lundi 2 mars 2009

Old Yerevan

© Levon R.



Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2007, de la stimulante étude d'Armen Hakobyan, appelant à sauvegarder le patrimoine architectural d'Erevan, dans le cadre du nouvel urbanisme en cours.


Le cri silencieux de nos monuments fantômes

par Armen Hakobyan
(The Armenian Reporter, 28 juillet et 4 août 2007)



EREVAN – Nous autres, les Arméniens, aimons être fiers d'Erevan, notre capitale. Et nous avons raison d’en être fiers. Ou plutôt nous avions raison.
A l’occasion, quand des étrangers, hôtes de notre ville, s’y intéressent, nous ne manquons pas de relever bien haut notre nez d’Arménien et de déclamer : « Erevan est tellement plus ancienne que Rome, la Ville Eternelle ! » Très bientôt, d’ici un an, nous célèbrerons les 2 790 ans de la fondation d’Erebuni.
Et pourquoi n’en serions-nous pas fiers ? Sans parler de toutes ces merveilleux chansons et poèmes dédiés à la capitale de tous les Arméniens, Erevan : « Les siècles se sont écoulés, mais elle reste encore jeune. » dit la chanson.
Aujourd’hui, toutefois, cette jeunette vieille de 2 789 ans respire avec difficulté. Les forêts de Nork et les arbres des gorges de Zangu ont été abattus ; le nombre des boulevards et des jardins a été réduit ; et à leur place sont apparus de nombreux cafés. On a privé la ville de sa capacité à respirer, de ses poumons ; ajoutez à cela la concentration élevée de poussière dans l’air, qui a atteint des niveaux précaires. Le fait est que ces dernières années, Erevan, et particulièrement le centre-ville, a commencé à ressembler à un gigantesque chantier de construction.

Le boom de la construction ne faiblit pas. La ville est envahie de chantiers. Cette vague de chantiers entretient en grande partie le développement économique de l’Arménie, représentant presque un tiers du taux de croissance annuel de son PIB. L’économie et l’industrie du bâtiment ne sont pas les seuls à connaître une croissance. Erevan elle-même se développe, s’élève et s’élitise, comme ces immeubles nouvellement construits, carrés et compacts, qu’on vante faussement comme étant « de classe ».
En voyant les choses au mieux, Erevan ressemble à un crâne qui devient chauve, dont les cheveux se dressent – d’horreur ou de surprise, qui peut vraiment le dire ? De pauvres mèches qui se dressent, voilà ce que sont ces immeubles nouvellement érigés, qui ont surgi de terre et continuent de surgir dans différents quartiers d'Erevan.
Ce n’est pas seulement une affaire de nostalgie pour l’ancienne génération. Bien que faibles en nombre, un mouvement croissant de jeunes progressistes apparaît, qui affichent clairement leurs positions et leur conscience civique. Ils ne sont ni enthousiasmés, ni impressionnés par l’expansion de tous ces chantiers au prix d’édifices vieux de 100 ou 150 ans. « Tout ça nous rend tristes, vraiment. On est tristes, comme tous les gens qui sont nés à Erevan. Et même si être né à Erevan n’est pas si important, il y a quelque chose de sentimental aussi. » déclare Arsen Kharatyan, qui milite à Sksel a [C’est parti !], un mouvement de jeunes. « On est tristes, parce qu’on avait l’habitude de présenter notre ville telle que Tamanyan l’avait planifiée, sans tous ces immeubles très hauts et monumentaux. Si vous interrogiez un expert en urbanisme, il vous répondrait qu'Erevan ressemble maintenant à une ville d’Orient sans aucune planification. Pour nous, toute la logique architecturale de la ville a été déformée. Beaucoup d’immeubles ne répondent même pas aux critères antisismiques prévus par la loi, sans parler qu’en certains endroits il est impossible pour les camions de pompiers de s’approcher suffisamment en cas d’incendie. »
Et Erevan s’étonne de se voir la cible de ses propres habitants, ces Arméniens si longtemps fiers de leur longue et glorieuse histoire, et maintenant si oublieux de ses édifices historiques des 19e et 20e siècles et de tout son style architectural. Maintenant, tous ces immeubles du passé, en tuf noir, chargés d’histoire, ces témoins de pierre de l’histoire d'Erevan, ressemblent à des fantômes, cernés par ces immeubles d’habitation « de classe », en béton et en verre.

