emmenés au Pirée en Grèce. A peine arrivés à Athènes, nous fumes hébergés dans un hôtel sur les montagnes. Le gouvernement grec nous aida et mit à notre disposition des baraquements. » (6)

Dans les villages de l’intérieur, au contraire, l’ordre d’évacuation laisse parfois, avec en outre l’illusion du retour (7), du temps pour organiser au minimum le voyage, même si cela se révèle, en quelques heures, totalement inutile, à cause de l’intervention de bandes de Kurdes ou de « cetè » (criminels libérés des galères dans ce but et enrôlés dans des troupes irrégulières) qui massacrèrent les Arméniens laissés sans défense par les gendarmes, ou plus simplement de celle, directe, de ceux qui auraient dû les défendre.

Raffaele Gianighian naît le 2 mai 1906 à Kissak, l’un des sept villages du district montagnard de Khodorciur, chez Garabed, le forgeron (en turc « demirgi ») de toute la vallée. La déportation commence en juin 1915 et est « accordée » en deux groupes. Les Gianighian (vingt-trois personnes) partent avec le second groupe, soit au total environ huit cent cinquante personnes. Lors de la « marche de mort » qui les conduit vers Urfa, après quatre-vingt-trois jours (8), ils trouvent refuge dans le village kurde voisin de Boyukbagh. Il se souvient en ces termes de cet épilogue :

« Nous étions cinq familles de Kissak, de Khodorciur, trente enfants, vieillards, adultes et jeunes gens. Nous avons vécu dans un espace de vingt mètres carrés : la petite maison rose, comme on l’appelait. Nous sommes restés là de l’automne 1915 au printemps 1919. Nous fûmes huit réfugiés à quitter le pays. » (9)

Ses phrases suivantes reconstituent, par contre, le moment culminant de cette intégration très pénible dans le village : cela se passe lors d’une « visite » d’un colonel de l’armée turque, en pleine action de ratissage des Arméniens survivants qui se trouvaient dans les villages voisins. Cet officier – « jeune, il a un uniforme tout neuf, des bottes qui brillent, une cravache avec une manche rouge : il avait l’air d’un brave homme » - demande à l’Agha du village de lui montrer les réfugiés :

« Il cherche à nous connaître de ses yeux curieux et débonnaires, de temps en temps il donne un coup de cravache à ses bottes. Il descend par le toit (nous sommes dans un village kurde), il nous rejoint, caresse la tête de Manuhi. […] L’inspecteur retire de sa sacoche une autre fiche, lit : « Gianoglu Hovannes, conscrit à Ispir en 1912, discipliné, excellent tireur, récompensé par une médaille militaire – « nisciangi » (tireur d’élite) » - « Demirgi Gianoglu, moi je te connais : j’ai été ton instructeur. Je me souviens, tu es un tireur à la précision infaillible. Je te verrai peut-être bientôt à Malatia dans l’armée ! Tu n’es pas à ta place ici ! » Le colonel se retourne vers Osman Agha : « Demirgi Gianoglu reste dans ton village comme forgeron. Il ne sera pas déporté : sa famille est turque. » Je n’ai jamais vu mon cousin aussi fier et content. Un soir, à la fermeture de la boutique, un esclave d’Osman Agha arrive à la maison et nous dit : « Je vous emmène dans le Selamlik (salle de prière kurde – les Kurdes n’avaient pas de mosquées) du Konak. » Au Selamlik il y a un imam et un secrétaire. L’imam dit : « Demirgi, je t’ai appelé pour donner des noms turcs à ta famille. » Le secrétaire lit les noms. Moi je m’appelle Abdullah. Demirgi s’appelle Agi. Un jour du Ramadan c’est la fête du Sunet : jour de circoncision. Un esclave du Konak place une chaise devant sa maison, il accroche un drap au toit. L’Hekim et Osman Agha pénètrent sous la tente. Sur les toits les paysans attendent pour voir la fête. Le premier à entrer sous la tente est le forgeron, l’opération commence. Moi j’entre à la fin, je m’assieds sur les genoux d’Osman Agha. Hekim, le chirurgien, me coupe un morceau de peau et saupoudre la partie coupée. La fête est finie. Maintenant notre famille n’est plus une étrangère à Boyukbagh. Nous sommes tous jeunes, nous travaillons, nous gagnons notre pain quotidien. Pour le moment nous ne rêvons pas à notre patrie Khodorciur. » (10)

