jeudi 2 avril 2009

Anahit Aharonian


"Des génocides et des crimes impunis"

par Anahit Aharonian (1)
(Brecha, n° 1167, 04.04.2008)



L’article que nous publions ci-dessous a été publié en une de l’hebdomadaire Brecha (édition du 4 avril 2008).
L’Association Culturelle Uruguay-Arménie salue l’auteur, victime directe du terrorisme de l’Etat uruguayen, et à travers elle, se solidarise avec tous les citoyens uruguayens qui virent leurs droits les plus élémentaires violés. Après 93 ans de combat du peuple arménien pour maintenir vivante la mémoire du génocide perpétré par l’Etat turc , dont fut aussi victime la famille d’Anahit, nous réaffirmons notre appui à toutes les actions permettant de préserver et de transmettre la mémoire collective de nos peuples, uruguayen et arménien, étant entendu que c’est la seule manière pour nous d’approcher la vérité et la justice.


Un tortionnaire a été arrêté. Les chroniqueurs précisent : un de plus, en Argentine, le Plan Condor, une seconde arrestation parmi ceux que recherche la justice italienne. Mais les blessures se ravivent, et ce « un de plus » s’ajoute à tous les récits qui se sont amoncelés durant presque trente-cinq ans.
Selon différents organes de presse, ce militaire à la retraite est accusé de plusieurs meurtres. Et les éternelles angoisses de réapparaître : il est inacceptable de « juger » les tortionnaires, nous ne devrions pas uniquement les juger, je le répète, mais seulement pour sa responsabilité dans l’assassinat ou la disparition de nos camarades. Celui dont les tortures causèrent la mort de nos camarades est-il davantage tortionnaire que celui qui a « seulement » détruit des vies et des rêves ? Après d’interminables séances de tortures physiques et physiologiques, certains furent disparus et/ou assassinés, d’autres furent condamnés à de longues et très dures conditions de détention dans un « univers concentrationnaire » (2), d’autres encore durent prendre le chemin de l’exil, du déracinement, tandis que le reste de la population fut soumis à une vie dominée par la terreur durant plus de dix ans, dont nous éprouvons encore les conséquences évidentes.
Là les sentiments et les pensées se bousculent, les blessures se ravivent par l’accumulation de douleur, de colère, de toutes ces longues années vécues comme une immense impuissance. Je ne sais comment continuer, peut-être parce que je crains de commencer et de ne pas réussir à m’arrêter. Je fais donc le choix de le faire à partir de fragments de mon témoignage synthétisé, publié dans De la desmemoria al desolvido [De la négation de la mémoire à la négation de l’oubli] (3).

Mes origines. Ma mère d’un côté et mon père de l’autre rejoignirent l’Uruguay où ils se connurent et combattirent pour la cause arménienne. Tous deux étaient des survivants des massacres de 1915 et vivaient l’exil forcé auquel furent contraints les Arméniens. Ils désiraient revenir sur leur terre, le gouvernement turc devait reconnaître le génocide perpétré contre la moitié de la population arménienne, reconnaissance que nous attendons toujours. Je grandis ainsi en écoutant les récits de mes proches persécutés et disparus, de groupes entiers massacrés et de la lutte des Arméniens tout au long des siècles, et plus particulièrement dans celui-ci auquel j’appartiens.

Un jour, en 1972, les forces armées investirent la maison de mes parents, où se trouvait aussi ma grand-mère maternelle. Ils firent violemment irruption, occupant toute la maison, fouillant, frappant, piétinant. Résultat, ma grand-mère demeura prostrée toute une semaine, aux cris de : « Les Turcs sont revenus ! »
Arpiné, une cousine de mon père, avait disparu en Turquie depuis quarante ans. La retrouver fut un moment profondément violent, après toutes les formalités qu’il fallut faire pour la ramener en Uruguay, où l’attendaient sa mère et ses frères. Les moments que je vécus alors, petite fille, au sein de ma famille, dans un mélange de souffrance pour tout ce que nous avions subi et cette irruption de joie qu’entraînait ces retrouvailles, furent inoubliables. Elle était ici, avec nous et, même si c’était depuis peu, se montrait très douce et affectueuse. « Petite sœur », lui disait mon père, qui avait perdu ses sœurs aux mains des Turcs. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’un des officiers qui vint nous arrêter chez nous se révéla être un fils d’Arméniens, Antranig Ohannessian Ohanian – ou Antonio, comme il aime à être appelé – quelqu’un qui a eu connaissance de l’histoire de ses ancêtres et avec qui, ainsi que beaucoup d’autres enfants et adolescents de la communauté arménienne, j’avais partagé des activités de chant, de gymnastique, des tournois sportifs, du théâtre en arménien, etc.
C’était incompréhensible, incroyable de voir comment cet homme, qui était resté orphelin et avait bénéficié de toute l’attention de la communauté, était capable de nous torturer, nous voler, nous mentir, mentir à ma mère – elle qui s’était tant occupée de lui -, de se déguiser pour sortir dans les rues afin de réprimer et ramener de plus en plus de prisonniers dans la garnison, où nous fûmes tout d’abord torturés. Alors lieutenant en second et membre des services antiterroristes de l’OCOA, il était l’un des tortionnaires les plus actifs (4).