Qu’est-il arrivé à tous ces anciens édifices, dont les pierres ont été marquées, comptées, puis démantelées et enlevées ? Qu’est-il arrivé à ces blocs de pierre et que va-t-il leur arriver ? Nous avons essayé de trouver les réponses à ces questions et à d’autres, faisant au passage quelques découvertes inattendues.


Un piédestal aux bas-reliefs dont personne ne veut.


Pratiquement juste après le rétablissement de l’indépendance de l’Arménie, le monument dédié à Lénine, qui personnifiait le totalitarisme soviétique, fut démantelé sur la place principale d'Erevan. Ce monument était considéré comme l’une des plus belles statues de Lénine, et son auteur, Merkurov, comme l’un des meilleurs sculpteurs. Elle fut toutefois démantelée. Et c’est une bonne chose.
Mais le piédestal était resté sur place. En fait, ce n’était pas un simple piédestal, plutôt une tribune. Et de cette tribune, pendant cinquante ans, les dirigeants de l’Arménie soviétique passaient en revue les défilés des masses travailleuses. Les dirigeants de l’Arménie indépendante passent en revue les défilés militaires sur cette même place, mais du haut d’une estrade en bois.
Ce piédestal monumental n’existe plus désormais. Depuis presque dix ans, de l’herbe pousse à cet endroit. On décida de démanteler cette tribune-piédestal sous la présidence de Ter-Petrossian, sans égards aux protestations des architectes et de plusieurs personnalités. Elle fut détruite. Comme l'on put. Non sans beaucoup de difficultés. Sur la palissade qui entoure ce site démoli, quelqu’un écrivit cette malédiction : « Que les mains des destructeurs rétrécissent ! »
Ce piédestal avait-il vraiment de la valeur ?
Ecoutons l’opinion du président de l’Union des Architectes d’Arménie, Mkrtich Minassyan :

« Bien sûr qu’il avait de la valeur ! Premièrement, parce que c’était une création artistique de nos architectes, qui avaient concouru pour avoir l’honneur de l’édifier. Les auteurs de cette tribune-piédestal étaient Natalya Paremuzova et son mari Levon Vardanyan. Vous savez certainement que l’auteur de la sculpture de Lénine est Merkurow, qui était un très bon sculpteur, et c’était l’une de ses meilleures statues. En fait, le démantèlement de cette statue était un acte politique. Il était nécessaire de l’enlever, et on l’enleva. Mais nous souhaitions énormément conserver le piédestal. Nous le voulions, car c’était vraiment une belle oeuvre. »

Armen Hakobyan : « En tant que professionnel, pouvez-vous nous dire en quoi consistait sa beauté ? »

Mkrtich Minassyan : « Il comportait une solution architecturale très intéressante, qui non seulement ne défigurait aucunement l’environnement créé par Tamanyan autour de la place, mais au contraire le complétait. Bien que les bas-reliefs n’étaient pas d’un style purement arménien, avec leurs motifs presque baroques, ils avaient été créés dans un esprit national et étaient si beaux dans le granit ! En taille et en proportions, c’était une très belle tribune. En outre, sa fonction était double : c’était un piédestal et une tribune. En particulier lors des défilés – il contribuait au sentiment national.
Il témoignait aussi du soin avec lequel les auteurs avaient traité le plan de la place par Tamanyan. On était tellement habitués à ce piédestal que, lorsqu’il fut démantelé, on avait l’impression que quelque chose manquait à cette place. De toute façon, il a été démantelé. En fait, cela a été fait d’une manière indigne et maladroite. On a insisté pour le garder, car après tout, il ne dérangeait personne. Mais il a été enlevé. Et je pense qu’on a commis une lourde erreur. Là encore. »