Il est très utile de signaler qu’au tout début de son voyage en 1977, dans la bourgade de Yosgat, près d’Ankara, Gianighian fait une rencontre singulière (ou mieux : emblématique) : un « ermeni turk » tout comme lui, qui lui déroule le récit suivant, ou mieux, un récit dans le récit :

« Je suis né à Yosgat, j’avais douze ans en 1915, mon père appartenait à la riche famille des Papazian, il était directeur d’une banque, filiale de la Banque Centrale d’Istanbul. Le Mutessarif, le Kaimakan et le chef de la police étaient ses amis. Ils buvaient tous les jours le café ensemble. Ils lui disaient : « Papazian, les Arméniens de Yosgat ne seront pas déportés, on te le garantit. » […] Mais le vieux préfet fut limogé, accusé d’être favorable aux Arméniens. Un nouveau préfet, appelé Kémal de Van, donne l’ordre de déporter les Arméniens de la province de Yosgat : le chef de la police, Choukri Bey, est chargé par le préfet de faire évacuer immédiatement la population arménienne de la ville.
On enlève mon père à la banque, comme nous l’a raconté une connaissance. Ma mère a les yeux rougis de larmes, nous regardons au-dehors par la fenêtre : dans les rues des charrettes de paysans emportent les affaires, les gens montent dans des charrettes forcés par les soldats, les maisons se vident, le bruit continue et s’approche de nous, dehors on entend le son du « davul zurnà » (tambour et cornet), puis il disparaît. Nous voyons quelqu’un entrer par la grille de notre villa, il frappe à la porte, crie : « Votre mari est parti à Alep pour sa banque, madame Papazian ! Descendez, il y a un fiacre pour vous, emportez quelques affaires, vous devez me laisser la clef de votre maison, c’est ce que m’a dit mon chef Choukri Bey. » […] La rue nous mène à Yara Deressi. Nous sommes au milieu d’une foule immense ; sur une hauteur une fanfare joue une musique de fête. En bas, face aux Arméniens, un juge, nommé Hussein, crie d’une voix menaçante : « Déposez sur les tapis tout ce que vous avez, celui qui n’obéira pas sera tué ». […] Cette perquisition dans le camp dure trois jours : nous sommes prisonniers jour et nuit, les gendarmes montent la garde. Le quatrième jour, à l’aube, les paysans nous entourent. Plus tard le Kaimakan, Choukri Bey, et d’autres que je connais – car ils fréquentaient tous notre maison - arrivent à cheval. […] Brusquement on entend des cris terribles. Le Kaimakan, avec sa suite, gagne une colline, les paysans accourent en masse, en hurlant, vers nous. Ma mère se dévêt, elle me dissimule dans un canal asséché, me recouvre d’herbes et s’assied sur moi. Elle prie : « Que Dieu te protège, Alosios, n’aie pas peur ! Adieu ! » Un homme arrive, j’entends un coup sec, je sens un liquide chaud qui m’inonde le corps. J’écoute, je n’entends plus aucun bruit : je me suis évanoui. Quand j’émerge de ma cachette inondée, les cadavres sont traînés en bas, le long des routes et des sentiers ; je suis dans le canal, l’eau m’arrive sous les genoux. Je regarde la colline : sur la route il y a une voiture militaire, quatre hommes, sous les parapluies, qui regardent ce champ de cadavres. Je reconnais deux personnes : Kemal et Choukri Bey […] Le cadavre de ma mère n’a plus de tête, je la cherche, je la trouve, je la prends dans mes mains, je la recouvre, je pense : « Je te donnerai une sépulture dans notre jardin. » La voiture militaire est partie. Je suis tout seul, je suis le seul en vie et je tremble de désespoir : où puis-je aller ? je me trouve au milieu d’assassins, j’appelle ma mère, je suis au milieu des morts, je supplie : « Maman, aide-moi, je veux vivre ! » Mais comment ? Il me semble que j’entends une voix : « Alosios, pars à Bogaskeoy, dans notre village, grand-mère est à la maison ; marche la nuit, personne ne te verra. » Une vague espérance me console. (11)

En effet il trouve son salut au village : il est recueilli chez le cordonnier turc (« boyagi » en turc) et islamisé :

