jeudi 12 mars 2009

Hrant Nazariantz


Le poète Hrant Nazariantz et le village arménien de Nor Arax

par Magda Vigilante
(Fili d’Aquilone, numero 9, gennaio-marzo 2008)




La personnalité et l’œuvre du poète arménien de nationalité italienne Hrant Nazariantz ne sont connues que de la communauté arménienne, des spécialistes des Pouilles et des amis qui l’entourèrent à la fin de sa vie, durant son long séjour à Bari où il s’était réfugié en 1913, après avoir été condamné à mort par contumace par un tribunal ottoman.
Or son existence mouvementée et son œuvre poétique méritent d’être célébrées comme témoignant des contacts intenses qui s’établirent entre les cultures arménienne et italienne durant le vingtième siècle, à l’orée duquel le peuple arménien subit des violences et des massacres de la part des Turcs. Nazariantz ne s’est pas contenté de faire connaître son peuple sur le plan culturel. Il se fit aussi le hérault de la cause arménienne en Europe et fonda en 1924 le village de Nor Arax, surgi dans les environs de Bari et où trouvèrent refuge une centaine de réfugiés arméniens.

Hrant Nazariantz naquit à Iskudar (Istanbul) le 8 janvier 1886. Fils de Diran, un patriote lettré et linguiste, et d’Aznive Merhamedtian. Son père était propriétaire d’une des entreprises les plus importantes en Turquie pour le travail des tapis et des dentelles, activité qui avait procuré à la famille une grande aisance. Après avoir fréquenté le Collège Berberian dans la capitale turque d’alors, le jeune Nazariantz se rendit tout d’abord à Londres pour compléter ses études supérieures, puis en 1905 à Paris où il s’inscrivit à la Sorbonne et entra en contact avec le Mouvement national arménien, qui disposait dans la capitale française d’un important rayonnement international.
Suite à la maladie de son père, il fut contraint en 1907 de revenir en Turquie pour diriger l’entreprise familiale. De retour dans sa patrie, Nazariantz se consacra parallèlement à une intense activité éditoriale et littéraire. En 1908, il collabora à la fondation et à la direction du quotidien Surhatang [« Courrier »], tout en lançant l’année suivante l’hebdomadaire politique littéraire Nor Hossank [« Tendance Nouvelle »], en collaboration avec Karekine Gozikian, une des principales figures du Parti social-démocrate arménien, fondant aussi avec le romancier Rupen Zartarian et le dramaturge Leon Serponian la revue d’art et de débats Baguine [« Temple »].
A partir de 1911, il collabora de même activement à des revues italiennes et françaises, entamant une correspondance assidue avec les écrivains italiens Gian Pietro Lucini et Libero Altomare.
Il s’employa aussi à faire connaître à ses compatriotes à travers des essais et des traductions en arménien les œuvres de célèbres auteurs anglais, français et italiens tels que Shakespeare, Byron, Shelley, Lamartine, Hugo, Verlaine, Baudelaire, Dante, Le Tasse, Leopardi, Carducci, Pascoli.

En 1912, il publia un importante étude sur le futurisme, F.T. Marinetti et le Futurisme (Istanbul, éditions Der Nessessian) afin de faire connaître à l’opinion arménienne les nouvelles tendances de la littérature étrangère. La même année, à Istanbul, parurent une série de recueils poétiques où Nazariantz se révélait l’un des représentants majeurs du mouvement symboliste dans la poésie arménienne : Rêves crucifiés, Solitudes étoilées et son poème Vahakan.
Suivirent en 1913 le poème Aurore, âme de beauté, les volumes lyriques Gloria victis, La Couronne d’épines et le poème Le Grand chant de la Tragédie cosmique où l’adhésion première du poète au symbolisme le conduit à élaborer une poésie cosmique visant à une renaissance idéalisée de l’homme en symbiose avec le devenir infini de l’univers.