Armen Hakobyan : « Serait-il possible de le restaurer ? »

Mkrtich Minassyan : « Non. Comme disent les Arméniens, « quand le train est passé, il est passé. » Nous pouvons seulement réaliser ce fait pénible qu’il ne nous appartient plus désormais. »

M. Minassyan ressent une grande tristesse pour la perte de cette tribune-piédestal originale. Cela dit, précisons que ces dernières années, six concours ont été organisés pour trouver une nouvelle création, une nouvelle statue ou un nouveau monument afin de remplacer le piédestal, mais qu’ils ont tous été rejetés.
Chose intéressante et même compréhensible, la question de ce piédestal préoccupe aussi l’architecte en chef d'Erevan, Samvel Danielyan : « C’est l’un de nos chefs-d’œuvre d’architecture. » D'après lui, il est nécessaire de trouver un moyen pour le rendre visible au public et pour les générations futures.

Selon une insistante rumeur publique, les blocs de granite de ce piédestal orneraient maintenant le palais d’un oligarque arménien. C’est faux. Nous avons tenté de retrouver ce piédestal, ou pour être plus précis, de grands blocs de celui-ci. On pourrait même dire que l’idée de ce récit est née de cette « découverte ».

Nous avons retrouvé ces blocs à Charbakh, une banlieue d'Erevan, dans un entrepôt voisin d’une fabrique de pianos. Dans le passé, ce secteur appartenait à l’administration de la ville d'Erevan. Il appartient maintenant à la société de camions Apaven, dont les employés se sont occupés des blocs de pierre, en s’assurant de les mettre à l’abri.
Une partie des blocs du piédestal sont recouverts. Le reste est au-dehors, empilés les uns sur les autres. Il est possible que rien n’arrive à ces grands blocs de granite, mais selon certains maçons, une longue exposition à la neige, à la glace, à l’eau et au soleil peuvent fissurer ces blocs de granite et les endommager. De toute façon, on dirait que désormais, personne ne veut plus de ces bas-reliefs.

Est-ce si sûr ?

Parmi tous les responsables que nous avons contacté, Samvel Danielyan a été le seul capable de nous dire clairement où se trouvaient les blocs de ce piédestal. En nous assurant toutefois qu’ils étaient tous entreposés en sécurité, recouverts d’une protection. Ce qui est vrai pour une partie seulement des blocs.
M. Danielyan nous a aussi appris que les blocs découpés de l’édifice historique de l’Hôtel de Ville d'Erevan, datant du 19e siècle, sont aussi recouverts par mesure de protection. Malheureusement, ce n’est pas vrai. Les blocs de cet édifice historique se trouvent dans le même endroit, et non seulement ils ne sont pas recouverts, mais ils sont entassés d’une telle manière qu’appeler cela un entrepôt est une insulte à ce terme.

D’ailleurs, si l’on voulait un jour reconstruire le bâtiment de l’Hôtel de Ville, nul besoin d’être un professionnel pour réaliser que ces blocs de pierre, entassés au hasard les uns sur les autres, ne seraient plus d’aucune utilité. Mais des plans existent pour reconstruire cet édifice.

« L'Erevan du 20e siècle n’est pas celle du 21e »

