mardi 21 avril 2009

Daniel Varoujean

Martiros Saryan, Sérénité de midi, 1924



L’aire




Assis sur l’aire je rêve
à l’ombre de mon âne
qui frotte, attaché à mes côtés,
sa douce mâchoire sur mon épaule.
Sur la plaine, calmement se répand
du soleil l’onde blanche
où se fondent les meules et que cherche
la tortue en quête de chaleur.
Chargé de tièdes parfums, le vent ailé
se meut à peine, paresse.
Dans la lumière glorieuse l’ombre de la vache
compose un large rapiècement noir.
Là, son fardeau déposé, le paysan
crée un nouveau village…
Au loin, sur le seuil moussu,
solitaire, le mâtin monte la garde.
Comblée de soleil, sur l’aire, la meule
ressemble à une maisonnette dorée.
De son feuillage touffu l’arbre jette une ombre fraîche
tel le voile de la jeune mariée.
Assis à l’ombre de mon âne,
je chante les héros de la terre,
leurs faux déposées contre le mur,
entraînant le taureau au labour.
Je chante le berger qui aplanit l’aire,
son rouleau de pierre attaché aux épaules,
sa chemise inondée de sueur,
ouverte sur le torse.
Je chante les épouses, leurs doigts teints au henné,
avec vigueur tamisant l’orge ;
des mailles de leur tamis s’échappent
comme des gouttes de perle.
Je chante les paysans, au-dessus de leurs charrettes,
droits tels des dieux,
rompant sans pitié de leur fourche
l’empilement sans fin des meules.
Je chante la batteuse, accompagnant la moisson,
sa large traînée de feu,
le blé qui tourbillonne et
se fond dans la paille.
Oh, qu’il est doux de se mêler
à cette œuvre sacrée ;
plongé, des sandales aux cheveux,
parmi la poussière d’un jaune d’or.
Quêtant l’étincelle du four, le pain du champ,
être le dieu Pan de l’aire,
et rendre au cœur des moulins
leurs chants infinis.



Daniel Varoujean

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Traduction G. Festa – 04.2009