dimanche 15 mars 2009

Frik - Gostantin Yerzngatzi

Révélation de saint Jean – Peintre anonyme du Syunik
Evangile, XIVe – XVe siècle
© www.armsite.com



Regards sur la poésie arménienne médiévale – I

par Eddie Arnavoudian



I. Frik (vers 1230 – 1310). Poète pionnier de la contestation sociale


Apparemment, l’on n’attendrait guère de la poésie médiévale arménienne. L’écrasement par les Mongols de la dynastie royale arménienne des Bagratides au 11ème siècle et la prédominance au sein de la société arménienne d’une Eglise en déclin, laquelle s’était accommodée des conquérants envahisseurs, ont peu favorisé l’épanouissement des arts et de la culture. Néanmoins, l’art, en tant qu’effort de l’imagination et concentré d’énergie et de pensée, trouve le moyen de surmonter, du moins parfois, des limites objectives et de s’épanouir en dehors de la sphère des élites privilégiées. Le poète arménien Frik appartient à ceux qui y parvinrent, créant une poésie qui non seulement surprend agréablement, mais déconcerte par sa vivacité, son charme, sa force et son esprit critique.

L’on peut trouver de la fraîcheur dans des vers poétiques dont la langue et l’idiome sont maintenant loin de nous. Un mot et une expression peuvent résonner d’une manière inhabituellement nette et significative, lorsque la langue utilisée est quelque peu étrange et contraint le lecteur à en exprimer un sens nouveau. D’autant plus, lorsque de tels vers sont combinés à une sensibilité aiguë et à une ambitieuse vision. C’est le cas de Frik, qui utilise un charmant dialecte médiéval, musical, tandis qu’il songe à ses infortunes, ses espérances personnelles, ainsi qu’aux troubles de son temps. Les critiques et commentateurs ont raison de rappeler qu’avec Frik nous avons un esprit critique extraordinairement libre, à une époque globalement dominée et soumise à l’autorité du dogmatisme religieux et de l’obscurantisme. Élément important de l’attitude contestataire de Frik, sa dénonciation des inégalités sociales et des injustices contemporaines qui accorde « à l’un mille chevaux et mules », alors que « l’autre n’a pas même un agneau ou un chevreau ». La poésie de Frik est aussi une protestation contre la conquête étrangère et la soumission de la nation arménienne, à une époque où « le Tatar devint roi, s’emparant de tout, faisant honneur aux voleurs », réduisant ainsi « la vie du peuple à la misère et au servage. »

Or cette attention particulière portée à l’aspect social et national dans l’œuvre de Frik risque d’être monotone. Les commentateurs arméniens n’ont eu de cesse de lui dérouler ce tapis rouge, aux beaux temps de l’époque soviétique. Rappeler cet aspect demeure valable, mais si l’on veut éviter l’ennui, il doit s’enraciner dans nos préoccupations contemporaines et partir en quête de dimensions inédites. Là réside le meilleur de la poésie de Frik, et même ses préoccupations religieuses plus orthodoxes peuvent aisément s’enraciner dans notre époque accablée d’injustice, de pauvreté, d’oppression et d’immoralité. Mais Frik propose davantage encore. Sa poésie révèle une audace, une capacité à défier l’autorité et à exposer l’écart indéfendable entre la parole et les actes des puissants. Tandis que le poète s’interroge sur le destin souvent arbitraire, qui « tel jour nous place sur une chaise en or » et « le suivant nous réduit en cendres au sol », ses vers se transforment aussi en méditation philosophique sur l’existence, contemplant ces infortunes et inégalités qui ne résultent pas d’un arrangement social, mais de la nature et de la naissance.

Frik se distingua aussi sous un autre aspect – être un poète profane à une époque où les hommes de lettres et les artistes étaient principalement des hommes d’Église. C’était naturellement un fervent chrétien. Pourtant, même dans ses vers empreints d’intention religieuse, l’on décèle une certaine radicalité. Frik voit dans tous les malheurs de l’homme la main inéluctable d’un Dieu tout-puissant et omniscient, exhortant ainsi à une réconciliation avec un destin décrété par le divin, même si ce dernier ne se montre guère généreux. Parallèlement, il interroge l’intention divine et proteste contre l’infortune frappant les êtres humains. « Entends ton serviteur », demande-t-il à Dieu, car « j’ai une question à débattre avec toi. » Après avoir énuméré des souffrances humaines sans nombre, il demande : « Et tout cela avec ta permission ? » Face à l’apparente indifférence divine aux souffrances des hommes, Frik implore : « Tu sais, nous ne sommes pas des statues de fer, nos corps sont de chair… » Malgré une conscience aiguë de l’oppression sociale et nationale dans la piété religieuse de Frik, il faut aussi noter que pour résoudre les malheurs de l’homme, il ne demande pas la charité ou la compassion, mais l’égalité et la liberté. Le fait que cette insistance soit professée au nom de Dieu et relève du besoin d’échapper à la damnation éternelle n’importe guère.