Une phrase « L'Erevan du 20e siècle n’est pas celle du 21e » est affichée au mur d’une ancienne maison, riche d’anecdotes, de la rue Abovian. Il y a plus de deux ans, un groupe de jeunes et de militants des droits de l’homme ont protesté contre la destruction d’édifices historiques allant du 19e au début du 20e siècle sous prétexte de la construction de nouveaux immeubles d’affaires et résidentiels. L’architecte de cette maison chargée d’histoire, et désormais détruite, datant de 1914, était Mehrabian. A l’époque pré-soviétique, cette maison appartenait à l’un des hommes les plus opulents d'Erevan, Gabriel Gabrielian. Maintenant, sur le site de cette maison se trouve un immeuble en construction, qui fait partie de la nouvelle avenue du Nord. A l’époque, des représentants du service de planification de la ville d'Erevan avaient déclaré que cette maison avait été achetée par Nazareth Berberian, de la diaspora, et assuré que la façade de cet édifice serait préservée.
L’architecte en chef d'Erevan, Samvel Danielyan, nous déclare la même chose lors de notre conversation, alors que le bâtiment est déjà quasiment démantelé. Selon ses propres mots, bien que cette maison soit incluse dans la construction de l’avenue du Nord, elle est « préservée sur les plans ». Il ajoute que l’arrière du nouvel édifice sera légèrement en recul, afin de mettre davantage en valeur l’ancienne façade. D’après lui, cette méthode est tout à fait reconnue pour la reconstruction des monuments historiques à travers le monde.
Marietta Gasparian, docteur en architecture et maître-assistante à l’Université d’Etat d’Architecture et du Bâtiment d'Erevan, a toutefois une autre vision du problème de la préservation des édifices historiques. Elle estime en particulier qu’outre la façade, il est important de préserver l’intégrité de la structure interne, si l’on veut que le terme de bâtiment historique ait vraiment un sens. De retour à la maison de Gabriel Gabrielian, sur la rue Abobian, Madame Gasparian fait ce commentaire : « Ils avaient promis de ne pas toucher à cette maison, or elle a été finalement détruite. A l’époque, les jeunes manifestants avaient demandé : « Vous voulez qu’on reste là à surveiller et à garder cette maison ? » Je leur avais dit : « Non, ils nous ont promis, c’est des responsables et ils ont promis. » Les jeunes me dirent alors qu’ils ne croyaient pas à ces promesses. Je leur ai dit que ça ne pouvait pas arriver. Mais c’est vrai, ils avaient raison. »
Lorsque l’on compare les déclarations concernant ce vieil édifice, il est difficile de dire qui avait raison. Même si ces péripéties lointaines ne sont pas pour rassurer. Mais une petite lueur d’espoir demeure que dans un proche avenir, on trouvera le moyen de surmonter cela.

Une histoire détruite

Nous demandons à Marietta plus de précisions sur la manière dont ces vieux édifices se transforment en fantômes, en particulier pour la jeune génération. Elle nous raconte :
« Nous avons de nombreux bâtiments historiques, mais je vais vous parler de ceux qui ont été récemment détruits. Celui qui avait le plus de valeur d’un point de vue historique (mis à part sa valeur artistique), c’était le théâtre Janpoladyan, où pratiquement tous les artistes célèbres du 19e et du début du 20e siècle en Arménie se sont produits : Hasmik, Zarifyan, Abelyan et bien d’autres. C’est l’immeuble du Mess des Officiers sur la rue Vargen Sargsyan, non loin de la place de la République.
Si vous vous souvenez, il y avait deux bâtiments. L’un était la fabrique de limonade et la demeure des Gilanyan [non loin en hauteur de la rue qui va de la Banque Centrale vers la place de la République]. L’autre était le théâtre Japoladyan, d’intérêt historique et culturel. [De l’autre côté de la rue] se trouvait un édifice de valeur. Ce bâtiment, qu’on appelait le bâtiment du Parlement, a été détruit dans les années 1970, c’est là où se trouve maintenant le théâtre de la Comédie musicale.
Pour le théâtre Japoladyan, rappelons que même Komitas s’y est produit. Par ailleurs, avant la reconstruction, c’était une école où Khachatur Abovyan a vécu et travaillé.
Avant lui, deux autres bâtiments historiques ont été aussi détruits. En 2002 a été détruit le bâtiment de l’Hôtel de Ville, où se trouve maintenant l’hôtel du Congrès. Cette destruction a dénaturé la place Shahumian, où, avant que l’édifice ne soit remplacé, se trouvait une très belle place datant du début du 20e siècle. Buniatyan, qui fut le premier architecte en chef à l’époque soviétique, oeuvra diligemment pour préserver l’ensemble de cette place. Il fit les plans et construisit le bâtiment de l’hôtel Sevan, en ne perdant pas cette idée de vue. Et maintenant ils ont aussi détruit l’hôtel. Ensuite, ils ont détruit un édifice d’intérêt national, qui fut jadis le bâtiment du Conseil des ministres, puis du Conseil des commissaires du peuple, puis la demeure du gouverneur d'Erevan, et plus récemment le siège du Comité de la diaspora. Ils ont tout détruit à l’intérieur, y compris les cheminées et la structure interne, ne gardant que les murs extérieurs, comme s’ils voulaient préserver un bâtiment historique. Mais si vous voulez savoir comment y travaillaient Khatissian [Premier ministre en 1919], Aram Manoukian [fondateur de la République Arménienne] ou Aleksander Miasnikian [dirigeant à l’époque soviétique], la question est : « Où travaillaient-ils ? », quand seule la façade a été préservée ?