« Le cordonnier me prend par la main : « Femme, voici ton quatrième fils, appelons-le Murat. Murat, voici ta sœur, et voici tes deux frères. Tu es le seul chrétien resté vivant dans la région et tu seras toujours persécuté par les méchants. Je veux tout de suite te faire devenir un garçon turc. Ma fidèle femme, je t’en prie, assieds-toi sur la chaise, prends Murat sur tes genoux, je dois lui faire le sunet (la circoncision). » Il me fait cette opération avec son rasoir de cordonnier. Je suis devenu un garçon turc, appelé Murat Boyagi. Je travaille dans la boutique, je suis devenu un cireur de chaussures. » (12)

Le témoignage de Coren Mirachian est sous un angle encore différent :

« En 1915, avant que les déportations et les massacres d’Arméniens ne commencent, un jour, ma mère, chargée de gros paquets, me prit par la main et m’emmena chez une famille turque en leur racontant je ne sais quoi. Dans cette maison, je fus frappé de voir un homme dans les trente ans avec des béquilles : j’appris ensuite qu’il était mutilé de la guerre des Dardanelles. Sa femme était petite et brune et son vieux père avait une barbe blanche, un couvre-chef rouge enveloppé d’un turban blanc. Les époux n’avaient pas de fils… Alors moi, juste après, je me suis retrouvé tout seul dans cette maison. Ma mère avait disparu ; peut-être pour ne pas me voir pleurer. Le lendemain, le vieux me mit sur la tête un fez rouge avec un petit turban blanc et me donna le nom de Mohamed. Ce serait mon nouveau nom, en tant que de disciple de Mahomet. Cette famille était pauvre, ils avaient six brebis et deux chèvres. Le vieux était très avancé en âge ; chaque matin il partait au pâturage. Il tenait toujours une couronne à la main et j’avais l’impression qu’il priait toujours. Avant de partir avec les brebis, il se rendait à la mosquée devant sa maison. Le lendemain de mon arrivée il voulut que je m’y rende aussi avec lui : il avait peut-être l’intention de me préparer pour que je puisse lui succéder un jour. En effet, un matin, il suspendit à mon cou un sac avec les provisions du jour – qui consistaient en un morceau de pain – et il me confia un petit chien de berger. Ce vieil homme me paraissait être un homme bon. Il me gardait sans me tenir rigueur, en sachant que j’étais un infidèle, un chrétien : peut-être aurait-il voulu dans son cœur me convertir à sa religion. » (13)

Coren Mirachian continue :

« Maintenant j’avais une bonne connaissance des lieux de pâturage. Chaque matin la patronne me donnait un morceau de pain qui devait suffire pour toute la journée et que, à peine sorti du village, je mangeais. Pour le reste de la journée je devais me débrouiller. […]
Pendant ce temps, les jours et les mois passaient sans que j’aie conscience du temps et de la vie. J’avais entendu dire que la guerre avait éclaté et que tous les Arméniens avaient été déportés de leurs villages et massacrés. Je commençais à avoir peur. Régulièrement j’essayais de changer l’itinéraire des pâturages pour ne pas rencontrer de Turcs, parce qu’on disait que quand ils rencontraient des Arméniens, petits ou grands, ils leur donnaient une volée de coups de bâton et puis ils les tuaient. En fait, quand j’allais dans certains endroits, je sentais dans les fossés une odeur de cadavres putréfiés ; à ce moment-là j’avais peur et je changeais de direction. J’avais compris que ce n’était pas une blague, un jour ou l’autre je pouvais moi aussi me faire tuer. La police était toujours sur ses gardes. Elle avait l’ordre d’enlever les grandes personnes et les enfants. Mes patrons devaient connaître cette loi ; de fait, une nuit, on frappa à la porte et la patronne me cacha tout de suite dans la paille de la grange. Pendant ce temps-là, son mari, avec ses béquilles, alla ouvrir et, vu que c’était la police, leur dit de suite : « Si vous cherchez un garçon arménien, il n’est plus là, il s’est échappé. » Un jour, mes patrons surent que, pas très loin de notre village, beaucoup d’Arméniens avaient été tués et jetés dans un ravin, en les recouvrant d’éboulis. Ils avaient appris que ces cadavres portaient sur eux des ceintures à double fond contenant des pièces d’or et d’argent. Alors ma patronne, et d’autres paysans, partirent à dos d’âne à la recherche de cet argent, et je fus obligé de les suivre pour garder les bêtes. Arrivés sur les lieux, ils descendirent un ravin au milieu de deux montagnes et commencèrent à déterrer les cadavres : les uns les tiraient d’un côté, les autres de là, en les dépouillant de leurs vêtements , cherchant les objets précieux, surtout l’or et l’argent. L’un d’eux, plus agile et chanceux, trouva l’une de ces lourdes ceintures et criait de joie ! Moi, je regardais d’en haut ces scènes horribles, en pensant qu’au milieu de ces malheureux pouvaient se trouver ma mère ou mes proches. […] Parfois je faisais des cauchemars, j’avais l’impression que les Turcs se précipiteraient de nouveau pour me tuer. Je courais, je courais, mais les forces me manquaient ; alors je me réveillais de peur et je sentais que j’avais mouillé mon lit. Au fil du temps, mes patrons me traitaient toujours plus mal. Ils avaient commencé à vendre leurs brebis car ils n’avaient pas d’argent pour acheter le foin. On commençait à manquer de tout et même la guerre allait mal. Il y eut un hiver plus froid que d’habitude et je voyais qu’ils n’avaient plus besoin de moi maintenant. Un jour, ils me dirent : « Va-t-en ! Trouve-toi une autre place ! » J’ai commencé à pleurer : le froid, la faim, où pouvais-je aller ? » (14)