II. Gostantin Yerzngatzi (1250 – 1310). Poète de l’amour, de l’allégresse et de la chanson


Les poèmes de Gostantin Yerzngatzi sur la nature et les saisons, ses oiseaux et ses fleurs printanières, ses arbres bourgeonnants et ses champs verdissants célèbrent le retour à la vie de l’amour et de la gaieté. Une poésie de chant, de danse et d’allégresse, particulièrement rafraîchissante en nous faisant ressouvenir d’un monde devenu étranger pour nous, hommes des villes aujourd’hui, un monde où les saisons comptaient beaucoup plus dans l’expérience de la vie, où l’empreinte de l’hiver était souvent rude et cruelle, contrairement au printemps, vécu comme une libération et une joie, « tandis que les oiseaux s’envolent vers le ciel bénir le Tout-puissant ».

Gostantin est considéré, à raison, comme un poète majeur. Il est l’un des premiers vrais modernes, dont les images et les métaphores possèdent une magie et une profondeur dépassant le sens littéral des mots et des expressions qui les structurent. En général, dans la poésie médiévale, les mots bien utilisés, seuls ou combinés au rythme, aux sonorités et au contexte, apparaissent comme représentant réellement la vie extérieure et la nature. Chez Gostantin, ils convoquent notre rapport à la nature, notre expérience émotionnelle et psychologique de l’amour, « semblable à la brise du printemps sur ma fleur desséchée ». Pour Gostantin, l’objet d’amour possède une force irrésistible, il est véritablement le « sultan du jardin en fleurs ». L’objet d’amour devient « le temple de mon âme et de mon cœur ». La poésie de Gostantin témoigne en outre du rôle significatif de l’inspiration intérieure, intellectuelle dans la créativité artistique et de la relation entre éducation et inspiration lors de ce processus.

Seuls vingt-sept poèmes de Yerzngatzi ont survécu, mais les meilleurs éveillent notre émotion et notre sensibilité par leurs descriptions de l’amour entre hommes et femmes, narré par des dialogues métaphoriques entre oiseaux et roses. Dans un poème qui dépeint le rossignol perché au-dessus d’une rose, apparaît même une allusion à la sensualité, tout en captant une partie du sentiment d’infini que l’amour offre un instant à son hôte. Consciente de sa condition mortelle et finie, la rose déclare toutefois que « même s’ils pressent l’eau de mon cœur et m’enferment dans un flacon pour me vendre comme de l’eau de rose, je continue d’avoir l’arôme d’immortalité. »

Les critiques de l’époque soviétique, qui firent tant pour retrouver et publier les œuvres de Gostantin et d’autres auteurs, poursuivant une tradition pré-soviétique qui contribua à la renaissance nationale arménienne, notent avec raison le rôle central de la lumière et de l’amour dans ces vers. Remarquant que la lumière et l’amour animent la vie et symbolisent la vitalité et l’énergie, Avtalpekian ajoute que chez Gostantin ils sont soulignés avec une force qui approche le paganisme. Hovhannès Toumanian estimait de même que les thèmes récurrents de la lumière, de la luminosité et du soleil dans la poésie médiévale et les hymnes religieux arméniens témoignent du legs durable de la culture païenne de l’Arménie.

La poésie de Gostantin comporte une dimension sociale. Illustrant ici et là son malaise face aux incertitudes morales, aux confusions et à la disparition de principes, il voit en nous des êtres « ballottés sur la mer, sans vaisseau ni capitaine ».

Conformément à l’esprit du temps, ces idées sont exprimées en termes chrétiens, mais comparée à ses poèmes qui célèbrent le plaisir de la vie, sa poésie morale apparaît comme une condamnation profondément humaniste du mensonge, de l’arrogance, de l’escroquerie, de la duplicité et de l’hypocrisie dont fut témoin Gostantin. Le monde qui était le sien, dans lequel « l’ignorant est proclamé sage et avisé, tandis que le sage est dénoncé comme faible », où les « âmes dénaturées et perverties » se déguisent « sous de beaux et brillants atours ». Constat ô combien actuel ! Tandis que Frik dénonce l’exploitation sociale et l’oppression de la nation, Gostantin lie cette question aux mœurs indéfendables qui régissaient les relations sociales à cette époque. Afin d’y remédier, il exhorte à adopter un jugement et une pensée indépendantes, plutôt que de se soumettre aveuglément à l’autorité ignorante.

Dans cette passion de Gostantin pour l’enjeu moral l’on peut lire une affinité certaine avec Parouïr Sévak, au 20ème siècle, une proximité intéressante. S’il convient de s’abstenir de tout jugement définitif, il serait certes risqué d’ajouter que ce poète arménien, pieux chrétien du 13ème siècle, ait des affinités universelles, en particulier avec les poètes métaphysiques anglais du 17ème siècle. Ils sont naturellement différents, et en qualité par dessus le marché. Mais tous ces poètes dont la poésie se veut conseillère morale ont aussi écrit de merveilleux hymnes célébrant l’amour de la vie et la passion entre hommes et femmes.


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Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il commente régulièrement les lettres arméniennes sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch à Paris, Naïri à Beyrouth et Open Letter à Los Angeles.

Article original : http://www.groong.org
Traduction française : Georges Festa - 03.2009 - Tous droits réservés


[Suite parue sur notre blog - 20.04.09]


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