lundi 27 avril 2009

Alan Kramer



La culture de la destruction lors de la Première Guerre mondiale
ou comment un type particulièrement cynique de guerre en vint à dominer les premières années du 20e siècle

par Craig Gibson
(The Times Literary Supplement, 30.01.2008)



[Compte rendu de :
Alan Kramer. Dynamic of Destruction. Culture and Mass Killing in the First World War [La dynamique de la destruction. Culture et massacres durant la Première Guerre mondiale]. Oxford University Press, 2007. 434 p
Et de :
Norman Stone. World War One – A short history [La Première Guerre mondiale – Histoire résumée]. Penguin : Allen Lane, 2007. 187 p.]



Dans l’imagination populaire, la Seconde Guerre mondiale semble avoir le monopole de la plupart des pires ignominies du 20e siècle et ce, pourrait-on dire, à bon droit. De la politique criminelle des Nazis contre les Juifs, des bombardements aériens des villes européennes, du viol de Nankin par les Japonais, des massacres dans la forêt de Katyn au déluge de feu qui s’abattit sur Tokyo et au bombardement atomique de Nagasaki et d’Hiroshima, l’échelle et le niveau de brutalité exercèrent une emprise puissante, éclipsant de beaucoup ce qui précéda et ce qui s’ensuivit.
Tout en n’amoindrissant pas le caractère central de ces événements, Alan Kramer nous fait reconsidérer la Première Guerre mondiale comme attestant d’une violence semblable, par ses manifestations sinon par son échelle, et comme fil directeur expliquant pourquoi la période 1914-1945 est devenue globalement synonyme d’un type particulièrement cynique de guerre. Il commence son ouvrage avec l’invasion allemande de la Belgique en août 1914 et une scène assez typique de ce brûlant été. Les troupes allemandes pénétrèrent dans une petite ville, avec leurs fantassins, leurs artilleurs à cheval (les redoutés Uhlans), leurs bagages et leurs supplétifs. Dans ce cas, ce fut la ville universitaire de Louvain, au matin du 19 août 1914. Comme les autorités civiles avaient déjà ordonné à la population de rendre les armes et de n’opposer aucune résistance, l’occupation qui s’ensuivit fut méthodique, sinon quelque peu oppressante. Des affiches furent placardées, des otages saisis et des logements réquisitionnés. Alarmée par les récits des atrocités allemandes depuis le début de l’invasion, le 4 août, la population flamande resta docile.
Lorsque l’alarme retentit aux premières heures du 25 août, les troupes allemandes se ruèrent cependant vers des lieux de rassemblement. Deux heures après environ, des tirs sporadiques se firent entendre. Des Allemands battant en retraite depuis le nord arrivèrent plus tard dans la ville, en soirée, aggravant la situation. Un train arriva en gare ; personne ne savait s’il transportait des renforts allemands ou des éléments avancés du corps expéditionnaire britannique, sur lequel les rumeurs abondaient. C’est alors que des soudards firent irruption dans les maisons soupçonnées d’héberger des francs-tireurs, abattant sauvagement et rassemblant les citadins terrifiés. Des maisons furent incendiées. Des exécutions sommaires s’ensuivirent. A 22 h 30, les troupes firent irruption dans la bibliothèque de l’université, qui comptait l’une des plus importantes collections d’Europe. A l’aide de pétrole et de pastilles incendiaires, ils mirent le feu à des centaines de milliers de volumes et de manuscrits. En quelques heures, une part inestimable de l’héritage européen – et même mondial – fut réduit en cendres.
Il serait facile, et plus acceptable, de croire qu’un tel crime fut le résultat de la conjonction particulière de facteurs qui seraient rapidement contrôlés par des officiers prompts à maintenir la discipline au sein de leurs troupes. Les jours suivants prouvèrent le contraire. Il y eut davantage d’exécutions, des exemples de tortures, davantage de maisons incendiées, davantage de civils – y compris des femmes, des enfants et des personnes âgées – qui furent rassemblés, puis déportés en Allemagne. Chose absurde, un bombardement fut même ordonné. Suivant une précision méthodique certaine, les Allemands furent particulièrement attentifs à tout ce qui avait une signification culturelle, détruisant les bureaux et les archives des avocats, des juges, des médecins et des professeurs de la ville. Avec ses flammes visibles de loin, Louvain se transforma en lieu de pillage pour les troupes qui arrivèrent les jours suivants.
Alan Kramer se sert du crime perpétré à Louvain comme point de départ d’un débat sur cette sorte de folie gratuite à laquelle les Européens se livrèrent mutuellement (et dans le monde) durant la première moitié du 20e siècle. Naturellement, les Allemands figurent en bonne place. Ayant des souvenirs vivaces de faits de guerre illégaux lors du conflit franco-prussien, les officiers allemands reçurent l’ordre d’ignorer les dispositions des conventions de La Haye sur les conflits terrestres concernant les civils et les milices locales – bien que le gouvernement allemand ait signé ces conventions – et d’instaurer la terreur en territoire ennemi, en brisant le moindre signe de résistance. D’autres facteurs jouèrent un rôle. Le plan Schlieffen, sur le succès duquel était censé reposer le destin de l’Allemagne, s’appuyait sur le passage rapide de centaines de milliers de troupes allemandes à travers la Belgique - une petite nation qui, aux yeux des Allemands, ne comptait pour rien – et leur ravitaillement sur le plus de territoires possible. Bien rares étaient les soldats allemands qui ne fussent pas imbus d’un fort sentiment anti-catholique, de croyances pseudo-messianiques les encourageant à dédaigner le monde physique (le leur comme celui de l’ennemi) et à considérer la guerre comme un moyen de parvenir à une félicité spirituelle détachée des contingences, et qui firent quelque chose pour décourager les crimes commis à Louvain. Autrement dit, Nietzsche, Darwin et Freud jouèrent un rôle, autant que le comte Alfred von Schlieffen.
