vendredi 13 mars 2009

Littérature arménienne - 2



Littérature arménienne de diaspora – Etat des lieux (2)
Mutations de l'après-Seconde Guerre mondiale
et émergence de Beyrouth comme nouveau pôle intellectuel

par Talar Chahinian
(The Armenian Reporter, 11.10.2008)

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[Seconde partie sur quatre d'une étude de Talar Chahinian sur la littérature arménienne moderne. La première partie est parue dans The Armenian Reporter, édition du 20 septembre 2008.] [Traduction française à paraître sur notre blog]


A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, Beyrouth émerge comme pôle intellectuel et littéraire de la diaspora arménienne. Le mouvement général en direction du Moyen-Orient non seulement marque une nouvelle phase dans la tradition littéraire en arménien occidental, mais le fait en enterrant la brève explosion de production littéraire née à Paris dans l'entre-deux-guerres. L'idée d'une orientation littéraire transnationale, proposée par Menk, l'un des groupes littéraires les plus prometteurs, actif sur la scène parisienne d'avant la Seconde Guerre mondiale, est abandonnée au profit d'un discours culturel nationaliste, construit en se basant sur des notions simplifiées et réductrices de patrie, de diaspora et de communauté.
Au cours des années suivantes, bien que certains des écrivains de Menk survivent individuellement à cette évolution topique et idéologique, ce même groupe, ou génération « orpheline » de l'après-1915 en tant que telle, est surveillé pour avoir échoué à enregistrer le récit de la dispersion. Tandis que la littérature de Menk représente précisément l'expérience de la survie arménienne en exil, du point de vue de l'après-Seconde Guerre mondiale, « enregistrer l'histoire de la dispersion » traduit cela dans un sens plus singulier et politisé : écrire au sujet du génocide. En fait, pour l'essentiel, la littérature de Menk évacue le souvenir du traumatisme passé, ouvrant la voie à une critique de ces écrivains pour ne pas avoir écrit sur le passé récent de leur peuple et avoir pesé trop lourdement sur les éléments « non arméniens » de leur réalité actuelle.
Hagop Oshagan, l'une des rares figures littéraires de l'avant-1915 à avoir survécu (la génération des pères), résume ainsi les efforts de Menk : « Il ne faut pas voir dans Menk, en tant que tel, une posture réactionnaire, l'élaboration d'une identité nationale ou des efforts pour créer une assise ou une pensée arménienne. Il ne faut pas se laisser tromper par la rumeur que cela fait inévitablement naître. Au contraire, nous devons considérer ces hommes sous un jour plus vrai. Ils ont cessé d'appartenir à notre nation, cette nation qu'ils n'ont pas connue lors de leurs années de formation; au lieu de cela, ils ne l'ont connue qu'au travers de la plus horrible destruction... L'Autre étranger, voilà ce qu'ils nous ont donné. » L'ouvrage en plusieurs volumes d'Oshagan, Panorama de la littérature arménienne occidentale, dont le dernier tome est consacré au « Témoignage », atteste de sa propre difficulté à proposer un compte rendu du traumatisme passé. Pourtant, il ne peut écarter la fascination des écrivains de Menk pour la figure de l'Autre, et partant, ne peut justifier l'intégration d'un corpus littéraire produit dans le cadre de la tradition littéraire arménienne occidentale, davantage contrainte par la catégorie du « national » que par celle du « transnational ».
De fait, malgré les efforts de certains critiques, plus particulièrement Krikor Beledian, Menk demeure en dehors du canon littéraire arménien moderne. J'utilise ici plutôt librement le terme de canon, car je reconnais à quel point il est problématique d'affirmer qu'un canon de la diapora existe; je l'utilise simplement pour me référer au corpus de textes publiés, diffusés et traités par les différentes institutions de la diaspora, à savoir des oeuvres contribuant au discours culturel de la diaspora. Ce sont précisément les efforts visant à la formation d'un tel canon qui différencient le pôle intellectuel de l'après-Seconde Guerre mondiale au Moyen-Orient de l'activité intellectuelle du premier après-guerre à Paris. Refusant de s'intégrer à la trajectoire littéraire de l'avant 1915 etv rejetant les notions de continuité en préambule de leur production littéraire, la génération orpheline de Menk ne pouvait participer aux processus de formation de ce canon, alors que la définition même de canon littéraire exige une qualité inhérente de continuité et de filiation.
