vendredi 17 avril 2009

Artak Shakaryan - Interview




[Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2007, de l'important interview d'Artak Shakaryan, auteur d'une thèse sur le devchirmé, cet "impôt du sang" levé par l'empire ottoman, dans le cadre d'une logique d'apartheid doublée d'atteintes prégénocidaires.]



Une étude éclaire d’un jour nouveau l’impôt du sang ottoman

« Devenir un devchirmé, ce n’était pas vraiment comme obtenir une bourse pour Harvard. »

par Talin Suciyan

(The Armenian Reporter - 02.06.2007)



YEREVAN - Artak Shakaryan, 27 ans, est turcologue à l’Académie des Sciences d’Arménie. M. Shakaryan parle couramment le turc et lit le turc ottoman. Il a achevé sa thèse de doctorat cette année et l’a publiée sous le titre Devchirmé : l’impôt du sang dans l’empire ottoman. L’ouvrage est en arménien, avec un résumé en anglais en quatrième de couverture ; il est centré sur le système ottoman de recrutement des enfants parmi les communautés sujettes non musulmanes.

- Q : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la Turquie ?
- Artak Shakaryan :
Ce n’était pas mon intention, au départ. Je m’intéressais à l’histoire, aux langues. Je voulais étudier le Moyen Orient. En Arménie, les études sur le monde arabe sont très à la mode. Donc, je voulais moi aussi étudier le monde arabe. Mais cela n’a pas marché et j’ai préféré m’orienter vers des études turques. Et maintenant je m’en félicite.


- Q :
Comment en êtes-vous venu à aborder le devchirmé comme sujet de thèse ?
- Artak Shakaryan : Je m’intéressais à l’histoire ottomane au Moyen Age et je recherchais un sujet peu étudié. Chemin faisant, j’ai rencontré le thème du devchirmé et mon directeur de thèse, qui dirige par ailleurs les études turques à l’Académie, le Dr Ruben Safrastyan, m’a encouragé à travailler sur ce sujet. Jusqu’alors, un seul article avait été écrit par un chercheur arménien sur ce sujet.

- Q : Dans votre livre, vous critiquez des historiens tels que Stanford Shaw et Halil Inalcik. Pouvez-vous en expliquer les raisons ?
- Artak Shakaryan : Devenir un devchirmé, ce n’était pas vraiment comme obtenir une bourse pour Harvard. A tout prendre, ce n’était ni avantageux, ni même positif.

- Q :
Ces auteurs présentent-ils le devchirmé comme une institution positive, qui offrait aux recrues de belles opportunités ?

- Artak Shakaryan :
Inalcik et Shaw ont défendu cette thèse. Selon eux, l’institution du devchirmé offrait une « chance, pour le fils d’un berger, de devenir vizir ». Mais ce genre de cas était extrêmement rare. La majorité des enfants devchirmés étaient vendus comme esclaves ou enrôlés parmi les janissaires [yenicheri] comme combattre à la guerre. On peut lire les arguments d’Inalcik et de Shaw dans leurs ouvrages respectifs, Histoire économique et sociale de l’empire ottoman, 1300-1914 (en collaboration avec Donald Quataert, 1994) et Histoire de l’empire ottoman et de la Turquie moderne (en collaboration avec Ezel Kural Shaw, 1978).


- Q :
Comment fonctionnait le système du devchirmé ?

- Artak Shakaryan :
Des janissaires, accompagnés de médecins, parcouraient les campagnes et préparaient des recrues parmi les enfants de 6 à 16 ans. L’échelle des âges était très large, car l’apparence physique était plus importante que l’âge véritable. Un enfant devchirmé devait être en bonne santé, ni trop grand ni trop petit, ni trop gros ni trop mince. Les enfants déjà promis à un mariage ne pouvaient être recrutés. C’est en partie pour cette raison que tant de familles mariaient leurs enfants à un âge très jeune. Une autre règle importante étaient que les enfants ne parlassent pas le turc. Les enfants qui étaient choisis et envoyés à Istanbul étaient montrés à des « spécialistes », lesquels, en se basant essentiellement sur des critères physiques, proposaient le domaine où ils seraient le plus utiles. Ils y avait aussi des épreuves orales. Les plus beaux et les plus intelligents étaient envoyés au palais du sultan ; les autres étaient envoyés dans les rangs des janissaires pour y devenir soldats, et le reste était vendu comme esclaves.


- Q : A-t-on des estimations sur la proportion de ceux qui étaient envoyés au palais, ou qui devenaient soldats ou esclaves ?
- Artak Shakaryan :
Nous n’avons pas de statistiques exactes. Mais d’après les sources disponibles, on peut estimer à environ 60 % ceux qui devenaient esclaves, 30 % ceux qui devenaient janissaires, et les 10 % restants se retrouvaient au palais.


