mardi 31 mars 2009

Shushanik Kurghinian



Shushanik Kurghinian, une parole pour les sans-parole


par Nyree Abrahamian

(The Armenian Reporter, 05.03.2009)



Erevan – Shushanik Kurghinian (née Popolchian) fut une pionnière dans le développement de la poésie féminine et socialiste arménienne. Elle naquit en 1876 à Alexandropol (l’actuelle Gumri), où elle publia ses premiers poèmes et nouvelles. Écrivant souvent au sujet des femmes opprimées, des prostituées et autres membres négligés de la société, elle donna la parole aux sans-parole. Kurghinian concevait son rôle de poétesse comme profondément politique.

En 1893, à 17 ans, elle fut membre fondateur du premier groupe politique Hentchak de jeunes femmes au Caucase. À 21 ans, elle épousa Arshak Kurghinian, homme d’affaires et membre du parti socialiste clandestin. En 1903, elle projette de partir à Moscou avec son mari et ses deux enfants afin de continuer ses études, mais du fait d’ennuis de santé des enfants, la famille fut contrainte de s’arrêter à Rostov, où Kurghinian restera durant plusieurs années.

En 1907, elle publie son premier volume de poésie, Que sonne l’aube [Arshaluysi Ghoghanjer], dans Nor Nakhichevan. Recueil de nouveaux poèmes et d’autres plus anciens, publiés à l’origine dans des revues arméniennes, Que sonne l’aube répondait à la révolution russe de 1905.

La santé de Kurghinian commença à se détériorer en 1910. Elle est finalement diagnostiquée d’un cas rare de goître exophtalmique et transférée durant plusieurs années d’hôpital en hôpital, où elle ne cessa d’écrire sur la justice sociale, en dépit de ses souffrances et de sa santé chancelante. Elle passa ses derniers jours dans le secteur de Nor Malatia d’Erevan, où elle mourut le 24 novembre 1927.

Jusqu’à récemment, seuls quelques rares poèmes de Kurghinian étaient traduits en anglais et elle était totalement inconnue en dehors des milieux littéraires arméniens. En 2005, Shushan Avagyan, actuellement doctorante à l’université de l’Illinois, publia un recueil de poèmes de Kurghinian dans leur version arménienne originelle et traduits en anglais. Le titre du livre reprend celui d’un de ses poèmes les plus évocateurs, Je Veux vivre. Nous publions ci-après deux poèmes de ce recueil.

Le premier, Je veux vivre, est un poème audacieux, appelant à la justice sociale pour les femmes sur un ton direct et revendicateur. Le second, Les Vagues, évoque de manière symbolique le combat des femmes contre les coutumes oppressives et les lois discriminantes. Il célèbre la force et la solidarité des femmes, ainsi que leur capacité à défier ces lois grâce à une lutte collective et unie.

I Want to Live

I want to live, not a lavish life
trapped in obscurity, indifferent and foolish,
nor as an outright hostage of artificial beauty,
a frail creature, delicate and feeble,
but equal to you, oh men, prosperous
as you are, powerful and headstrong,
fit against calamities, ingenious in mind,
with bodies full of vigor.

I want to love, unreserved, without a mask,
self-willed like you, so that when in love
I can sing my feelings to the world
and unchain my heart, a woman’s heart,
before the crowds, ignoring their stern
judgments with my shield and destroy
the pointed arrows aimed at me
with all my vitality unrestrained !

I want to act, equal, next to you,
as a loyal member of the people,
let me suffer again and again, night or day,
wandering from one place to another,
always struggling for the ideal
of freedom and let this burden
torment me even in my exile,
if only I may gain a purpose in this life.

I want to eat comfortably, as you do,
from that same fair bread, for which
I gave my share of holy work ;
in the struggle for existence, humble and meek,
without feeling shame, let me
shed sweat and tears for a blessed earning,
let scarlet blood flow from my worker’s hands
and let my back tire in pain !