Parallèlement, il organisa à travers des articles dans des journaux italiens et français une campagne en faveur de son peuple, soumis à la domination turque. Cette activité valut à Nazariantz l’attention de la police turque, puis une condamnation à mort, à laquelle Nazariantz échappa auprès du Consulat d’Italie où il épousa Maddalena De Cosmis, danseuse originaire de Casamassima (Bari), et avec laquelle il s’établit en Italie, à Bari. Le lieu de naissance de son épouse conduisit certainement Nazariantz à s’installer dans le chef-lieu de cette région, mais son choix fut aussi probablement influencé du fait que Bari, au cours des siècles, a représenté une charnière entre Occident et Orient. De plus, à l’époque byzantine, la ville accueillait une société multi-ethnique et multi-culturelle, où était aussi présente une communauté arménienne.

Le poète fut reçu avec la plus grande cordialité et fraternité par les intellectuels de Bari, qui, à l’initiative du Cercle Philologique de la ville, constituèrent un Comité pour l’Arménie, organisant des conférences et des manifestations en faveur du peuple arménien. Dans cette œuvre de propagande, Nazariantz prodigua articles et discours enflammés qui soulevèrent l’enthousiasme de l’opinion. De nombreux intellectuels italiens, parmi lesquels Gian Pietro Lucini, Giovanni Verga, Paolo Orano, Salvatore Di Giacomo, Umberto Zanotti Bianco, Angelo Silvio Novaro, Carlo Linati et tant d’autres, répondirent à l’appel du poète en faveur de son peuple infortuné.
Parallèlement à ces initiatives, la maison d’édition Laterza de Bari publia en 1915 l’essai de Nazariantz, Bedros Turian, poeta armeno, dalla sua vita e dalle sue pagine migliori con un cenno sull’arte armena [Bedros Turian, poète arménien, d’après sa vie et un choix de textes, avec un aperçu sur l’art arménien], premier volume de la collection « Conoscenza ideale dell’Armenia », tandis que l’éditeur Battiato de Catane imprimait son ouvrage Armenia il suo martirio e le sue rivendicazioni [Arménie – Son martyre et ses revendications].

A partir de 1916, la maison d’édition Humanitas de Bari lança la publication des principales œuvres poétiques de Nazariantz, traduites en italien par Enrico Cardile : I Sogni crocefissi [Rêves crucifiés] (1916), Vahakan (1920), Lo Specchio [Miroir] (1920). A Bari, Nazariantz se lia d’amitié avec Franco Casavola dont il fit connaître l’œuvre musicale. Avec Casavola et l’aide de Giuseppe Laterza, Giacomo Favia, Tina Suglia et d’autres, il organisa la soirée futuriste qui eut lieu le 26 septembre 1922 au théâtre Piccini de cette ville. Quelques mois ensuite, le 2 janvier 1923, le programme de la soirée futuriste au théâtre Margherita de Bari présentait le spectacle de mime dramatique Lo Specchio sur des musiques de Casavola, inspiré du poème de Nazariantz.
En 1924 parut aux presses de l’éditeur Alpes de Milan, grâce à la traduction de Cesare Giardini, le recueil Tre Poemi qui comprenait les œuvres Il Paradiso delle ombre, Anima, aurora di bellezza et Nazyade, fiore del deserto.

C’est alors que se présenta pour le poète l’occasion d’accomplir une action concrète de solidarité envers son peuple. De fait, entre janvier et juin 1924, de nombreux Arméniens provenant des camps de réfugiés grecs d’Athènes et de Salonique, où ils avaient trouvé refuge deux ans auparavant, après avoir fui les massacres de Smyrne, arrivèrent à Bari. Nazariantz et l’écrivain Yenovk Armen, qui vivait alors à Bari, s’employèrent à organiser l’accueil de plus d’une centaine de réfugiés. Auparavant, Armen s’était rendu en Grèce afin d’offrir aux réfugiés arméniens la possibilité de s’établir à Bari.
Puis, après le débarquement des réfugiés et grâce à l’action de sensibilisation développée par Nazariantz, naquit l’opportunité de la part du gouvernement italien et de quelques personnalités, dont l’ingénieur Lorenzo Valerio et son ami Scipione Scorcia, de créer la Manufacture Italo-arménienne de Tapis Orientaux. Valerio possédait en effet une filature de laine, à laquelle s’adjoignit cette manufacture de tapis. Les réfugiés arméniens édifièrent tout de suite un baraquement longeant la cour de la manufacture, où ils s’entassèrent dans des conditions des plus précaires (1).