Au fait, il est important de noter que notre problème est aussi celui des architectes, dont la plupart ne se passionnent pas vraiment pour leur nation et son histoire. »

Le président de l’Union des Architectes arméniens, Mkrtich Minassyan, ajoute : « Je veux juste dire que notre attitude n’est pas des plus convaincantes. Nous devons être capables de préserver le 19e siècle, qui ne peut et ne doit pas entraver les grands projets d’urbanisme de la ville. Nous devons certainement préserver ces bâtiments, dans les limites de nos possibilités, car c’est notre histoire. »

Armen Hakobyan : « Excusez-moi, mais ne les avons-nous pas déjà détruits ? »

Mkrtich Minassyan : « Vous savez, à l’époque, ces monuments, qui étaient inscrits à l’inventaire des monuments historiques, créé en 1991, ont malheureusement été déclarés instables et le prétexte était qu’ils n’avaient pas été consolidés. C’est à cette époque que nous avons détruit la plupart de ceux qui restaient. »

L’incertitude dans laquelle fut laissé l’inventaire des monuments historiques, et les conséquences irréversibles de cette situation sont aussi un problème intéressant.
A l’intersection des rues Abovian et Arami se trouve un bâtiment, connu depuis presque dix ans sous le nom de SIL Plaza. C’est un édifice de la fin du 19e siècle. Il illustre bien la manière dont de prospères hommes d’affaires (dans ce cas, Khachatur Sukiassian, membre du Parlement et propriétaire du groupe SIL) peuvent se comporter envers les édifices représentant l’histoire de leur ville. La beauté originelle de l’édifice a été préservée et c’est, en même temps, un centre commercial très actif.
Il semble que les édifices historiques du 19e et du 20e siècles à Erevan ne soient plus détruits. On les rénove. « Rénovation » est le terme précis qu’utilisent les autorités de la ville, quand ils parlent de ces édifices. Ils ne le font pas par hasard, car ce terme signifie que l’on reconstruit et que l’on recrée quelque chose, d’une manière attentionnée et calculée. Cela signifie aussi que ces bâtiments historiques seront restaurés sur leur emplacement d’origine ou du moins, reconstruits et déplacés. D’autre part, si un bâtiment est reconnu comme site historique, il doit recevoir le label approprié et être inscrit à l’inventaire national des monuments historiques.


Entre inventaires anciens et nouveaux, quels monuments sont retenus ?