I want to fight, first as your rival,
standing against you with an old vengeance,
since absurdly and without mercy you
turned me into a vassal through love and force.
Then after clearing these disputes of my gender,
I want to fight against the agonies of life,
courageously like you, hand in hand,
facing the struggle to be or not.

(7 juin 1907)

[Traduction anglaise : Shushan Avagyan]


Je Veux Vivre


Je veux vivre, non une vie prodigue
prise au piège, obscure, indifférente et imbécile,
ni comme l’otage complète d’une beauté artificielle,
frêle créature, délicate et faible,
mais au contraire votre égale, ô hommes prospères,
puissants et volontaires,
préparés aux vicissitudes, à l’esprit ingénieux,
aux corps emplis de vigueur.

Je veux aimer, sans réserve, sans masque,
volontaire comme vous, afin qu’en amour
je puisse chanter mes sentiments au monde
et déchaîner mon cœur, ce cœur de femme,
face à ces foules, ignorant leurs jugements
sévères à l’aide de mon bouclier et détruisant
ces flèches acérées qui me visent
de toute ma vitalité sans frein !

Je veux agir, à égalité, à vos côtés,
membre loyal du peuple,
laissez-moi souffrir et souffrir, de nuit comme de jour,
errante d’un lieu à l’autre,
luttant toujours pour l’idéal
de liberté ! et que ce fardeau
me tourmente dans mon exil même,
si jamais je me fixe un but dans cette existence !

Je veux goûter à mon aise, tout comme vous,
de ce même pain juste, pour lequel
j’ai donné ma part de travail sacré ;
dans la lutte pour l’existence, humble et douce,
sans ressentir de honte, que je
verse sueur et larmes pour un gain béni,
qu’un sang écarlate verse de mes mains d’ouvrière
et que mon dos s’épuise de fatigue !

Je veux combattre, d’abord comme votre rivale,
face à vous, animée d’une vengeance ancienne,
puisque sans raison ni pitié vous
avez fait de moi une vassale au moyen de l’amour et de la force.
Enfin, après avoir vidé les querelles de mon sexe,
je veux combattre les douleurs de la vie,
courageusement comme vous, main dans la main,
faisant face au combat à venir ou non.

(7 juin 1907)

[Traduction française : Georges Festa]


The Waves


The waves – were accustomed to the black cliff.
the waves – curled under the shorn cliff,
always coy in their cadence,
rippling from the gusts of wind,
fondly greeted the cliff
with a bustle of an active life.
The waves – rebelled one black day,
the waves – sang an alarming song :
« Why do the first virginal rays
of dawn, so pure, descend
always upon your face ?
While we, like beggars,
coiling beneath your foot,
must cheer, gasping,
with anticipation and awe,
till the sun graces us with a beam. »
The waves – defiantly arose,
the waves – braced the cliff,
what hurricane, what violent storm !
With might the ether thundered,
and from the water’s pounding
the cliff shook in a blast,
The waves – deluged the cliff,
the waves – caved in the cliff.

[Traduction anglaise : Shushan Avagyan]


Les Vagues


Les vagues – familières de la noire falaise,
les vagues – enroulées sous la falaise découpée,
toujours font les coquettes en cadence,
ondulant sous les rafales du vent,
accueillant tendrement la falaise
dans les remous de leur existence active.
Les vagues – qui se révoltèrent un jour sombre,
les vagues – qui chantèrent un chant de révolte :
« Pourquoi les premiers rayons virginals
de l’aube, si purs, descendent-ils
toujours sur notre visage ?
Tandis que nous, telles des mendiantes,
faisant les coquettes à vos pieds,
devons applaudir, à bout de souffle,
par avance et respectueuses,
jusqu’à ce que le soleil nous fasse la grâce d’un rayon. »
Les vagues – qui se sont soulevées, rebelles,
les vagues – qui ont étreint la falaise,
quel ouragan, quel tempête violente !
Tandis que retentit le tonnerre,
battue des vagues,
la falaise tremble dans un grondement,
les vagues – ont submergé la falaise,
les vagues – se sont engouffrées dans la falaise.

[Traduction française : Georges Festa]


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