mercredi 18 mars 2009

Littérature arménienne - 1



Comment penser la singularité d'une langue et d'une littérature en diaspora ? A l'heure de la globalisation culturelle, Talar Chahinian revient sur l'expérience franco-arménienne du groupe Menk. Expérience emblématique d'enjeux toujours actuels.



Littérature arménienne en diaspora – Etat des lieux I

par Talar Chahinian

(The Armenian Reporter, 20.09.2008)



[Durant ces vingt dernières années, il est devenu de plus en plus difficile de conserver un discours spécifique à propos de l'histoire littéraire de la diaspora arménienne. L'indépendance de l'Arménie et la formation d'un Etat offrant un lieu officiel pour une littérature nationale, le profil en mutation des communautés en diaspora où coexistent les formes orientale et occidentale de la langue (avec leurs dialectes multiples), ainsi que l'influence sans cesse grandissante de l'anglais comme langue « globale », non seulement brisent toute notion de particularisme au sein de la diaspora, mais suscitent des questions quant à la continuation possible d'une production en langue arménienne hors d'Arménie. Autrement dit, il s'agit véritablement d'une époque clé pour la littérature arménienne. Je ne dis pas cela avec une pointe de cynisme ou d'ironie, mais plutôt avec la conviction que les périodes d'ambiguïté peuvent être considérées comme des moments productifs, car elles exigent une approche rétrospective. Ce processus d'introspection et d'examen critique ne peut être réalisé qu'au moyen d'un discours dynamique et du dialogue.
Dans les articles qui suivront, je souhaite poser des questions quant à l'état actuel et l'avenir de la littérature arménienne en diaspora, avec l'espoir de susciter le débat dans des milieux dépassant le monde universitaire, à l'intérieur duquel de telles discussions demeurent souvent limitées. Après tout, qu'est-ce que la littérature sans ses lecteurs ? Et inversement, qu'en est-il d'une opinion sans modes valables de représentation ?]