Mais ce sont les massacres vécus de l’intérieur des caravanes qui frisent souvent l’indicible (15). Voici le témoignage de Karnik Nalbandian, né à Kharpert (Anatolie centrale) le 16 juillet 1908 :

« Vint le jour où commença la catastrophe pour ma famille. D’abord les gendarmes arrivèrent pour prendre mon père ; nous ne sûmes plus rien de lui pendant longtemps ; ils nous dirent plus tard qu’il avait été fusillé avec beaucoup d’autres. Après l’éloignement de notre père, ce fut notre tour. La police transmit l’ordre du gouvernement turc d’abandonner la ville. J’ai quitté alors notre chère maison avec ma mère, Mariam, ma sœur aînée Philomène, et mon frère jumeau Stephan (à cette époque, mon frère aîné, Aharon, se trouvait depuis quelques années en Amérique). Nous n’emportâmes rien avec nous, ils ne nous laissèrent même pas le temps de penser à nous munir de quoi que ce soit. Alors commença cette longue, dure et épuisante marche continuelle, un martyre qu’on ne peut décrire. Le premier jour, ils nous firent marcher jusqu’à midi : nous n’avions rien à manger, mais plus tard arrivèrent des ânes avec des vivres et ils nous donnèrent notre portion de pain avec quelques olives. Je me trouvais encore en compagnie de ma mère, de ma sœur et de mon frère. J’étais fatigué, épuisé par cette longue errance, par les privations, par toutes les épreuves que nous étions contraints de subir. Un jour, ma mère, afin d’adoucir un peu mes souffrances, s’arrêta pour chercher un peu d’eau afin de calmer la fièvre sur mon front, pendant que la caravane poursuivait sa marche lente. Tout d’un coup, un Kurde surgit de je ne sais où et, d’un grand coup de son cimeterre meurtrier, il éventra sous mes yeux ma pauvre mère, qui tomba dans une mare de sang, tandis qu’un nouveau coup de ce Kurde, pas encore satisfait de son geste, m’atteignit et m’entailla profondément un bras. Tout ensanglanté, épouvanté, écharpé au milieu, escorté par les gendarmes, je repris la route et, en m’éloignant, je voyais les corbeaux rapaces fondre sur le corps inanimé de ma mère, qui en arrachaient des lambeaux de chairs et les emportaient dans le ciel pour les dévorer. Le soir venu, je rejoignis le groupe où se trouvaient mon frère et ma sœur. Ils m’interrogèrent sur notre mère : notre mère n’était plus. Epuisés, en guenilles, affamés, nous attendions tous la mort comme une libération. »

Le récit se poursuit ainsi :

« Le matin suivant, d’autres caravanes d’Arméniens arrivèrent, moins éprouvées que la nôtre, qui nous remplirent un peu d’espoir. Mais tout de suite après, les massacres en masse commencèrent. Dans les caravanes qui se réunirent à la nôtre il y avait deux sœurs salésiennes sur lesquelles s’abattit la cruauté barbare d’une trentaine de gendarmes à cheval qui s’acharnèrent sur ces pauvres ecclésiastiques : ils leur arrachèrent les yeux, les dents et les ongles ; ils leur coupèrent les oreilles et un sein qu’ils couvrirent de sel. Quand ils ne surent plus quoi imaginer, fatigués de ce jeu horrible, ils les décapitèrent à coups de cimeterre. Puis vint notre tour à nous les enfants : moi et mes frères nous fûmes parmi les rares chanceux qui échappèrent à cette tuerie sanglante grâce à la bonté d’un Arabe qui nous recueillit et nous garda avec lui jusqu’à ce qu’arrive une troupe de Kurdes qui ne nous fit rien, mais emporta tout le bétail de notre bienfaiteur. Lorsqu’un jour, une caravane d’Arméniens arriva, l’Arabe nous confia à eux, et c’est avec ces nouveaux compagnons d’infortune que nous poursuivîmes notre chemin. Nous parvînmes vite près d’un fleuve, rougi de sang, sur lequel flottaient des cadavres, et des cadavres de notre peuple, torturés et méconnaissables. »