- Q :
Quelles sources avez-vous utilisées ?

- Artak Shakaryan :
J’ai étudié les registres des « muhimme » à Damas. Mon étude s’est véritablement appuyée sur eux. En outre, nous avons les firmans (ordres) du sultan, où l’on peut trouver les dispositions concernant le devshirme.


- Q :
Pourquoi l’Etat jugeait-il nécessaire cette institution ?
- Artak Shakaryan : Dès sa création, l’Etat ottoman se développa très rapidement et manqua de personnels. Au départ, on introduisit donc un système pour recruter des chrétiens comme mercenaires.

- Q :
Cette pratique n’était-elle pas aussi en usage chez les Byzantins ?
- Artak Shakaryan : Quelques historiens pensent que l’Etat ottoman adopta ce système des Byzantins. Les Arabes avaient aussi un système de ce genre. Mais ils ne recrutaient pas parmi leurs propres sujets, et plutôt parmi les esclaves et les soldats ennemis capturés comme prisonniers. C’est l’Etat ottoman qui introduisit le premier cette pratique de rafler des enfants comme impôt au sein de ses propres sujets, et la principale raison était le manque de personnel. Auparavant, il existait déjà la coutume du « pencik ». C’était la proportion de l’armée du sultan, composée d’un soldat ennemi capturé sur cinq. Au 16e siècle, l’expansion de l’empire ralentit. En conséquence, le nombre de pencik disponibles diminua. Afin de créer de nouvelles ressources, le système du devchirmé fut institué.

- Q :
Pourquoi raflait-on seulement les chrétiens ?

- Artak Shakaryan :
Si l’on avait aussi inclus des musulmans, ceux-ci pouvaient avoir une famille ou des connaissances influentes, et beaucoup parlaient le turc. Des règlements interdisaient par ailleurs les rafles parmi les Juifs et les tsiganes. Sans aucune raison particulière, une disposition précisait que les enfants ne devaient pas provenir des villes. Or beaucoup de Juifs vivaient dans les villes. L’argument invoqué était que ces enfants des villes étaient plus intelligents et pourraient s’échapper plus aisément.


- Q :
Y avait-il des particularités régionales ?

- Artak Shakaryan :
On sait que la plupart des devchirmés étaient originaires des régions européennes de l’empire, de Grèce, Bulgarie, Serbie et d’autres zones slaves. A cette époque, l’empire tentait de se propager vers l’ouest. C’est pour cette raison que certains chercheurs ont émis l’hypothèse que les Arméniens n’étaient pas inclus dans le système du devchirmé. Or, dès le 15e siècle, depuis même Kutahya, nous constatons que des Arméniens étaient enlevés. Plus tard, lorsque les Ottomans affermirent leur contrôle sur les provinces orientales, davantage d’Arméniens furent raflés.


- Q :
Le facteur familial jouait-il un rôle ?
- Artak Shakaryan : Oui. L’Etat favorisait les rafles d’enfants de chefs religieux et féodaux. Cela était mûrement réfléchi. Il s’agissait des dirigeants de leurs communautés respectives. Or, en raflant leurs enfants, ces dirigeants se retrouvaient sans successeurs immédiats. A cette époque, il n’y avait pas d’université dans l’empire. Les professions se transmettaient donc de père en fils. Ainsi, un fils de berger était-il destiné à devenir berger. Et lorsque le fils d’un chef religieux était raflé, tel village se retrouvait rapidement sans chef religieux [et se désintégrait].

- Q :
Mais un chef local pouvait toujours corrompre les autorités ou trouver un autre moyen de garder son fils ?

- Artak Shakaryan : Il y a eu ce genre de cas. Mais, à cette époque, la plupart des Arméniens n’étaient pas très riches. (Les riches étaient surtout des musulmans.) [S’ils avaient connaissance à l’avance des rafles], ils faisaient parfois partir leurs enfants et tentaient de tromper les autorités. Mais les autorités, les janissaires, pouvaient toujours consulter les registres locaux de baptême.