Ces questions, pour complexes qu'elles soient eu égard aux détours de leur spécificité arménienne, sont inextricablement liées aux tendances et aux mutations bien plus vastes affectant la manière avec laquelle notre société s'articule au langage. Lors d'un récent entretien, Steve Jobs, directeur d'Apple Inc., qui nous a donné « l'e-empire », affirmait que les gens ne lisent plus. Bien que totalement erronée, cette déclaration émanant d'un chef d'entreprise, par ailleurs brillant et avisé sur le plan technologique, met en lumière une mutation en cours dans la manière avec laquelle nous lisons. En fait, Jobs répondait à une question relative à Kindle, le lecteur électronique d'Amazon.com. Que ce soit au travers de nouveaux médias de lecture tels que les livres électroniques ou notre propension de plus en plus grande à utiliser des sources et des réseaux basés sur internet, nos pratiques de lecture changent de fait rapidement.
Ces nouveaux médias de lecture, basés sur la technologie, contribuent à la globalisation économique en définissant de nouvelles populations de lecteurs, en favorisant les grands éditeurs, affectant ainsi la publication et la diffusion d'une oeuvre. Avant toute chose, l'assignation du capital littéraire aux oeuvres de littérature, et les changements qui en résultent dans les pratiques de lecture et de diffusion, contribuent aussi à la globalisation linguistique, qui a un effet sur la production et la traduction de la littérature écrite dans des langues minoritaires. Alors que les bibliothèques d'archives et les disciplines universitaires s'appuient toujours sur des catégories nationales pour classifier la littérature, les mutations liées à la globalisation, mentionnées plus haut, ont une double implication sur la littérature arménienne en diaspora.
Premièrement, comment une littérature mineure, comptant à peine cinq millions de locuteurs, alimente-t-elle sa production et sa diffusion à l'aube du 21ème siècle ? Deuxièmement, est-ce qu'une littérature mineure, qui émerge de différents espaces transnationaux, a besoin de maintenir un dialogue avec un pôle national ?
Les réponses résident en partie dans l'histoire littéraire existante de la diaspora arménienne, laquelle, durant les dizaines d'années qui ont précédé l'indépendance de l'Arménie, véhiculait une identité transnationale, préfigurant le discours récent de la globalisation et le concept de littérature « mondiale » qui lui est lié. Ce que nous considérons maintenant comme la littérature arménienne moderne remonte au milieu du 19ème siècle, qui vit le lancement d’un mouvement littéraire orienté vers la standardisation du dialecte arménien parlé dans les deux formes, occidentale et orientale, de la langue.
Dans la seconde moitié du 19ème siècle, la littérature arménienne traversa une période de renaissance et fut témoin de l’émergence d’une classe intellectuelle active. Le mouvement national arménien de libération au sein des empires russe et ottoman, couplé à l’irruption des courants artistiques et littéraires venus d’Europe, comme le Romantisme et le Naturalisme, firent naître de nombreuses œuvres poétiques et romanesques, ainsi que des revues littéraires. Des groupes d’intellectuels apparurent dans des villes comme Constantinople et Tbilissi.
La période tragique des années 1915-1923 stoppa brutalement la vie intellectuelle et la littérature arménienne occidentale. La plupart des écrivains arméniens vivant à Constantinople furent arrêtés le 24 avril 1915 au soir, emprisonnés, puis massacrés. Après quelques années de rupture complète dans la tradition littéraire arménienne occidentale, quelques intellectuels survivants revinrent à Constantinople ou réapparurent ailleurs, devenant les « pères » survivants de la littérature et de la langue arméniennes pour la génération orpheline des écrivains à venir, qui ouvrirent un nouveau chapitre dans la littérature arménienne : celle de la diaspora.
Naturellement, ce que j’appelle « diaspora » renvoie aux communautés formées suite à la dispersion de l’après-1915 et les circuits d’immigration qui ont développé ces communautés initiales. Avant 1915, la littérature arménienne, dans sa tradition orientale et occidentale, connut aussi une histoire faite de diasporas, puisque l’essentiel de cette production fut publié dans des villes comme Constantinople, Tbilissi, Madras et Calcutta, Venise ou Vienne. Alors que ces centres intellectuels arméniens se composaient de négociants et d’élites, la production de la diaspora de l’après-1915 émerge dans un cadre très différent, avec pour toile de fond la perte des territoires, la perte des réseaux sociaux, l’expérience de l’exil et de la vie de réfugié.
La grande dispersion des Arméniens, avec ses circuits de migration et la reconstruction de communautés, définit le véritable terreau d’une littérature transnationale, qui répond aux débats actuels sur la littérature mondiale en tant que système littéraire mondial. Système littéraire mondial pensé comme mode reconfiguré de classification, dépassant les catégories « nationales » et visant des croisements littéraires à travers le spectre d’histoires liées entre elles, non médiatisées par un concept de « centre ».
Dans les empires russe et ottoman, la littérature arménienne moderne s’est toujours épanouie au travers de contacts avec d’autres cultures et dans de multiples centres urbains. En tant que telle, « cosmopolite » dès ses débuts, puis devenue « transnationale » lors de la dispersion de son peuple, la littérature arménienne moderne est dans l’attente d’une voie nouvelle à l’époque de l’Arménie indépendante et des processus mondiaux de globalisation. Un panorama rétrospectif des centres littéraires de la diaspora nous permettrait d’avancer des hypothèses quant à ces évolutions.