L’inventaire national d’origine des monuments historiques à Erevan n’est plus considéré comme étant à jour. Un nouvel inventaire a été compilé et ratifié en 2004. A cette époque, les chantiers à travers la ville allaient bon train, et de nombreux édifices anciens, importants sur le plan architectural, culturel ou historique, furent endommagés ou avaient déjà disparu pour faire place aux nouveaux immeubles « de classe ».
Mariette Gasparian, docteur en architecture et maître-assistante à l’Université d’Etat d’Architecture et du Bâtiment d'Erevan, nous explique comment s’est constituée ce nouvel inventaire des monuments historiques. Selon elle, le choix des édifices dans cet inventaire n’a été ni logique, ni scientifique. Son collègue, Mkrtich Minassyan, président de l’Union des Architectes d’Arménie, estime que c’est le délai écoulé entre l’ancien inventaire et l’établissement du nouveau, qui a conduit à la destruction de nombreux sites historiques.
Samvel Danielyan, architecte en chef à Erevan, affirme que, malgré les efforts de la ville et de la Commission de sauvegarde des monuments historiques, un décret gouvernemental fut publié en 2004, qui recensait et ratifiait un inventaire des monuments historiques d'Erevan. D’après lui, la liste originelle avait un objectif très large et des édifices qui ne présentaient aucun intérêt culturel ou historique y furent inclus. « L’inventaire de 2004 clarifia les choses et constitua pour nous une direction de travail. » reconnaît M. Danielyan, qui s’empresse d’ajouter : « Actuellement, quoi que nous fassions, nous consultons cet inventaire et nous nous y conformons. »
Comme nous lui faisons remarquer qu’en l’absence d’un inventaire des monuments historiques, de nombreux édifices au statut encore en suspens, sont soit détruits, soit endommagés, M. Danielyan nous précise : « Il est vrai qu’en l’absence d’un accord clair sur cet inventaire, certains édifices ont été détruits. Cela s’est aussi produit à l’époque soviétique. Cette situation a perduré jusqu’aux années 1990, lorsqu’un nouveau décret est paru. Actuellement, je puis vous assurer que nos activités sont toujours conformes à l’inventaire existant. »

L’inventaire officiel des monuments historiques d'Erevan se compose en réalité de deux inventaires. L’un inclut les édifices qui ne doivent pas être déplacés ; l’autre ceux qui peuvent l’être.
Sur le premier inventaire figurent ces bâtiments historiques qui ne peuvent faire l’objet d’un déplacement, quelle que soit leur restauration. Nous avons appris de Samvel Danielyan que dans le seul centre-ville d'Erevan il existe 226 bâtiments de ce genre.

En ce qui concerne les bâtiments déclarés pouvoir être déplacés, la question est de savoir pourquoi ils doivent l’être dans leur totalité. Le problème est que les édifices de cette catégorie ont été soit détruits, soit rénovés, et comme des constructions importantes les entourent maintenant, ils se retrouvent isolés ou ne correspondent plus à leur nouvel environnement.
Compte tenu de ce fait, et aussi du prolongement des constructions, en particulier autour du Boulevard Principal (et auparavant, du Boulevard Nord), il fut décidé que certains édifices historiques devraient ou pourraient être déplacés. Quel est le point de non retour pour ces déplacements ? M. Danielyan répond : « Ces bâtiments historiques ont été construits au hasard et leur situation ne présente aucun intérêt culturel. Or, si nous prenons ces bâtiments pour les reconstruire ailleurs, ils peuvent présenter un intérêt pour nos concitoyens. C’est dans cet esprit que le second inventaire a été répertorié, incluant 14 bâtiments historiques, qui pourraient être déplacés lors du processus de construction. »

M. Minassyan, de l’Union des Architectes, n’est pas d’accord. D’après lui, ces bâtiments historiques, une fois déplacés, perdent leur intérêt. « Tout ce qu’il nous restera, ce sera de constater de visu l’emplacement où se trouvaient ces édifices, qui auront été déracinés. »
Madame Gasparyan et Arsen Kharatian, un militant du mouvement de jeunes Sksel a [C’est parti !], confirment et ajoutent que l’intérêt historique d’un édifice est perdu, une fois qu’on l’a déplacé, quelle que soit la réussite de sa reconstruction, de sa reconstitution ou de sa restauration.
Plusieurs édifices d’intérêt culturel et historique ont déjà été détruits, et que certains soient d’accord ou non pour les déplacer, là n’est pas la question. D’ailleurs le terme de « déplacement » ne peut s’appliquer à tout. Nous en avons un exemple à Erevan.