Or Louvain, ainsi que les autres crimes commis par les Allemands en Belgique et au nord de la France, ne fut pas le résultat de forces dépassant la capacité de l’action humaine. Tandis que les nouvelles des atrocités allemandes étaient signalées à la fois dans la presse des pays neutres et celle de l’ennemi, et alors que le revers de l’Allemagne sur la Marne, au début de septembre 1914, mit en doute l’issue de la guerre, les autorités allemandes prirent des mesures pour s’assurer qu’il n’y aurait plus d’autres Louvain. Et, mis à part quelques exceptions notables, il n’y en eut plus.
Comme nous l’avons déjà rappelé, le cas de Louvain ne fut cependant pas unique, et ce n’était pas la première ville où des forces d’occupation eussent perpétré des atrocités. Mais à cause de son importance culturelle, et à cause du nombre de ses citoyens assassinés, Louvain est devenu synonyme des crimes commis par les Allemands durant la Première Guerre mondiale, comme le fut Auschwitz lors du conflit suivant. Parallèlement, Kramer affirme que le crime de Louvain, bien que particulièrement odieux, faisait partie d’une tendance plus large – et pas nécessairement du domaine exclusif du Sonderweg allemand. Les crimes contre les civils et les combattants ennemis devinrent une composante de la guerre au début du 20e siècle – malgré les efforts honorables de plusieurs conventions et organisations internationales, comme la Croix Rouge.
Les guerres balkaniques de 1912-13, par exemple, furent livrées avec tout l’arsenal des armes accessible à un Etat-nation moderne, mais sans l’infrastructure organisationnelle et logistique nécessaire pour remédier aux pires effets humanitaires de ces nouvelles technologies. Dans de vastes étendues désertes pénétrées par des voies commodes – mis à part le réseau ferroviaire -, le nombre de victimes, particulièrement parmi les civils, monta en flèche. (Cela explique aussi en partie pourquoi de tels scores demeurèrent élevés sur le front oriental durant la Première Guerre mondiale.) Pire encore, ces guerres fabriquèrent un type nouveau d’ethno-nationalisme, qui conduisit à l’expulsion forcée de populations entières dans un effort cruel pour aligner les frontières ethniques sur celles des nations. Là où des minorités indésirables ne furent pas chassées de leurs maisons, elles furent terrorisées pour consentir au moyen de viols, de conversions religieuses forcées, de pillages, de famines. Après la seconde guerre balkanique, la Commission Carnegie conclut : « C’est devenu comme une compétition, c’est à qui spoliera et « dénationalisera » le plus son voisin. » Le mot de « purification ethnique » est peut-être entré dans la langue anglaise dans les années 1990, mais cette action fut inventée durant les années qui précédèrent 1914.
L’ennemi intérieur, problème récurent – parfois réel, souvent imaginé – pour les Etats-nations à l’époque de la Première Guerre mondiale, contribua aussi à la violence. Les empires russe, allemand, austro-hongrois et ottoman comptaient de nombreuses minorités dont la loyauté envers les gouvernants fut mise en doute. Même les Britanniques, dont la répression du Soulèvement de Pâques à Dublin en 1916 fut exceptionnellement sévère, eurent des problèmes. Lors de la retraite des Russes en 1915, des populations d’Allemands, de Lituaniens, de Lettons, de Juifs et de Polonais, soupçonnées d’hostilité, furent déportées vers l’Est. Etant donné les conditions dominantes, un nombre indéterminé, quoique par dizaines de milliers, moururent.
Mais c’est en Turquie que cette violence atteignit son apogée. Une campagne contre les Arméniens, faisant partie d’un programme plus vaste pour éliminer de l’empire vacillant les influences ethniques non turques, se transforma en génocide lors du printemps 1915. Les Arméniens ottomans périrent par centaines de milliers sur une population totale alors estimée à 1,8 million. Le génocide arménien, que les autorités turques refusent de reconnaître à ce jour, et le soi-disant « recensement juif » d’automne 1916, par lequel le gouvernement allemand tenta de réfuter les accusations portées par la droite nationaliste au prétexte que les Juifs ne servaient pas leur patrie en nombre suffisant, mit indirectement en scène la Shoah.
La Première Guerre mondiale, signifiant par là la mobilisation totale des ressources de la nation en vue d’une victoire totale, doit être prise en compte dans sa totalité. Louvain peut être attribué, au moins en partie, aux tentatives de l’Allemagne pour s’assurer une victoire totale sur ses deux ennemies, la France et la Russie. Lorsque cela échoua – les plans élaborés avant la guerre ayant échoué à produire une victoire décisive et rapide – , le conflit prolongé que tous les belligérants craignaient, les Puissances Centrales plus encore que l’Entente, s’ensuivit. Une fois que la guerre statique s’installa sur tous les fronts, durant l’hiver 1914-1915, des stratégies alternatives furent recherchées et tentées. Tandis que les Allemands faisaient usage de gaz toxiques en avril 1915, les Alliés profitèrent de leur suprématie sur les mers pour mettre fin au commerce de la guerre « de contrebande », dont la définition était flexible et finit par inclure pratiquement tout le commerce. Une guerre sous-marine sans limite contre les Alliés, le torpillage du Lusitania, par exemple, en furent le résultat naturel, bien que douteux sur le plan juridique. La famine qu’endurèrent la plupart des Allemands durant les deux dernières années de la guerre entraîna la mort prématurée de centaines de milliers d’entre eux. En retour, les populations occupées du nord de la France et de la Belgique souffrirent, même s’il n’y eut plus de nouveaux Louvain ; en plus d’être soumis à un régime de subsistance, des milliers d’hommes furent réquisitionnés pour accomplir des travaux forcés en Allemagne ou construire de nouvelles lignes défensives derrière le front occidental. La même logique contraignit les Autrichiens à dépouiller les campagnes italiennes après la bataille de Caporetto et à traiter les forces italiennes avec le plus grand mépris. Il ne s’agissait pas là d’un cabinet de guerre, certes non. La guerre totale exigeait la déshumanisation de l’ennemi, ce qui incluait la mobilisation haineuse de la population civile.