Paris, centre littéraire de l’entre-deux-guerres

Avant la Première Guerre mondiale, Paris accueillit, d’une façon temporaire ou permanente, un petit nombre d’Arméniens arrivés dans des circonstances privilégiées. La communauté arménienne parisienne se composait principalement de négociants prospères et d’étudiants en résidence venus de Constantinople, dont la plupart revenaient chez eux, une fois achevé leur cursus universitaire.
Parmi ceux qui ne purent se résoudre à quitter la France figure Archag Tchobanian, un francophile de Constantinople qui finit par s’établir à Paris en 1895. Tchobanian établit rapidement d’étroits contacts avec des intellectuels français et européens de premier plan, puis lança en 1898 sa revue Anahid, fort réputée, qui, malgré plusieurs interruptions, dura jusqu’en 1949. Suite au succès de sa revue et à son réseau d’amis, Tchobanian acquit l’image d’un père de la communauté intellectuelle arménienne française.
Grâce aux efforts de Tchobanian, une petite communauté d’intellectuels arméniens fut en mesure d’attirer et d’accueillir après la Première Guerre mondiale l’afflux d’écrivains, éditeurs, enseignants et autres personnalités exilées. Alors que les groupes d’intellectuels arrivants se composaient précédemment d’anciens dirigeants politiques issus des Balkans, la majorité des nouveaux venus étaient originaires de Constantinople, arrivés par mer en France depuis la Grèce, avec les orphelins du génocide.
En 1925, la communauté arménienne de Paris, qui jusqu’alors n’avait pas servi à développer quelque agenda national, politique ou culturel, comptait désormais des individus aptes à réorganiser et refonder les anciennes structures politiques et culturelles. Tout en se répartissant en fonction des partis traditionnels – Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), parti Hentchak ou celui, plus récent, Ramgavar, les Arméniens exilés en France fondèrent aussi de nouvelles organisations, telles que l’Union pour les Adultes orphelins, ainsi que de nombreuses unions compatriotiques pour ceux issus des diverses provinces arméniennes d’Anatolie. Ces organisations sociales et politiques se mirent alors à créer des journaux et des revues représentant leurs intérêts respectifs, créant ainsi un ensemble nouveau de publications en langue arménienne à l’intérieur duquel des groupes culturels et littéraires commencèrent à jouer un rôle clé.
Parmi les plus remarquables de ces revues et journaux figurent l’hebdomadaire Abaka du parti Ramgavar, l’hebdomadaire Nor Yergir du parti Hentchak, le quotidien Haratch de la FRA et la revue littéraire Yergunk, organe de l’Union pour les Adultes orphelins. Parmi ces publications, Haratch émerge comme ressource la plus significative au sein de la communauté arménienne française. Outre une très large diffusion, ce journal proposait aussi un vaste éventail de sujets. En plus des reportages quotidiens, Haratch publiait des articles de fond abordant de nombreuses questions urgentes dans l’esprit des intellectuels exilés, tout en offrant un espace dédié à la publication régulière de nouvelles et de romans pour une nouvelle génération d’écrivains.
Empruntant l’esprit de groupe aux mouvements artistiques européens contemporains et inspiré par l’abondance de périodiques arméniens à Paris, un groupe de jeunes écrivains orphelins rendit publique en 1933 une première réunion informelle et publia le premier numéro d’une revue arborant le nom du groupe, Menk (signifiant « Nous »). Publication précédée d’une déclaration d’une page, soulignant la raison d’être et les objectifs du groupe, et signée par quinze écrivains : Nshan Beshigtashlian, Ghevont Meloyan, Hrach Sarkisian, Raphael Zartarian, Harutyun Frenkian, Vostanig, Kevork Kegharkuni, Nigoghos Sarafian, Puzant Topalian, Paylag Mikaelian, Arsham Daderian, Zareh Vorpuni, Shahan Shahnur, Vazken Shushanian et Shavarsh Nartuni.
L’identité collective de Menk se cristallisait autour de toute une série de refus délibérés visant à secouer les conventions et présenter un genre nouveau de littérature, incarnant la condition exilée du groupe. Les écrivains de Menk se rassemblèrent pour lancer un mouvement, mais sans se définir comme tel, ni publier un manifeste. Ils le firent pour apporter une contribution collective à la littérature arménienne occidentale, pourtant conviée à une rupture, dans la continuation de cette même tradition littéraire. Ils dénonçaient l’ancienne génération d’écrivains, proclamaient un changement dans la transmission des usages littéraires, annonçaient une coupure avec le passé et adoptaient la « nouveauté » de leur condition d’êtres dispersés à travers le monde, vivant dans l’ombre traumatique de la perte. C’est par cette idée de « nouveauté », qui ressort d’un « déracinement » au présent, que les écrivains franco-arméniens ont fait naître la première vague d’une littérature arménienne en diaspora.