Puis, après avoir décrit à nouveau les autres atrocités commises sur les femmes et les nouveaux-nés, il conclut :

« Et nous, les enfants, on était obligés d’assister à ces massacres, horribles et en vérité, pire que sauvages. » (16)

Les harems, les écoles, les changements de noms.

Le cas peut-être le plus emblématique est celui d’Ovsanna Kohleian, réfugiée en Italie, qui se rappelle ainsi de ses origines :

« Je m’appelle Ovsanna Kohleian. J’ignore qui m’a donné ce nom. Je suis née à Antioche et on m’a trouvée au milieu des cadavres avec sept autres enfants, tous Arméniens. Je crois que j’étais la plus petite. J’ignorais même mon nom ; ce sont les voisins de la maison avec qui je jouais qui m’ont appelée Ovsanna. » (17)

Le père Ignazio Adamian naît à Gheremek, près de Césarée de Cappadoce. Agé environ de quatre ou cinq ans, il part avec la caravane de déportation, avec toute sa famille. Sans explication, un militaire, trois jours après leur départ, le ramène en ville, lui et sa sœur, et ils vivent ensemble pour une courte période, hébergés dans une caserne. Lorsque la garnison doit la quitter, les deux enfants sont séparés sous un prétexte quelconque : Ignazio Adamian est placé par ce même militaire dans un orphelinat, américain ou suisse (il ne souvient pas très bien). Deux ans après, les Turcs s’emparent de l’orphelinat et « là, pour la première fois, ils ont changé mon nom » :

« Je parlais seulement l’arménien. Mais peut-être que le directeur de l’orphelinat était un bon Turc. Il me dit qu’il me donnerait un nom qui se rapprocherait de mon nom chrétien. Ils me donnèrent un nom turc dont je ne me souviens plus, en ajoutant « Agi » (c’est comme ça qu’ils appelaient tous les chrétiens qui étaient allés à Jérusalem). Tout cela pour rappeler que j’appartenais à la communauté chrétienne. Lorsqu’ils m’ont libéré, ils me demandèrent mon nom. Je ne m’en rappelais plus, mais je savais que le directeur m’avait appelé « Agi ». Ensuite ils m’appelèrent « Caciadur », ce qui signifie né ou venu de la Croix, ou don de la croix. J’avais environ neuf ans. En 1918, je crois, les Turcs sentaient qu’ils étaient en train de perdre la guerre et ils ont commencé à regrouper à Bardisac, ce qui veut dire « petit jardin », tous les Arméniens issus des orphelinats. Nous sommes restés là un an, ou peut-être plus. Lorsque je me suis retrouvé dans un environnement chrétien, je me suis rappelé que j’étais peut-être un fils « votif ». Ma mère avait deux frères prêtres et elle aurait peut-être voulu faire de moi un prêtre. Après ma profession de foi je me suis appelé Ignazio. » (18)

Coren Mirachian retrace une autre période de son enfance, qui suivit immédiatement sa mise à la porte d’une famille turque qui l’avait d’abord adopté. Un autre pan de la destinée des survivants apparaît aussi : l’islamisation des jeunes filles arméniennes. (19)

« J’avais appris qu’une de mes cousines avait eu la vie sauve en devenant la concubine d’un maître d’école turc. Elle travaillait comme lingère dans un orphelinat où enseignait le maître qui était son ami. Ca faisait des années que je ne l’avais pas vue. […] Si j’étais allé chez elle, j’étais sûr qu’elle m’aurait aidé, mais j’avais honte. N’ayant pas d’autre connaissance dans mon village, je décidai d’aller dans un village voisin, où on me dit qu’il y avait un pacha turc très riche qui avait des concubines arméniennes qui m’aideraient. Alors, rempli de courage, je me rendis à ce village. Je ne sais plus combien de temps j’ai marché. Lorsque je suis arrivé dans ce village, il faisait nuit, j’avais si froid, et tout tremblant, épuisé et affamé, je me suis retrouvé, je ne sais comment, dans une étable où je passai la nuit. Le matin […] je réussis à trouver la maison du pacha où se trouvaient mes compatriotes. Elles étaient très belles, comme toutes les Arméniennes. Elles m’accueillirent avec beaucoup de gentillesse, elles me donnèrent à manger, mais elles ne purent me recommander auprès de leur pacha car, l’hiver, ils n’avaient pas besoin de personnels. » (20)

Il demande finalement de l’aide à sa cousine qui le fait entrer à l’orphelinat.