Au même moment, Nazariantz, qui comptait désormais de nombreux amis dans le monde de la culture italienne, réussit à intéresser le comte Umberto Zanotti Bianco (1889-1963), érudit réputé et éminent homme politique dans la vie italienne du début du vingtième siècle, lequel deviendra l’un des plus ardents défenseurs de la cause arménienne en Italie, à la situation difficile de ses compatriotes. Le poète lui fit visiter le village des réfugiés arméniens. Zanotti Bianco fut si impressionné qu’il évoqua de façon détaillée cette visite dans l’essai intitulé Profughi armeni [Réfugiés arméniens], inséré ensuite dans le volume Tra la perduta gente [Parmi les égarés] (2). L’auteur décrit avec émotion l’état misérable de ce village :

« […] Plus de cent réfugiés arméniens entassés dans ce no man’s land provisoire ! Leur protecteur, leur poète Hrant Nazariantz, qui m’accompagne, me montre dans de petites pièces nues les planches de fortune qui leur servent de lits. Ils sont ici depuis six mois et n’ont même pas de coussin, ni de matelas ! Et ils travaillent du matin au soir ! » (3)

Puis il s’arrête un instant pour raconter les malheurs de Santouh, emblématique du destin de tant d’Arméniennes, rescapée des massacres, mais réduite à l’état de prisonnière par les Turcs et victime d’abus atroces. Zanotti Bianco s’intéressa activement au devenir du village, obtenant du gouvernement italien -–grâce aussi à l’appui officiel de Luigi Luzzatti – la mise à disposition de six préfabriqués Docker (cédés à l’Italie par l’Allemagne après la Première Guerre mondiale), où les réfugiés purent s’installer.
Le 10 mars 1925, à l’initiative de la princesse Santa Borghese Hercolani, d’Umberto Zanotti Bianco et de Luigi Luzzatti, fut organisée à Rome, au Lyceum, une exposition de tapis tissés par les Arméniens exilés, qui eut un grand succès.
En 1926, six autres préfabriqués s’ajoutèrent aux premiers, installés sur un terrain acquis grâce aux bénéfices de l’Association nationale pour les intérêts du Mezzogiorno, dont Zanotti était l’un des fondateurs. Désormais, le village avait rejoint son emplacement définitif et fut appelé Nor Arax, du nom du fleuve Arax, qui traverse l’Arménie, la Turquie et l’Iran.

Dans un discours de Nazariantz, cité dans l’ouvrage de Pasquale Sorrenti (4), le poète remercie avec un langage riche d’images poétiques et une grande emphase le peuple italien, en particulier les citoyens de Bari, qui non seulement ont accueilli « les sans-patrie », mais leur ont aussi procuré un village où reconstituer un petit coin d’Arménie. En échange, poursuit le poète, les Arméniens ont apporté :

« […] cet art qui, grâce aux doigts fragiles de femmes industrieuses, peuple de fleurs fantastiques, d’êtres surnaturels et de lumineuses étoiles les doux […] tissus destinés au simple plaisir d’être chez soi. »

Nazariantz s’est révélé non seulement un poète et un intellectuel, mais aussi un organisateur, un chef spirituel pour son peuple et un défenseur convaincu de la fraternité humaine qui peut s’établir entre des peuples différents.

Cet idéal inspira la revue mensuelle d’art et de réflexion Graal, que le poète fonda en 1946 avec le projet d’établir un lieu convivial et fraternel pour les esprits libres du monde entier sous le signe de la poésie. Entre temps, la même année, aux éditions Gioconda de Bari, parut enfin l’édition italienne du poème Le Grand chant de la Tragédie cosmique, traduit par Enrico Cardile, que l’on peut considérer comme le chef-d’œuvre de ce poète arménien. Graal, au contraire, bien qu’elle parvint à obtenir la collaboration de nombreux auteurs italiens et étrangers, après quelques péripéties, cessa de paraître en 1950. L’année suivante, l’infantigable Nazariantz lança le Mouvement Graalien, dans le sillage de la revue homonyme, lequel se proposait de subordonner « la vie matérielle aux exigences suprêmes de l’Art », se réclamant du véritable concept de poésie, devant être comprise non seulement comme une forme d’art, mais en particulier « comme conception de vie ». Mais ce mouvement, en dépit de nombreuses adhésions (dont celles d’Elpidio Jenco, Giuseppe Villaroel, Lionello Fiumi, Liliana Scalero, Charles Plisnier et d’autres), ne réussit jamais à s’affirmer.