La chute. Vers minuit, le 11 septembre 1973, alors que nous écoutions la radio – nous n’avions pas la télévision – afin d’en savoir plus sur ce qui se passait au Chili, nous entendîmes les coups plus forts de ceux qui venaient nous arrêter : le major Bonilla et le lieutenant Ohannessian, alias « le Turc ».
Dès ce moment, nous fûmes à l’isolement, en un instant nous perdîmes tout contact avec le monde, avec notre monde, avec tout - nos relations, nos amis et nos camarades -, nous retrouvant séparés durant onze ans et demi. Je ne me souviens plus combien de temps dura notre situation de disparition. Ohannessian, l’un de ceux qui nous avait amenés là, nous torturait en permanence, physiquement et psychologiquement. Du plus profond de moi, je me mis à entonner « Himi el Lrenk » (5), je le chantais de toutes mes forces ou je le sifflotais. C’est ainsi que, toute seule au fond d’un cachot, je parvins à extérioriser de douloureux sentiments, comme ceux de ma grand-mère. C’est ainsi que j’ai trouvé le moyen de rappeler à cet enfant d’Arméniens survivants du génocide, que nous, leurs enfants, ne baisserions pas les bras, ne tairions pas notre colère face à celui qui était devenu un bourreau.

Le 11 novembre 2002, en présentant notre ouvrage, j’ai confié ceci : « Cette mélodie que j’essayais de siffloter est une chanson arménienne qui s’intitule « Himi el Lrenk ». Une chanson qui vient de mes ancêtres et que j’ai sifflotée, que j’ai chantée dans le premier cachot où je me suis retrouvée, tentant de communiquer avec les camarades qui se trouvaient dans les autres cachots. Bien qu’interdit, le sifflotement était une forme de communication. Cette chanson renvoie en particulier à la lutte des Arméniens face à l’ennemi qui le massacrait elle dit : « Non, mon frère, nous ne nous tairons plus maintenant, alors que l’ennemi plonge son épée dans notre poitrine. Libère-nous ! Libérons-nous ! »
C’étaient eux qui décidaient de notre vie et de notre mort. Parmi nous, certains sont restés vivants, d’autres non, et même pour ceux qui étaient morts, ils décidaient encore s’il fallait les faire « paraître » morts ou simplement les faire disparaître totalement. Ces gens décidaient comment, quand et combien de fois ils nous torturaient, nous harcelaient et, surtout, nous séparaient.
J’ai passé neuf mois dans cette caserne, la plupart du temps dans un cachot, toute seule, torturée, à l’isolement. Un cachot entièrement blanc, avec une forte lumière allumée jour et nuit, ou dans l’obscurité totale jour et nuit. J’entendais lorsqu’ils conduisaient des camarades dans d’autres cachots, j’entendais leurs cris stridents, leurs souffrances, leurs noms… comme tous ceux qui se trouvaient là, je savais quel était le tortionnaire de service. Le Turc, aussi appelé « Babossian » par le groupe, semblait toujours être « en service », se déguisant en femme, en mendiant, en civil.
Ce bourreau resta impuni et, comme si cela ne suffisait pas, il apparaissait dans les pages des « événements ». C’est ainsi que nous eûmes la surprise de le voir, la première fois, photographié au cours d’une fête. Du côté gauche de la photographie l’on voyait « monsieur Antranig Ohannessian » et à la droite son épouse, comptable d’une entreprise. Mari et femme à la rubrique « Evènements », fêtant un anniversaire de la société JC Lestido, filiale du Groupe Arenberg… L’impunité en avait fait un « Monsieur ». Nous nous sommes demandé : « Savait-elle par hasard qui était vraiment son mari ? Que savent ses fils de son passé comme officier dans l’armée ? » Les gens faisaient fête à un bourreau et à ceux qui le protégeaient, tandis que la victime restait invisible, témoin entre tous des exactions commises.

Aujourd’hui, Antranig Ohannessian est en prison. Qu’il est triste que la justice uruguayenne n’en ait pas pris l’initiative. Qu’il est triste de constater en profondeur le parallélisme entre le négationnisme du génocide arménien et notre absurde et anachronique loi d’impunité : lever les mains et l’annuler serait vraiment une manifestation de maturité politique ! Un jour de printemps, maman vint me voir et me demanda : « Tu te souviens du prunier rouge que tu avais planté devant le Club Vramian et du saule qu’avait planté Antranig ? »

« Oui, lui répondis-je. Nous avions treize ans. Son saule s’est desséché et le prunier est tout fleuri. »

Notes


(1) Uruguayenne, prisonnière politique du 11 septembre 1973 au 10 mars 1985.
(2) Concept repris de L’Univers concentrationnaire de David Rousset, éditions Anthropos (éd. espagnole El universo concentracionario), 2004.
(3) De la desmemoria al desolvido [De la négation de la mémoire à la négation de l’oubli]. Editorial Vivencias, première édition, novembre 2002.


Traduction de l'espagnol :
Georges Festa et Benoît Dubuis

Paru précédemment en 2008, après accord de l'éditeur