Bien que le discours national de la diaspora arménienne que nous décryptons aujourd’hui repose essentiellement sur les idées de continuité, de transparence et de tradition, aux yeux de la jeunesse arménienne orpheline des années 1920 la période de l’après-génocide représente un espace entre-deux, déconnecté du continuum temporel. Plus généralement, durant les années qui ont suivi la Catastrophe, les Arméniens de la diaspora occupent un espace liminaire qui semble suspendu dans le temps, attendant l’établissement d’une nouvelle relation avec le passé. Pour s’affirmer en tant qu’écrivains de littérature arménienne, les écrivains de Menk s’efforcent de nommer cette relation entre présent et passé en proposant une théorie littéraire, qui appelle à en finir avec la tradition littéraire arménienne occidentale et à donner naissance à une littérature « nouvelle », laquelle reste cependant à définir.
Alors que les écrivains de Menk répugnaient à définir explicitement cette « nouvelle » littérature, le contenu de leurs publications littéraires et journalistiques livre les principaux paramètres des questions les concernant en tant qu'écrivains vivant dans la métropole parisienne, tout en opérant aux marges de la culture majoritaire : autrement dit, en tant qu'écrivains contraints de négocier sans cesse les conditions de leur existence éparpillée entre l'ancien et le nouveau, l'Arménien et l'Autre, l'Est et l'Ouest, le national et le transnational.
D’abord et avant tout, ils luttent contre eux-mêmes en tentant de remplir la tâche de forger un groupe. L'annonce figurant en première page de la revue ne se présente pas comme un manifeste, chose ordinaire dans les mouvements littéraires et artistiques de l'époque. Outre cette absence d'étiquette, l'apparition de cette annonce en tant que première production d'écriture dans la revue et la présence des signataires nous autorise à la lire comme un document qui met en lumière les objectifs du groupe.
Recourant au pronom à la première personne « nous », l'annonce énumère toute une série de raisons expliquant la constitution du groupe Menk et déclare les buts à venir que le groupe s'efforcera de réaliser. Les signataires écrivent : « Grâce à notre réelle solidarité et collaboration, qui n'empiétera jamais sur le développement de chacune de nos individualités, former une cohésion parmi les jeunes écrivains dispersés aux quatre coins du monde, et ainsi faciliter le libre développement et l'épanouissement d'une nouvelle littérature arménienne. » Cette déclaration présente des objectifs à court et moyen terme. Elle identifie la solidarité du groupe en tant qu'objectif immédiat, lequel servira à développer des objectifs ultérieurs : la formation d'une communauté internationale d'écrivains et l'établissement d'une nouvelle littérature arménienne. Une nouvelle littérature est proposée ici, comme moyen de remédier à la dispersion et au sentiment lésé de « totalité », qui constitue un obstacle au processus de conceptualisation collective de la Catastrophe.
Le traumatisme de la Catastrophe, qui déchire le tissu social communautaire et détruit les liens maintenant la société en place, déracine aussi son sentiment collectif. Bien que de nombreuses institutions d'avant-guerre transfèrent leur activité pour s'adapter aux nouvelles conditions, l'idée de « totalité » demeure blessée. Abordant leur reconnaissance de la perte de sentiment collectif, les cosignataires de Menk déclarent dans leur annonce : « En cherchant dans chacun des thèmes d'inspiration, des inquiétudes et des traits communs aux enfants appartenant au même peuple, ouvrir la voie, pour rechercher, et ce faisant, donner forme à un manifeste général, lequel, tout en apportant la liberté à chacun, corresponde aux besoins de la culture arménienne. » L’élaboration d’un sentiment collectif est ainsi considéré comme un objectif principal par Menk. Mais, pourrait-on se demander, autour de quoi exactement cette idée du « collectif » va-t-elle se former ? Menk proposera qu’elle se forme autour d’une mémoire nouvelle élaborée à travers la littérature, une mémoire collective de l’expérience des séquelles – par conséquent, une mémoire d’immigré.