« L’édifice du collège était récent, entouré d’un beau jardin. Nous étions environ cent garçons, parmi lesquels se trouvait un autre Arménien, qui avait lui aussi sauvé sa vie par miracle. Ce qui me frappa ce fut le dortoir, une grande et longue pièce, avec deux rangées de lits superposés. J’étais heureux. Le matin ils me donnèrent un uniforme du collège et ils commencèrent tout de suite à m’apprendre l’alphabet arabe. Mon bonheur fut ainsi de courte durée. La guerre continuait à apporter ses malheurs, les victimes et les destructions et allait peut-être se terminer. La famine avait même gagné l’orphelinat. […] Cette fois, comme j’étais près de ma cousine, j’étais sûr de ne pas être abandonné ; en effet, un jour, elle m’emmena chez son ami. Il était entré en possession d’un appartement dans un grand bâtiment, le plus beau et le plus grand de mon village, propriété d’un Arménien, très riche, bienfaiteur des pauvres, qui fut plusieurs fois maire, puis déporté, dépouillé de toutes ses propriétés, de ses maisons, de ses magasins, de ses terres. Après les massacres il ne subsistait personne de sa famille. Mon village natal, Ghemereg, était un centre agricole florissant et la majorité de ses habitants se composait de cultivateurs Arméniens très travailleurs. Lorsque la guerre éclata, tous les Arméniens furent déportés et massacrés et leurs avoirs furent expropriés par l’Etat, leurs terres furent attribuées aux Turcs pour les cultiver et un petit arpent de terre revint ainsi à l’ami de ma cousine. Il laissa de côté ses livres et prit sa charrue. Il obtint un champ fertile, proche d’un canal, avec une maison rustique. Et c’est ainsi que, moi aussi, berger de brebis, je devins un petit paysan. » (21)

Laissons Karnik Nalbandian reprendre son récit, juste après les massacres dont nous avons rappelé plus haut des passages :

« Un autre train passa, mais il ne s’arrêta pas ; un second passa, il s’arrêta et des missionnaires à la recherche d’orphelins Arméniens abandonnés en descendirent pour leur emmener en lieu sûr. Nous avions tellement peur et nous étions tellement méfiants après tout ce que nous avions traversé, que nous ne croyions plus en l’aide de personne. Même Dieu paraissait nous avoir définitivement abandonnés. Nous apprîmes ensuite que ce train avait été fatal pour beaucoup : ils les emmenait vers le fleuve Désor, vers une mort horrible et certaine. Cette fois, au contraire, il nous emmena vraiment pour notre salut, à Ellebo. Arrivés le soir, nous fûmes hébergés dans une maison et le lendemain matin, - nous étions environ deux cents, parmi lesquels mon frère, ma sœur et moi -, on nous emmena dans une école protestante. Quelques jours après, on nous confia, à nous les plus grands, des paquets d’allumettes, de cigarettes et des paires de lacets, que nous partions vendre en demandant en même temps la charité ; après avoir passé la journée à vagabonder, nous remettions nos gains au pasteur protestant. Cette vie, même misérable, nous semblait un rêve par rapport à ce qui précédait. […] Un jour, les gendarmes arrivèrent pour parler au pasteur, puis ils revinrent peu de temps après. Quelques-uns de mes camarades s’enfuirent. Moi, au contraire, je fus pris avec d’autres et emmené dans une nouvelle école. Quelques jours après, je fus transféré dans une école turque. […] Ensuite la propagande religieuse commença. Les Turcs qui se trouvaient avec nous faisaient de la propagande pour qu’on abjure la religion chrétienne catholique et qu’on adopte la musulmane. Certains de mes amis ont cédé. Près de l’école il y avait une église grecque qui portait une croix. Un jour, notre maître prit un marteau et un burin pour enlever cette croix, mais brusquement un malaise l’étendit par terre : il était mort. Cette mort causa notre infortune : le pauvre homme fut en effet remplacé par un mudra qui commença à nous donner des coups de bâton sans répit. » (22)

L’adieu.