Un déplacement exemplaire ?

Il existe à Erevan un exemple que toutes les personnes que nous avons interrogées, y compris Samvel Danielyan, mentionnent. C’est l’immeuble Soghomonian, édifié durant la seconde moitié du 19e siècle. C’est là où se trouvait le quartier général du Parti Républicain dans les années 1990.
Ce bâtiment historique était situé sur la rue Toumanian, au coin du Boulevard Nord, là où se trouve maintenant, ironie de l’histoire, le restaurant Hin Erivan [Au Vieil Erevan]. Le bâtiment d’origine à cet endroit a été déplacé et se trouve maintenant dans un secteur d’immeubles de l’avenue Mélik-Atamian, à nouveau voisin du quartier général du Parti Républicain. C’est ce que nous dit l’architecte en chef. Quand on lui demande si c’est vraiment le même édifice, il nous répond : « Vous savez, la situation a changé. Fondamentalement, c’est le même édifice. Mais certains changements ont été opérés. »

Est-ce vraiment le même édifice ? Chose intéressante, lorsque l’on pose la question à Mkrtich Minassyan, il nous répond : « C’est le même bâtiment. Mais dans son emplacement d’origine, il était construit sur un plan vertical, alors que dans le nouveau, il a été restauré en angle. »

Armen Hakobyan : « En fait, ce n’est plus le même édifice ? »

Mkrtich Minassyan : « Exactement. Je suis totalement d’accord avec vous. Rappelons que lors du déplacement, certains éléments furent perdus. Il n’y a rien à dire. Vous avez totalement raison. La question est que pour ne pas perdre certains éléments architecturaux du 19e siècle, une autre solution architecturale a été trouvée. »

Armen Hakobyan : « C’est une solution de style : mais ce n’est plus le même édifice ? »

Mkrtich Minassyan : « Naturellement. Il ne se trouve pas sur son emplacement d’origine. Et ce sera une source de confusion pour les générations futures."

Interrogée sur ce déplacement, le Dr Gasparyan répond : « Vous avez dit ne pas être un expert, mais même vous, vous pouvez voir la pauvreté de cette restauration. Non seulement ils ont utilisé de nouveaux matériaux de construction, mais cela a faussé toute la logique architecturale. Auparavant, cet édifice était construit de manière verticale et maintenant il est en angle. C’est là un exemple où même l’apparence artistique et architecturale de l’édifice n’ont pas été préservées. C’est pourquoi ces déplacements sont une solution négative. »

Que va devenir le vieil Erevan ?


Selon le Dr Gasparyan, quand on parle de déplacement ou de destruction d’édifices historiques, on prend prendre en considération le fait qu’aujourd’hui, à Erevan, il n’y a plus aucune trace d’édifices des 19e et 20e siècles. C’est pourquoi, « nous nous sommes adressés à l’ancien Premier ministre, Andranik Margarian, pour lui demander qu’une section du Boulevard Principal (les rues Aram, Byuzand, Yeghnik Koghbatsi et Abovian), qui constitue véritablement un environnement unique et se présente comme une communauté de voisinage, voit ses édifices historiques protégés. C’est l’une des plus anciennes parties de la ville, avec des bâtiments qui remontent aux années 1830. C’est probablement le meilleur emplacement. »
Ce que confirme le président de l’Union des Architectes, qui remarque que plusieurs bâtiments historiques ont été repérés sur la rue Abovian et que le secteur à l’arrière du SIL Plaza, plus ou moins préservé, est actuellement proposé comme emplacement pour les édifices anciens. Samvel Danielyan explique qu’il s’agit de cinq édifices historiques du premier inventaire, qui ne seront pas déplacés, sur une section du Boulevard Principal qui longe les rues Abovian, Yeznik Koghbatsi, Aram et Byuzand. Mais si ces derniers resteront dans leur emplacement d’origine, d’autres bâtiments historiques seront déplacés ici et c’est dans cet esprit que fut proposé d’appeler ce secteur « le Vieil Erevan ».