La crise de l’identité immigrée devient l’un des enjeux essentiels qui contribuent au rassemblement de Menk et se traduit à travers sa théorie littéraire, en tant que nécessité d’une littérature nouvelle. Expliquant l’une des raisons qui ont présidé à ce regroupement d’écrivains, Nigoghos Sarafian écrit : « Avec Menk, nous allons œuvrer en sorte de nous éclairer. Nous sommes rassemblés d’abord et avant tout pour découvrir le fil intérieur qui court en nous et qui existe sans aucun doute, par delà nos différences extérieures et les mutations de chaque communauté. Après l’avoir trouvé, nous aborderons et traiterons différentes questions. » Sarafian se réfère ici au désir de contextualiser, délimiter et définir les conditions de la dispersion des écrivains en tant que situation entraînant un besoin d’explication (auto-explication). Il ne fait aucune distinction entre les écrivains qui composent Menk et la communauté globale des exilés, conférant au groupe une autorité de représentation.
En tant qu’exilé, l’immigré franco-arménien, en particulier l’intellectuel franco-arménien, rencontre nombre de questions existentielles. Que signifie survivre à la Catastrophe ? Que signifie exister en tant que survivant, Arménien, en terre étrangère ? Que signifie vivre dans l’absence du père, de la patrie et de la loi ancestrale ? Reconnaissant leur position à la fois comme témoins et survivants, les écrivains de Menk s’efforcent de traduire dans le langage la destruction de l’ordre et, ce faisant, tentent d’assembler, regrouper et ainsi remédier à la dispersion.
Traduire la Catastrophe et l’effondrement de l’ordre qui lui est lié dans le langage signifie lancer une littérature nouvelle, témoignant de l’expérience des séquelles. Or, lancer une littérature nouvelle revient à proclamer la mort des anciennes traditions littéraires.
Résultat, les écrivains de Menk adoptent une posture polémique à l’encontre des écrivains de la génération précédente, les accusant d’afficher une fausse proximité avec les cultures de l’Ouest. En clair, ils reprochent aux écrivains d’avant le génocide la situation désastreuse qu’ils traversent, estimant qu’ils auraient pu empêcher leur actuelle crise d’identité, s’ils eussent été armés d’une conscience de la véritable tradition littéraire arménienne. Nartuni écrit : « A nouveau, nous irons plus avant, afin de révéler l’appauvrissement de ces écrivains qui sont venus en Europe et nous ont vendu une pacotille occidentale. Notre échec politique est le résultat d’une orientation littéraire faussée. C’est notre ancienne littérature, venue d’Europe, qui a ruiné notre patrie. Maintenant nous sommes en Europe et chaque jour, nous voyons d’où vient toute cette pacotille. »
Nartuni proclame ici son opposition aux écrivains de la génération précédente comme l’un des idéaux fondateurs caractérisant Menk, indiquant par là que rompre la continuité des traditions d’avant-guerre ouvre véritablement la voie à la formation du groupe. Dans son article intitulé « Menk », Shahnur tente d’expliquer la plate-forme de Menk et fait écho aux critiques, mentionnées plus haut, de Nartuni, à l’encontre de la précédente génération : « Dans leurs œuvres, l’on trouve de pâles répliques en miniature de toutes sortes de manifestes littéraires repris des grandes nations. » Préparant cet article en réponse à quelques critiques survivants de la génération précédente, qui affirmaient que Menk n’avait pas de véritable plate-forme, Shahnur récuse les œuvres produites par les générations précédentes, soutenant qu’elles sont dépourvues d’originalité.
Quelle devait donc être la relation de cette littérature « nouvelle » avec l’Ouest ? Durant les premières décennies du 20ème siècle, Paris est témoin de nombreux mouvements artistiques et littéraires, qui créent un climat véritablement vivant et dynamique au sein de la société. Bien que familiers des courants littéraires de leur temps, les écrivains de Menk luttent pour rejeter ces influences sur la forme de leur prose en langue arménienne. Parallèlement, ils s’efforcent consciemment de se distinguer de la génération précédente d’écrivains, soutenant en particulier une vision décentrée de la littérature mondiale. Nartuni écrit : « Quel héritage d’ignorance de nos écrivains passés, persuadés de l’universalité de la littérature française et qui nous l’ont présentée comme telle ! Non ! C’est la littérature de toutes les nations que nous voulons découvrir… » Leur situation de déplacement et d’exil souligne la distance et l’aliénation existant entre Arméniens et Français et sape l’appel à l’universalité de la littérature française, créant un espace pour la littérature qu’ils produisent en périphérie de la culture française.
