dimanche 12 avril 2009

Armenian Golgotha


Armenian Golgotha
de Grigoris Balakian
Traduit par Peter Balakian avec Aris Sevag

Knopf, 2009. 509 p.



Une époque de ténèbres ramenée à la vie
par Chris Bohjalian

(The Washington Post, 05.04.2009)



Le mois dernier, alors que je rendais visite à mon père en Floride, nous dînâmes un soir avec ma tante. Nous débattions de Jim Jones empoisonnant 900 de ses adeptes avec du jus de raisin au cyanure en 1978, lorsque soudain ma tante explique qu’une autre façon d’empoisonner quelqu’un est d’utiliser du jus de fruit au yaourt. « C’est comme ça que les Turcs ont empoisonné les camarades de classe de ta grand-mère à Constantinople en 1915, me dit-elle. Ils avaient empoisonné le tahn. »

Cette histoire était nouvelle pour moi, et j’ai 47 ans. Mais en tant qu’Américain arménien de seconde génération, j’ai découvert qu’il n’est pas rare que ce genre d’horreurs extraterrestres surgisse de nulle part au détour d’un café. Mon enfance fut un mélange de cliché banlieusard et d’exotisme moyen-oriental. Bien que l’essentiel de mon enfance dans le comté new-yorkais de Westchester tournait autour du championnat junior de base-ball, de Star Trek et de la collection convoitée de disques de mon frère aîné, il y avait aussi cette puissante aura d’étrangeté qu’exerçaient mes grands-parents, Leo et Haigoohi Bohjalian. Ils émigrèrent de Paris aux Etats-Unis en 1927, bien que tous deux fussent nés près de Constantinople juste au tournant du dernier siècle. Je les voyais chaque semaine, soit chez nous (une maison de style colonial) ou chez eux (une maison en briques à trois niveaux qui est dans ma mémoire comme un manoir, mais que je trouverais plutôt modeste si je la visitais de nouveau maintenant).


Mes grands-parents parlaient une langue étrange, les caractères qui composaient les mots dans leurs livres étaient impénétrables, et mon grand-père avait l’habitude porter un costume avec une veste, même le dimanche après-midi. Il jouait de son oud adoré, des heures durant. Leur origine totalement étrangère rendait fou mon père, aussi travaillait-il dur pour être plus américain qu’une usine Ford. A posteriori, je ne fus pas étonné lorsqu’il intégra l’une des professions américaines les plus emblématiques du milieu du 20ème siècle : la publicité.

Mais il y avait aussi quelque chose de tragique autour de Leo et Haigoohi. Bien que personne ne m’apprit les circonstances précises, je savais que trois de leurs parents sur quatre étaient morts lors du génocide de 1915, et que Leo – qui avait quitté la Turquie – y revint après la Première Guerre mondiale pour y trouver Haigoohi. Parfois, l’on me racontait qu’elle avait été cachée par une famille musulmane, d’autres fois qu’elle avait trouvé refuge dans un couvent.


Pourtant, mon père ne parla jamais de ce qui avait pu arriver à ses ancêtres en 1915, et petit garçon, je ne lui ai jamais demandé. C’est alors que leur histoire émerge à la façon d’un orage inattendu, violent – comme l’histoire du jus de fruit au yaourt de ma tante, le mois dernier.


Alors, maintenant, dans ces mémoires puissants publiés pour la première fois en anglais, je pourrai peut-être me faire une idée de ce que les parents de Leo et d’Haigoohi ont enduré lors du cauchemar que vécurent les Arméniens en 1915-16. Publié à l’origine en 1922, Le Golgotha arménien est le récit par le Père Grigoris Balakian de sa déportation de Constantinople avec 250 autres intellectuels et dirigeants politiques arméniens, le 24 avril 1915 – devenu le Jour de commémoration du Génocide arménien – et les horreurs qu’il endura durant les trois années suivantes, tout en luttant pour survivre. Plus d’un million et demi d’Arméniens seront massacrés par les escadrons turcs de la mort, mourront de froid ou de faim dans des camps en plein désert aux frontières sud-est de l’empire ottoman. Balakian est le grand-oncle du poète et mémorialiste Peter Balakian, qui a traduit son récit avec Aris Sevag.


Le livre expose une litanie de cruautés barbares : les escadrons mobiles de la mort (chetes), composés de criminels turcs amnistiés ; les caravanes interminables de femmes et d’enfants mourants de faim ; les décapitations macabres et les mutilations d’Arméniens sans armes par des foules frénétiques utilisant « haches, hachettes, pelles et fourches ». Balakian partage tout cela sur un ton qui oscille entre la torpeur énumératrice et une détermination farouche de vivre, afin de révéler au monde ce dont il a été témoin : Le lendemain […] nous vîmes dans les champs, des deux côtés de la route, les premiers squelettes humains décomposés et encore plus de crânes, avec de longues chevelures, ne laissant aucun doute sur le fait qu’ils avaient appartenu à des femmes. Parmi nos compagnons se trouvaient de jeunes intellectuels arméniens […] Ils se penchaient souvent pour ramasser les crânes et les embrasser. »

Lorsque Balakian demande au capitaine turc qui les gardait pourquoi les victimes n’ont pas été enterrées, il leur apprend qu’elles ont été jetées dans une fosse commune, mais que les inondations hivernales ont fait ressortir la saleté. Puis le capitaine ajoute sur un ton cavalier qu’il s’agit des ossements de quelque 86 000 Arméniens qui ont été « placés sur cette route pour que nous les nettoyons . » (Le mot « nettoyer » comme euphémisme pour le génocide apparaît souvent dans le texte, comme le mot « djihad », donnant au récit un caractère contemporain à la fois sinistre et dérangeant.)

Balakian finit par s’échapper de cette caravane, utilisant sa connaissance de l’allemand pour passer à travers plusieurs déguisements, dont celui d’ingénieur allemand.


Outre le fait qu’il constitue un récit poignant, souvent déchirant, sur la résistance de l’esprit humain, Armenian Golgotha est aussi une fenêtre sur un moment dans l’histoire que la plupart des Américains ne connaissent qu’imparfaitement. Malgré la masse énorme de nouveaux travaux sur le génocide (y compris des œuvres de chercheurs turcs), certains Américains considèrent les massacres comme moins calculés que la Shoah et se demandent si ces événements peuvent même être qualifiés de « génocide » - en particulier face au risque de s’attirer les foudres de la Turquie, un allié de l’OTAN. (Première pièce à conviction ? Le débat actuel sur une possible résolution de la Chambre des Représentants des Etats-Unis qui place véritablement les mots « Arménien » et « génocide » côte à côte.) Aux yeux de certains, en particulier ceux qui souhaitent nier ce qui s’est réellement passé, le martyre arménien est une série de massacres chaotiques, décentralisés, non bureaucratiques – le contraire du massacre systématique, centralisé par l’Etat, bureaucratique, de 6 millions d’êtres humains lors de la Shoah. Or le récit de Balakian prouve avec évidence la complicité du gouvernement turc et la préméditation de ses dirigeants. Dans leur jargon, la déportation servit toujours de subterfuge pour l’extermination.


Aussi je souhaite qu’Armenian Golgotha soit lu très largement, à la fois comme le récit fascinant de la survie d’un homme et comme document historique.



Chris Bohjalian est l’auteur de 11 romans, dont Midwives et The Double Bind.

Source : http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/04/03/AR2009040301894.html

Traduction :
George Festa – 04.2009 - Tous droits réservés