Les écrivains et intellectuels qui émergent ou réémergent sur la scène beyroutine se présentent par ailleurs eux-mêmes comme le fil reliant à la tradition littéraire d'avant 1915. Comme tels, leurs tentatives visant à forger un lien vers la tradition qui précéda la rupture de 1915 non seulement efface la contribution de la littérature franco-arménienne produite durant l'entre-deux-guerres, mais se traduit aussi par des efforts pour livrer un panorama historique de la littérature arménienne occidentale, et développer une plate-forme de « préservation ».
La création d'écoles communautaires arméniennes au Moyen-Orient joue un rôle clé pour à la fois accélérer et ainsi perpétuer le processus de formation d'un canon. Parmi ces dernières, la plus rermarquable est le collège Djemaran à Beyrouth, rebaptisé Nshan Palandjian Djemaran en 1950. Fondé par des intellectuels et des écrivains de la génération des survivants, tels Levon Shant et Nigol Aghpalian, et des écrivains émergents comme Mushegh Ishkhan, cette institution fort réputée ajoute une dimension pédagogique à la conception et à la production d'une littérature arménienne en diaspora. Afin d'enseigner la langue et la littérature arméniennes, des efforts visent à construire un discours historique de la tradition littéraire arménienne, reliant l'actualité de l'après-Seconde Guerre mondiale aux décennies de ferveur littéraire qui précédèrent la Première Guerre mondiale.
S'ensuit l'élaboration d'une forme nouvelle de nationalisme qui (dans ses différentes versions) s'emploie à guider l'imagination populaire au sein des organisations, des institutions et des partis politiques de la diaspora arménienne durant les années suivantes. Le besoin de standardiser l'enseignement de la langue et de la littérature est en outre conforté par la présence du siège du Catholicossat de Cilicie, déplacé à Antelias, Au Liban, en 1930. La proximité du Catholicossat, en tant que plus haute expression de l'autorité institutionnelle au sein de la diaspora, valide la catégorie de « national » comme tissu idéologique pour le discours en genèse de la diaspora,
Tar Me Kraganutyun : 1850 – 1950 [Un Siècle de littérature : 1850 – 1950] de l'écrivain essayiste Minas Tololyan, publié au Caire au milieu des années 1950, s'illustre comme l'un des efforts les plus globaux pour constituer une anthologie, dans laquelle certains des écrivains de la scène parisienne sont inclus comme faisant partie de la trajectoire historique de la littérature arménienne moderne, Rares sont les écrivains cités, une qualité qui reflète les limites du genre en matière d'anthologie,
A contrario, une anthologie parisienne de littérature arménienne, publiée en 1939, par une association intitulée Les Amis des Ecrivains Arméniens parvint à un résultat similaire, sans pour autant se contraindre à livrer un vaste panorama historique. Arti Hay Kraganutyun [Littérature arménienne moderne] consacre deux de ses volumes aux écrivains de la diaspora, promouvant cinquante-trois personnalités littéraires. Dans les publications de l'après-Seconde Guerre mondiale, ce sens de la multiplicité est souvent bridé au prétexte d'exposer le « panorama le plus large possible », soulignant la continuité et le transfert de la tradition.
L'anthologie homonyme de Mushegh Ishkhan, Arti Hay Kraganutyun, publiée en 1972 à Beyrouth, est empreinte de ce fort sentiment d'historicité. Cet ouvrage en trois volumes divise l'histoire de la littérature arménienne moderne en trois périodes, de 1850 à 1915. Malgré une introduction niant l'impossibilité de livrer un panorama littéraire global, le choix d'arrêter sa présentation de la tradition littéraire à 1915 témoigne de la posture des communautés du Moyen-Orient, privilégiant plutôt la préservation que la culture.