Même en adoptant une vision globale de la littérature mondiale, qui tienne compte de la production littéraire des petites et grandes nations et peuples, la question de l’appartenance demeure un enjeu complexe pour les écrivains franco-arméniens. Faisant partie d’un peuple dispersé et ayant perdu la terre qui pouvait justifier leur existence en tant que nation indépendante, les écrivains de Menk tentent d’instituer leur littérature « nouvelle » sur une terre symbolique. Sarafian écrit : « Il est nécessaire de créer une patrie spirituelle et de penser comme un « Arménien » dans tous ces pays étrangers, qui ont été pour nous source à la fois de désespoir et de grandes opportunités. »
D’après Sarafian, la littérature doit être un moyen de réaliser une patrie spirituelle, située en terre étrangère, tout en préservant de l’assimilation la culture arménienne déplacée sur ces mêmes terres. Ainsi, pour la première fois, la littérature arménienne acquiert la fonction d’assurer la préservation, ou plus précisément la persistance, de la culture arménienne. L’institution d’une patrie spirituelle à travers la littérature n’entraîne cependant pas un retour au passé ou la résurgence des notions de pureté culturelle. Au contraire, la génération de Menk se tourne vers le présent.
Pour les écrivains de Menk, l’arménité finit par signifier la présente condition immigrée arménienne. La littérature « nouvelle » exerce une fonction de témoignage et s’efforce de recenser l’expérience collective d’une population immigrée faisant face à l’extinction, présentant ainsi un nouveau type d’écriture qui relève du statut, privé d’Etat, de la diaspora. Shahnur écrit : « […] Je saute d’une question sociale à une question nationale, car pour nous aujourd’hui, en ces temps de crise, rien d’autre n’existe sinon la préservation du peuple arménien. Pour nous, des expressions du genre « bohème d’avant-guerre » n’ont aucun sens. Les questions sociales, l’humanité, la classe ouvrière […], tout cela, avant tout, signifie […] tourner tous nos regards vers les Arméniens. » Autrement dit, affecter à la littérature un regard introspectif : un rôle de réflexion interne, afin d’inaugurer une période de conscience de soi. Pour les écrivains de Menk, la littérature offre un cadre à l’intérieur duquel il sera possible d’enregistrer le vécu des suites de la Catastrophe, tout en forgeant une mémoire collective concernant ce vécu.
Du fait que Menk expose ses buts en tant qu’objectifs ralentis ou différés, censés trouver leur définition en temps utile, les critiques contemporaines se sont pour l’essentiel centrées sur l’absence d’une « plate-forme » ou d’idéologie claire du groupe. En réalité, les objectifs à long terme, de même que les buts immédiats du groupe ne se réalisèrent jamais. L’appel à la solidarité et à la coopération en tant qu’objectif immédiatement atteignable est loin d’être parvenu aux « quatre coins du monde ». Il sert en fait à regrouper les jeunes écrivains parisiens les plus en pointe à l’époque, ce qui permettra ensuite aux critiques d’en parler comme « les gars de Paris ».
Ayant pour seuls points communs un lieu géographique et le désir de produire une littérature en langue arménienne, les écrivains de Menk ont le plus grand mal à développer une identité de groupe uniforme. Le groupe disparaît après une brève existence de deux ans, période durant laquelle il organise de multiples réunions informelles et publie cinq numéros de la revue. Quoi qu’il en soit, son héritage reste toujours aussi pertinent quant à la possibilité d’une littérature arménienne en diaspora.

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Talar Chahinian est assistante de Littérature Comparée à l’Université de Californie, Los Angeles (UCLA), où elle a récemment soutenu sa thèse de doctorat.

Article original : http://www.reporter.am/pdfs/C092008.pdf

Traduction française : Georges Festa - 03.2009 - Tous droits réservés


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