- Q : Y a-t-il eu des résistances ?
- Artak Shakaryan : Oui. Lorsque les janissaires arrivaient, les habitants prévenaient les villages avoisinant de leur arrivée. Ou bien, lorsque les enfants étaient rassemblés et entamaient leur départ pour Istanbul, les villageois attaquaient parfois les bataillons de janissaires et ramenaient leurs enfants chez eux. Mais dans la mentalité populaire du temps, lorsqu’un enfant devenait musulman, sa famille ne le reprenait pas. Les prénoms d’origine des enfants correspondaient à des saints chrétiens, et une fois ces prénoms modifiés, selon les croyances de l’époque, ils perdaient la protection du saint. Et comme alors les noms de famille n’existaient pas, on appelait aussi les enfants du prénom de leur père. Par exemple : Sarkis, fils d’Hovannès. Les janissaires leur donnaient des noms en relation avec leur lieu de naissance, comme Mehmet de Filibe ou Abdullah, ce qui signifie serviteur d’Allah. On séparait donc l’enfant de sa famille. Quand on est raflé de sa famille à sept ans, et qu’on change votre religion, votre nom et votre environnement, vous êtes en fait déraciné [et vous devenez quelqu’un d’autre]. D’un autre côté, devenir janissaire comportait des avantages, comme l’exemption d’impôt. Beaucoup de Turcs voulaient que leurs enfants deviennent janissaires. Certains devchirmés entraient parfois au palais [du sultan] et, en de rares occasions, devenaient même vizirs. Certains Turcs essayaient donc de faire croire que leurs enfants étaient chrétiens pour les faire accepter comme devchirmés, et certains historiens se servent de cela pour prétendre que le système était attractif. Parmi les musulmans, les Albanais faisaient exception, car eux aussi étaient raflés comme devchirmés. Comme ils étaient islamisés de fraîche date, le devchirmé était un moyen de contrôler les Albanais, qui étaient considérés comme importants sur le plan stratégique par les Ottomans. On interdisait aux janissaires de se marier, d’avoir une famille ou de commercer. Mais à la fin de l’empire ottoman, ils commençaient à pouvoir faire tout cela. Le délabrement du système du devchirmé commença au moment même où l’empire s’effondrait.

- Q :
Les filles étaient-elles aussi raflées ?

- Artak Shakaryan :
Nous n’avons pas beaucoup de documents à ce sujet. Au 17e siècle, cette pratique existait, principalement chez les Perses. Au Matenadaran, à Yérévan, plusieurs archives mentionnent le fait que « les officiers ottomans sont venus et ont pris des filles de belle apparence ».


- Q : Et quel était leur rôle ?
- Artak Shakaryan :
Les filles servaient au palais et aux janissaires. Certaines étaient envoyées au harem du sultan ; plus tard, certaines furent mariées à des janissaires, du moins celles qui se retrouvaient hors d’Istanbul.


- Q :
Y a-t-il des sources faisant état d’enfants revenant dans leurs familles ou de familles essayant de les retrouver ?

- Artak Shakaryan :
Des archives existent au « mushimme defterleri ». Par exemple, il y a cet ordre du sultan, en 1564, à Sis en Cilicie, qui mentionne le fait que des devshirme se sont échappés, sont revenus dans leurs villages et ont ensuite été rebaptisés. Dans l’Encyclopédie de l’islam, il est mentionné que des enfants plus âgés s’échappaient. Dans les archives d’Uzunçarsili et dans douze registres des « muhimme », nous trouvons mention de devchirmés qui se sont échappés après avoir servi pendant sept ans. Si être un devshirme était vraiment comme être boursier à Harvard, ces enfants ne se seraient jamais échappés.


- Q :
Y a-t-il eu des devchirmés plus âgés, qui avaient gardé des relations avec leurs familles ?

- Artak Shakaryan :
Mehmet Sokullu en est le plus bel exemple. Il était issu d’une famille serbe réputée de Sokolovitch. Il entra au palais comme devchirmé et finit par devenir vizir. Il nomma son frère chef spirituel des Serbes, ce qui implique qu’il était resté en relation avec sa famille. Parmi les Arméniens, il y eut Halil Pacha et Mehmet Doganci (« doganci » signifie fauconnier du palais). Mehmet faisait partie des fauconniers et son frère plus jeune, Halil Pacha, a été un janissaire célèbre au 17e siècle. Ils étaient originaires de Maltya et se sont aidés mutuellement. Il y quelques exemples de ce genre.


- Q :
Quel impact ce système a-t-il eu sur les communautés ?

- Artak Shakaryan :
Le devchirmé a répondu au besoin de personnel dans l’empire, mais il a eu de très graves répercussions pour les Slaves, les Grecs et les Arméniens. Beaucoup de garçons, et parfois de filles, parmi les plus habiles, les plus beaux et les plus intelligents, n’ont pu enrichir leurs communautés d’origine pendant des siècles. Il en est résulté des différences d’ordre génétique, qui ont amoindri la richesse de ces groupes. Naturellement, avec le temps, les choses se sont améliorées.


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Traduction : Georges Festa - 06.2007 - Tous droits réservés
Paru en 2007, après accord de l'éditeur.