Le témoignage de Karapert Mkrtchian, né à Tigranakert en 1910, pourra (provisoirement, en fait) conclure notre écoute :

« Sur la route qui mène à Deir ez-Zor, nous les enfants, ils nous ont mis à part, emmenés dans une vallée et rangés par files. Les adultes étaient environ trois-quatre cents, autant que nous, les enfants. Ils nous ont fait asseoir sur l’herbe. Nous ignorions ce qui devait arriver ensuite. En sortant des files, ma mère vint plusieurs fois nous voir, nous embrassa, nous embrassa et puis s’en retourna. Nous, mon frère aîné, mon petit frère d’un an et moi, nous vîmes au loin une file de femmes qui se déplaçaient, parmi lesquelles se trouvait notre mère. Quand nous avons quitté notre maison, notre mère était vêtue du vêtement traditionnel, un vêtement de velours brodé d’or, et vingt-cinq pièces d’or étaient cousues à l’intérieur, cachées. Lorsque ma mère vint pour la dernière fois, en nous embrassant comme une folle, elle portait seulement un jupon, il n’y avait plus d’ornements, ni de vêtement de velours, ni d’or. Nous, les enfants, on ne savait rien de ce qui se passait. Ils leur arrachaient les vêtements l’une après l’autre, mettaient de côté leurs habits, leur coupaient la tête à la hache et jetaient leurs corps dans la vallée. Ma mère vint pour la dernière fois, elle nous embrassa et s’en retourna. Elle remettait une pièce d’or à la sentinelle chaque fois qu’elle venait nous voir, nous autres ses trois enfants, pour nous embrasser. » (23)

Notes

(1) Coren Mirachian. Da pastorello a medico. [De berger à médecin]. Padoue : Stediv/Aquila, 1986, p. 7.
(2) Père Ignazio Adamian : « Le religieux aux multiples noms » [Il religioso dai molti nomi], in : Antonia Arslan – Laura Puisanello.
Hushèr : la Memoria. Voci italiane di sopravvissuti armeni. [Hushèr : la Mémoire. Paroles italiennes d’Arméniens survivants]. Milano : Guerini e Associati, 2001, pp. 93-94.
(3) Vahakn. N. Dadrian. Storia del Genocidio Armenio. [Histoire du génocide arménien]. A cura di A. Arslan e B. L. Zekiyan. Milano : Guerini e Associati, 2003.
(4) Sergio De Santis : « Arméniens. Le génocide oublié » [Armeni. Il genocidio dimenticato], in
Storia e Dossier, 103, 1996.
(5) Hrant Pambakian : « L’aveugle qui voit » [Il cieco che vede], in : A. Arslan – L. Pisanello. Hushèr : la Memoria, op. cit., pp. 95-96.
(6) Ibid., p. 96. Comparaison intéressante avec l’expérience de Coren Mirachian, qui fuit lui aussi pendant l’incendie de Smyrne, résumée dans le chapitre « La salvezza » [Le sauvetage].
(7) Sergio De Santis se réfère au témoignage du lieutenant Stange, un officier allemand en garnison à Erzérum. Pour confirmer et prendre en compte ce qui vient d’être dit, nous reportons ici aussi le lecteur aux souvenirs d’Agop Condakgian (né en 1886 à Erzérum), tels qu’ils sont racontés par sa fille, Elena Condakgian Giacomelli [in A. Arslan – L. Pisanello.
Hushèr : la Memoria, op. cit., p. 63 ss.]. La déportation des premières familles d’Erzérum commença le 10 juin 1915 ; les Condakgian reçoivent l’ordre le 16 juillet et, après s’être procuré le jour-même des charrettes pour emmener les bagages et les personnes en vue de la marche, avant de partir, comme toutes les autres familles arméniennes, ils envoient à l’église des caisses de tapis, de tableaux, d’effets personnels, etc., persuadés qu’ils pourront revenir dans cette ville, une fois la guerre finie, et rentrer en possession de leurs biens.
(8) Autres détails intéressants dans l’ « Entretien avec Raffaele Gianighian » [Intervista a Raffaele Gianighian], in : [vidéocassette VHS] Hushèr (Memoria). A cura di Avedis Ohanian. Milano : Fondazione Stefano Serapian, 1995.
(9) Raffaele Gianighian. Khodorciur. Viaggio di un pellegrino alla ricerca della sua patria [Khodorciur. Voyage d’un pèlerin à la recherche de sa patrie]. Venezia : Tipo-Litografia Armena dell(Isola di San Lazzaro, 1992, p. 158.
(10) Id., pp. 101-102.
(11) Id., p. 11 ss. Rappelons ces phrases du dialogue en ouverture qui donnent aisément la mesure des événements : « Je reviens à la station service, les lumières du restaurant sont éteintes, je m’assieds près d’une voiture sur un banc. Je pense au voyage du lendemain. A mon village, Khodorciur. J’entends un homme me dire « Aleikoum salam », le salut turc. J’ouvre les yeux et je réponds : « Salam aleikoum ». Le Turc s’assied sur un banc, il porte la barbe et des moustaches d’un blanc neigeux, ses vêtements sont ceux d’un paysan. Il me fait la remarque avec beaucoup de politesse : « Vous êtes un touriste allemand. » - « Je suis un touriste italien qui vient visiter son village après tant d’années d’absence. » - « Alors vous êtes un Turc.», me répond-il. « J’étais un Turc jusqu’en août 1915. » - « Ermeni turk ? » - Je réponds : « Oui, je l’étais. » Alors il me regarde fixement et me dit au bout d’un moment : « Moi aussi j’étais un ermeni turk. Nous sommes les fils d’un peuple qui a été anéanti en Turquie. »