Selon M. Danielyan, ce nouveau secteur du « Vieil Erevan » a été divisé en cinq lots mis aux enchères, qui ont tous changé de propriétaires. Il ajoute qu’une partie importante du contrat prévoit que les propriétaires doivent réaliser les objectifs de la ville pour ce secteur et qu’ils ne peuvent effectuer aucune modification fondamentale. Ces investisseurs sont considérés « à part » par la Ville, ils sont autorisés à faire quelques ajouts et à compléter certains éléments, mais ils doivent accepter le projet de la Ville comme partie intégrante de leur contrat.
Il ajoute que, bien que les cinq bâtiments historiques aient été « rénovés » durant la construction, leurs façades et de nombreux étages, ainsi que dans d’autres anciens bâtiments, seront préservés. Ils répondront à des services publics, pour lesquels ils furent construits à l’origine : centre artisanal, lieux d’exposition, etc, avec des cours intérieures accessibles au public.

M. Danielyan assure en outre que le bâtiment de l’Hôtel de Ville sera réinstallé dans ce secteur. Malheureusement, cet édifice ne figure pas sur la liste des 14 bâtiments proposés pour être réinstallés dans ce quartier spécifique.
Interrogée, la mairie d'Erevan a refusé de révéler qui étaient les cinq nouveaux propriétaires et les sommes qu’ils avaient déboursé. Reste à voir si ces investisseurs préserveront les bâtiments sans ajouter plusieurs autres étages, ce qui réduirait à néant l’objectif de ces déplacements.
Comme exemple de protection d’édifices historiques, Samvel Danielyan évoque un édifice historique situé près de la demeure-musée de Yeghiché Tcharents. Selon ces termes, il a été « protégé » de la manière suivante : le bâtiment ancien est resté sur son emplacement d’origine, tandis qu’un complexe nouvellement construit l’entoure. « Méthode éprouvée dans le monde entier. » dit-il.
Je me suis rendu à l’emplacement indiqué. C’est vrai. La façade de cette maison chargée d’histoire est construite selon la tradition du 19e siècle, avec des blocs de pierre noire. On peut même voir des pierres plus anciennes. Mais venons-en au fait.

Notre jeune militant, Arsen Kharatyan, qui n’est pas architecte, commente :
« Pour une ville, la perte de ses monuments d’architecture est une tragédie. Et pourtant nous voyons des gens que cela concerne directement. Ceux qui vivent dans ces immeubles. L’histoire de leur vie est entre ces murs. Et maintenant ils ne vont plus pouvoir y vivre. Cela doit être au centre de nos préoccupations. Du point de vue politique des autorités, rien n’est plus absurde que de prétendre placer les besoins et les intérêts du peuple au cœur de l’action et en même temps, déloger ces gens. Ces gens ont-ils demandé cela ? »

Lorsque des étrangers de passage dans notre ville se montrent intéressés, nous relevons fièrement, dans ce geste si particulier aux Arméniens, le nez pour leur déclarer : « Erevan est plus vieille de dix ans que Rome, la Ville Eternelle ! » Très bientôt, dans un an seulement, d’une manière qui n’appartient qu’à nous, nous célèbrerons le 2 790e anniversaire d’Erebuni, qui précéda Erevan. Nous autres, les Arméniens, aimons être fiers de notre capitale Erevan. Nous avons tous les droits d’en être fiers. Mais cela se conjugue peut-être au passé…

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Traduction Georges Festa - paru en 2007 (après accord de l'éditeur)
Tous droits réservés
Article original : The Armenian Reporter, 28.07 et 04.08.2007

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