Entre temps s’appesantissait la déchéance de l’homme qui avait poursuivi durant toute sa vie de si nobles idéaux, tant à travers l’art qu’en sensibilisant le monde culturel italien à son peuple infortuné. Désormais contraint de vivre dans une situation d’extrême pauvreté. Afin de résoudre cette triste condition, sa candidature fut proposée en 1953 pour le Prix Nobel. Mais personne ne s’intéressait réellement à son élection, laquelle eût en outre occasionné au gouvernement italien des problèmes diplomatiques avec le gouvernement turc et russe, du fait de l’origine arménienne de Nazariantz. Après la publication de son dernier livre, Il Ritorno dei poeti e altre poesie (5), Nazariantz tenta en vain de reprendre son activité de journalisme en faisant renaître la revue Graal en 1957, grâce à l’appui d’un comité dont faisaient partie Giuseppe Lucatuorto (qui dirigera ensuite seul la revue, durant dix ans environ), Gaetano Savelli, Giorgio Potito et autres. Par suite de désaccords, Nazariantz quitta ce comité et fonda l’année suivante, avec Giorgio Potito, une nouvelle revue, Graalismo, mais qui fut de courte durée.

Quelques années plus tard, en 1962, s’acheva le parcours terrestre du poète arménien, qui se survivait désormais au point de mener son existence, selon le témoignage de Vito Maurogiovanni, écrivain de Bari, « toujours pauvre et l’hôte d’amis tantôt ici, tantôt là, jusque dans des familles de la province de Bari […] ». (6)
Après sa mort, les restes de Nazariantz ne furent pas jetés dans la fosse commune. Ils furent reçus dans la chapelle familiale de l’Arménien Diran Timurian, l’un des habitants du village de Nor Arax, dont la fondation dut tant au poète.

Au fil des ans, le village des exilés arméniens s’est progressivement dépeuplé, finissant par disparaître. Mais aujourd’hui encore, via Amendola, près de l’Institution des Sœurs clarisses franciscaines, sur les colonnes de la grille, on peut voir à droite, en caractères latins, l’inscription « Nor Arax », reprise sur la colonne de gauche en caractères arméniens. Figure aussi la date de l’inauguration « 1926 ». Sur les côtés de l’allée, l’on parvient encore à distinguer, parmi la végétation touffue, quatre des constructions où, il y a plus de quatre-vingts ans, les Arméniens exilés trouvèrent l’hospitalité. (8)


1. Cf Vito Ricci. « Il legame millenario tra la Puglia e gli Armeni », http://www.modugno.it/, 26 gennaio 2007
2. Milano : Mondadori, 1956.
3. Pasquale Sorrenti. Hrand Nazariantz. Bari : Levante editori, 1987, p. 103.
4. Pasquale Sorrenti, op. cit., pp. 113-4.
5. Firenze : Kursaal, 1952.
6. Cf Vito Maurogiovanni. « Gli Armeni. Piccola storia degli Armeni a Bari », http://www.vitomaurogiovanni.it/
7. Ibidem.
8. Cf Vito Ricci, op. cit.

Une riche documentation photographique sur le village de Nor Arax et son fondateur se trouve dans les archives de l’Association Nationale pour les Intérêts du Mezzogiorno d’Italie (A.N.I.M.I.), aux pages consacrées au « problème arménien ».
Site internet : http://www.animi.it/online/problema-armeno/index.html

Note du traducteur :
Signalons les Actes du colloque international Hrand Nazariantz fra Oriente e Occidente (Conversano, 28-29 nov. 1987) (Fasano : Schena Ed., 1990) (en italien).
Sur le rayonnement intellectuel de Nazariantz, voir Domenico Cofano. Il crocevia occulto. Lucini, Nazariantz e la cultura del primo Novecento. Fasano : Schena Ed., 1990 (en italien).

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Traduction française : Georges Festa - Tous droits réservés

Animé par Alessio Brandolini, Fili d'Aquilone propose une relecture novatrice de la culture italienne, au croisement des identités plurielles et de la radicalité esthétique.



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