mardi 31 mars 2009

Nazim Hikmet




1942


La plus belle des mers

est celle où nous n’avons pas navigué.

Le plus beau de nos fils

n’est pas encore né.

Les plus beaux de nos jours

nous ne les avons pas encore vécus.

Et ce

que je voudrais te dire de plus beau

je ne te l’ai pas encore dit.



1959


Je t’aime comme si je mangeais le pain

le saupoudrant de sel

comme si, me levant la nuit, brûlant de fièvre,

je buvais l’eau de mes lèvres à même le robinet

je t’aime comme je regarde le lourd sac de la poste

j’ignore ce qu’il contient et de qui empli de joie
empli d’un soupçon inquiet

je t’aime comme si je survolais la mer pour la première fois en avion

je t’aime comme quelque chose qui se meut en moi lorsque le

crépuscule descend sur Istanbul peu à peu

je t’aime comme si je disais Dieu soit loué, je suis vivant.


Lettre de prison à Munevver

Que faites-vous maintenant maintenant, en ce moment ?

Etes-vous à la maison ? Dans la rue ? Au travail ? Debout ? Allongée ? Peut-être levez-vous le bras ?
O mon amour, comme paraît dans ce mouvement le poignet blanc et rond !

Que faites-vous maintenant maintenant, en ce moment ?

Un chat sur vos genoux, vous le caressez.

Ou peut-être vous promenez-vous voici le pied qui avance.

Oh, tes pieds qui me sont si chers qui traversent mon âme qui illuminent mes jours obscurs !

A quoi pensez-vous ? A moi ? Ou peut-être…. Qui sait, aux haricots qui ne cuisent pas.

Ou peut-être vous demandez-vous pourquoi tant sont malheureux sur terre.

Que faites-vous maintenant maintenant, en ce moment ?


1944



Sans titre

Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas quitté

je ne dis pas qu’elle fut pareille à mon ombre à mes côtés même dans le noir

je ne dis pas qu’elle fut pareille à mes mains et mes pieds lorsque l’on dort
s’égarent mains et pieds moi je n’égarais pas la nostalgie même durant le sommeil.
Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas quitté

je ne dis pas qu’elle fut faim ou soif ou désir de fraîcheur dans la canicule ou de chaleur dans la froidure

c’était quelque chose que l’on ne peut atteindre à satiété

ce n’était ni de la joie ni de la tristesse

elle n’était pas liée à la ville aux nuages aux chansons aux souvenirs

elle était en moi et hors de moi.

Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas quitté

et du voyage ne me reste plus que cette nostalgie.



En cette nuit d’automne

En cette nuit d’automne

je suis empli de tes paroles

des paroles éternelles comme le temps
comme la matière

des paroles lourdes comme la main

étincelantes comme les étoiles.

de ta tête de ta chair

de ton cœur

me sont parvenues tes paroles

tes paroles chargées de toi

tes paroles, mère

tes paroles, amour

tes paroles, amie.

Elles étaient tristes, amères

elles étaient joyeuses, pleines d’espérance

elles étaient courageuses, héroïques

tes paroles étaient hommes.


1948



Tu es ma servitude

Tu es ma servitude tu es ma liberté

tu es ma chair qui brûle

comme la chair nue des nuits d’été

tu es ma patrie

toi, les reflets verts de tes yeux,
toi, haute et victorieuse

tu es ma nostalgie

de te savoir inaccessible

au moment même

où je te saisis



Mon frère la mer

Et voici que nous partons comme nous sommes arrivés

au revoir mon frère la mer

j’emporte un peu de ton gravier

un peu de ton sel azur

un peu de ton infini

et un tout petit peu de ta lumière

et de ton infortune

Tu as su nous dire tant de choses

sur ton destin de mer

nous voici avec un peu plus d’espoir

nous voici avec un peu plus de sagesse

et nous partons comme nous sommes arrivés,

au revoir mon frère la mer
.


1948

Les jours sont toujours plus courts

les pluies vont commencer.

Ma porte, grande ouverte, t’a attendu.
Pourquoi as-tu tant tardé ?

Sur ma table, quelques poivrons verts, du sel, du pain.

Ce vin que j’avais conservé dans la cruche

je l’ai bu à moitié, tout seul, en attendant.

Pourquoi as-tu tant tardé ?

Mais voici sur les branches, mûrs, profonds

des fruits chargés de miel.
Ils allaient tomber sans être cueillis

si tu avais tardé encore un peu.



1948

Ô mon âme

ferme les yeux

tout doucement

et comme on plonge dans l’eau
immerge-toi dans le sommeil

nue et vêtue de blanc
le plus beau des rêves

t’accueillera
ô mon âme

ferme les yeux

tout doucement

abandonne-toi dans l’arc de mes bras

dans ton sommeil ne m’oublie pas

ferme les yeux tout doucement
tes yeux marrons

où brûle une flamme verte

ô mon âme.



Rome 1960

Ton âme est un fleuve, ô mon amour
elle court dans l’altitude parmi les montagnes
parmi les montagnes vers la plaine

vers la plaine sans la pouvoir rejoindre

sans rejoindre le sommeil des saules pleureurs

la paix des larges arches du pont

des herbes aquatiques des canards à la tête verte

sans rejoindre la douceur triste des surfaces planes

sans rejoindre les champs de blés au clair de lune
elle court vers la plaine

elle court dans l’altitude parmi les montagnes

le soleil azur des neiges des montagnes
elle court pleine d’écume mêlant en son fond les pierres noires
aux blanches
elle court avec ses poissons qui nagent à contre courant

vigilants dans les courbes

elle s’engouffre et se hisse

enivrée de son propre fracas

elle court dans l’altitude parmi les montagnes

parmi les montagnes vers la plaine

vers la plaine qu’elle suit

sans la pouvoir rejoindre.



Stockholm 1960

Cent ans que je n’ai vu votre visage
que je n’ai passé le bras
autour de votre taille

que je ne me suis arrêté en vos yeux

que je n’ai interrogé

la clarté de votre pensée
que je n’ai touché votre ventre

nous étions sur la même branche ensemble

nous étions sur la même branche
tombés d’une même branche nous nous sommes séparés

et entre nous se sont écoulés cent ans

une route de cent ans

Et depuis cent ans dans la pénombre

j’accours vers toi.



Traductions : Georges Festa - 03.2009
Cliché : © http://fotoanaliz.hurriyet.com.tr

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