(12) Id., pp. 13-14.

(13) C. Mirachian. Da pastorello a medico, op. cit. pp. 15-16. Le début, intitulé « Enfance » [Infanzia], est emblématique : « Je me souviens de peu de chose de mes années d’enfance. Un soleil entrevu par instants, dans un ciel à moitié couvert, voilà ma mémoire. Je sais que je suis né à Ghemereg, un village de l’Anatolie en Turquie, de parents arméniens. J’ignore même quand je suis né. »
(14) Id., pp. 21-22.

(15) Cette question est beaucoup plus nette dans l’enregistrement vidéo réalisé par A. Ohanian, cité plus haut [note (8)].
(16) Karnik Nalbandian : « Le témoin du martyre » [Il testimone del martirio], in : A. Arslan – L. Pisanello.
Hushèr : la Memoria, op. cit., p. 72 ss.
(17) Témoignage recueilli dans l’enregistrement vidéo réalisé par A. Ohanian, op. cit.

(18) A. Arslan – L. Pisanello. Hushèr : la Memoria, op. cit., p. 91 ss.
(19) « La vie au prix de l’honneur », pour reprendre l’expression d’Arnold J. Toynbee, in
Armenian Atrocities. The Murder of a Nation [Les atrocités d’Arménie. Une nation assassinée]. New York, 1915. Rappelons aussi le personnage d’Halide Edib Hanum, diplomate au Collège Américain pour femmes de Constantinople, étroite collaboratrice de M. Kémal, qui s’occupa directement de la séparation brutale des jeunes Arméniennes – enfants et adolescentes – d’avec leurs parents pour les intégrer de force aux harems turcs en les islamisant, mais aussi du destin de milliers de jeunes filles séquestrées dans le but de les envoyer dans l’armée turque avec un but encore plus immoral. E. H. Bierstadt nous le rappelle dans The Great Betroyal [La grande Trahison](New York, 1924). Ouvrages cités in Joseph Guttmann, The Beginnings of Genocide [Les débuts du génocide](AHRA, 1965). Les rencontres sont très nombreuses dans les témoignages individuels. Signalons particulièrement Karnik Nalbandian, in A. Arslan – L. Pisanello. Hushèr : la Memoria, op. cit., pp. 72-73.
(20) C. Mirachian.
Da pastorello a medico, op. cit., pp. 22-23.
(21) Id., pp. 24-25.

(22) K. Nalbandian, in A. Arslan - L. Pisanello. Hushèr : la Memoria, op. cit., pp. 75-76.
(23) Flavia Amabile – Marco Tosatti. Mussa Dagh : gli eroi traditi [Mussa Dagh : les héros trahis]. Milano : Guerini e Associati, 2005, pp. 150-151. La section s’intitule « Canti del genocidio » [Chants du génocide] et rend compte de la publication en 1999, par Verjinè Svazlian, de chants en langue turque tels qu’ils ont été transmis de mémoire par 310 survivants de l’extermination. Ce travail a été édité par le Musée-Institut Arménien de l’Académie Nationale des Sciences d’Erevan.

Texte italien
: http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=21642


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