L'idéologie de la préservation, développée par les institutions de la diaspora du Moyen-Orient, idéalise la période de production littéraire antérieure au génocide et assigne à la production de l'après-1915 un but de préservation. Tandis que les écrivains parisiens de Menk considéraient la perte, l'exil et la dispersion comme un espace productif pouvant produire de l'art, du point de vue de la Seconde Guerre mondiale ils sont considérés comme une menace pour l'héritage culturel. Par conséquent, le projet éducatif des communautés du Moyen-Orient, qui sera ensuite développé par les écoles communautaires arméniennes en Amérique du Nord, tente de préserver le passé, finissant par étouffer toute notion de dynamisme culturel au présent.
Parallèlement à ces efforts critiques et pédagogiques, la littérature du second après-guerre produite au Moyen-Orient devient de plus en plus nationaliste, empreinte de nostalgie pour une patrie perdue et propageant une notion imaginaire de patrie unifiée en tant que lieu de retour. Privilégiant la poésie à la prose, les écrivains se tournent vers la langue arménienne en tant que source d'inspiration et de pureté culturelle. Hay Lezun Dunn e Hayun [La Langue arménienne est la patrie de l'Arménien] et Dagh Hayeren Lezvui [Ode à la langue arménienne] de Vahan Tekeyan célèbrent tous deux la langue arménienne comme patrie spirituelle, jetant les bases d'une littérature populaire, souvent proclamée comme une manifestation de triomphe sur l'assimilation culturelle.
Dans la rubrique nationaliste, la thématique plus abstraite du retour à la terre perdue est formulée différemment en tant que rapatriement [nerkaght] durant la période du second après-guerre, mais commence rapidement à fonctionner comme un mythe dans l'imaginaire culturel de la diaspora. En tant que mythe, cela finit par signifier une patrie idéalisée, unifiée, rassemblant les deux versants, oriental et occidental, de l'Arménie historique, à savoir l'Arménie soviétique d'alors et la Turquie orientale. L'émergence de la diaspora comme entité également unifiée se renforce, suite en particulier à la médiatisation grandissante du génocide, la campagne négationniste de la Turquie et l'appel croissant de la diaspora arménienne en faveur d'une reconnaissance du génocide.
Le concept de communautés en dispersion, kaghtahayutyun ou kaghutahayutyun – signifiant Arméniens de la communauté immigrée – s'effondre au profit d'une notion de « diaspora arménienne », que désigne en arménien le substantif spyurkahayutyun. Le terme de diaspora, spyurk, largement utilisé dans le contexte actuel, n'était pas en usage dans la presse ou la littérature durant les années 1920 ou 1930.
La terminologie de « génocide » s'est fixée selon un processus similaire à celui de « diaspora ». Durant les années qui suivirent immédiatement 1915, les événements catastrophiques sont couramment désignés en tant que massacre, pogrom, crime, déportation ou catastrophe. Le terme de génocide, tseghasbanutyun, n'est apparu qu'ensuite, vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, au lendemain de la Shoah,
Dans ce déplacement du pôle intellectuel de Paris vers Beyrouth, le tropisme perpétuant l'idée d'une patrie unifiée en tant que lieu de retour et la fixation du terme de génocide en tant que marqueur d'identité entraîne une évolution dans le rôle de la littérature, lui assignant une tâche de préservation culturelle plutôt que d'ouverture. Ces paramètres contraignent l'art à servir un calendrier strictement politique : 1) préserver tout ce qui existait avant la rupture de 1915, et 2) appeler à une reconnaissance du génocide afin d'assurer un espace où la culture préservée puisse revenir un jour.

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Traduction française : Georges Festa - 03.2009 - Tous droits réservés

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