Contrastant avec l’approche novatrice de la Première Guerre mondiale par Kramer, le « résumé historique » de Norman Stone est un récit traditionnel, avec, par exemple, le maréchal Haig présenté comme un « bouffon », entouré de jeunes officiers « terrifiants », tandis que les troupes britanniques progressent le 1er juillet 1916, face à une machine de guerre allemande efficace et robuste ; bien que des recherches récentes proposent des alternatives, une présentation davantage nuancée eut été plus appropriée. C’est aussi un récit historique divertissant, empreint de couleur et de grandiloquence, moins préoccupé d’apporter des sommes d’archives que de nous livrer un récit intéressant. En cela Norman Stone tient son pari. Mais lorsqu’il affirme que les troupes britanniques cessèrent d’entonner leur « superbes » chants militaires lors des sombres jours de 1918 – détail fascinant, mais qui ne s’appuie sur aucune référence -, l’on regrette un niveau d’érudition qui n’est pas de mise dans un résumé d’histoire générale. N’en soyons pas surpris, mais Louvain comme les autres atrocités qui sont au cœur de l’analyse dérangeante d’Alan Kramer, eussent mérité d’être cités.


[Le premier ouvrage de Craig Gibson, Behind the Front, 1914-1918 : British troops and French civilians [A l’arrière, 1914-1918 : les troupes britanniques et les civils français] est paru en 2008.]


Source : http://entertainment.timesonline.co.uk/tol/arts_and_entertainment/the_tls/article3277792.ece
Traduction : Georges Festa – 02.2008 - Tous droits réservés
Précédemment paru en 2008, après accord de l’éditeur.