vendredi 17 avril 2009

Eitan Belkind

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Un témoin des massacres arméniens

« Voilà comment ça s’est passé »

par Eitan Belkind

(Massis Weekly – 24.05.2008)




[Publié par le ministère de la Défense d’Israël, 1979, pp. 77-78, 115-116, 118-120, 124, 127.
Cette lecture prend quelques minutes, mais il s’agit d’une expérience éducative utile pour ceux qui ne sont PAS conscients de ces faits historiques.
Eitan Belkind (1887-1979) naquit à Rishon LeZion et fut diplômé d’une école militaire turque. Lors de la Première Guerre mondiale, il participa à une équipe chargé de la lutte contre les sauterelles. Avec quelques autres témoins que révoltèrent les massacres arméniens, il fonda NILI, une organisation qui collabora avec les Britanniques contre les Turcs.]


La majorité des Juifs d’Israël, le vieux Yishuv, de même que les nouveaux arrivants, avaient conservé leurs passeports non turcs, afin d’être protégés par les Capitulations de l’empire ottoman. Les Capitulations étaient des privilèges accordés aux citoyens européens résidant en Turquie en échange d’une aide apportée par les nations européennes à l’empire qui se désagrégeait.
Durant la guerre, les forces militaires turques ne purent accepter le fait que des dizaines de milliers de gens, issus de pays hostiles, ayant une nationalité étrangère, vivent en Israël (les nouveaux arrivants provenaient principalement de l’empire russe, qui combattait les Turcs). Les Turcs exigèrent que les Juifs acquièrent la nationalité ottomane ou quittent Israël. Les Bilouim (les premiers immigrés en Palestine, venus de Russie) et d’autres fondateurs de la première Alya, dirigés par Eliezer Ben-Yehuda, lancèrent un appel public aux Juifs, les encourageant à adopter la nationalité ottomane. Toutefois, très peu leur répondirent, car la plupart des Juifs craignaient qu’une fois obtenus leurs passeports turcs, ils seraient enrôlés dans l’armée turque, ce qu’ils redoutaient le plus. Beaucoup de Juifs préférèrent s’exiler d’Israël, plutôt que de servir dans l’armée turque.
Fin mars 1915, un mardi, 10 000 Juifs environ furent exilés d’Israël. Ils furent conduits à Jaffa et contraints d’embarquer à bord de navires appartenant à des Etats neutres tels que l’Italie, les Etats-Unis, etc. Cette déportation fut organisée sans ménagements. Les déportés durent abandonner tous leurs biens, femmes et enfants conduits de force dans les navires. Ce fut un spectacle tragique et oppressant.
Avshalam Feinberg, qui fut témoin des déportations, se rendit à Jérusalem au Service de lutte contre les sauterelles et encouragea Aharon Aharonson à lancer une insurrection, les colonies juives étant au bord de l’anéantissement. Avshalom souligna que, selon lui, c’étaient les Allemands qui avaient conseillé à la Turquie de déporter les Juifs :

« Nous devons aider les Anglais et les Français à gagner la guerre, dit-il, car si les Allemands l’emportent, Dieu nous en préserve, notre pays deviendra une colonie allemande conformément au plan Drang nach Osten [« Poussée vers l’Est »], martelé par l’Allemagne. L’Allemagne n’a pas de colonies, avec une population de plus de 85 millions d’habitants ; elle est en quête de terres nouvelles. Israël est l’une des cibles que les Allemands ont déjà commencé à peupler, se faisant passer pour les Templiers. »

L’extermination des Arméniens

« […] Le lendemain de notre voyage, nous vîmes un cadavre flottant sur l’Euphrate. Nous fûmes surpris, mais le soldat qui nous accompagnait nous rassura en nous disant qu’il s’agissait du corps d’un Arménien. Nous découvrîmes qu’un camp se trouvait non loin, de l’autre côté de l’Euphrate, où les Arméniens déportés d’Arménie étaient parqués. Notre ami Shirinyan devint tout pâle et nous demanda de franchir l’Euphrate et d’aller dans ce camp d’Arméniens.
Nous découvrîmes plusieurs centaines de personnes dans ce camp, vivant dans de petites huttes de fortune. Le territoire était propre ; les huttes bâties sur une rangée. Nous nous approchâmes de ces huttes et regardâmes à l’intérieur. Nous vîmes des femmes et des enfants. Dans l’une de ces huttes, Shirinyan découvrit l’une de ses tantes, qui lui apprit que tous les hommes avaient été tués ; seules les femmes et les enfants avaient survécu. Shirinyan n’avait aucune idée de ce qui était arrivé à sa nation. Choqué, il commença à prendre en criant la défense de sa tante, mais Jacob Baker et moi essayâmes de le réconforter, en lui disant que nous avions encore notre tâche à remplir. Nous partîmes ; plus nous voyagions, plus nous voyions flotter des cadavres d’Arméniens. Après six jours, nous atteignîmes Deir-es-Zor, une ville importante de la région. Nous rendîmes visite au commandant militaire de la ville, le colonel tcherkesse Ahmad Bey. Nous lui présentâmes nos papiers en lui expliquant le but de notre voyage. Mon ami Jacob Baker se vit attribuer un logement, tandis que mon ami Shrinyan et moi-même nous fûmes arrêtés. Plus tard, Jacob Baker nous rendit visite et nous apprit que nous étions détenus parce que nous étions Arméniens. Il s’avéra que le commandant croyait que j’étais aussi Arménien, mon prénom Eitan étant écrit en turc [NdT : Les Turcs utilisaient alors les caractères arabes], le phonème i étant représenté par deux points en dessous et la lettre t étant écrite avec deux points au-dessus, si bien que le commandant lut mon nom Etian, qui avait tout à fait l’air arménien.
« J’ai essayé en vain d’expliquer la chose au commandant, me dit Baker. Je n’ai pu le convaincre. J’ai envoyé un télégramme au chef de service à Damas. »
Je fus détenu deux jours durant, jusqu’à ce qu’un télégramme parvienne, ordonnant de me libérer. L’ignore ce qui arriva à notre ami Shirinyan. En tant que centre militaire, Deir-es-Zor comprenait un hôpital militaire dirigé par un médecin juif, le docteur Bhor [?], et un pharmacien juif, dénommé Arto. C’est là que nous découvrîmes qu’Ahmad Bey était le commandant des troupes tcherkesses mobilisées pour l’extermination des Arméniens. Le médecin et le pharmacien nous invitèrent dans leur maison spacieuse, nous apprenant que tous les Arméniens mâles avaient été tués sur la route depuis leurs habitations en Anatolie et que les femmes et les jeunes filles étaient abandonnées à la merci des Bédouins.
Dès que nous trouvâmes des chevaux pour nous déplacer et des soldats pour nous accompagner, Joseph Baker partit de son côté pour Mossoul et moi vers ma région, le long du fleuve Kibur [?]. Durant la nuit précédant notre départ, nous entendîmes des cris de femmes – horribles, à fendre le cœur. Le camp des Arméniens se trouvait à un kilomètre de notre maison. Ces cris continuèrent toute la nuit. Nous demandâmes ce qui se passait, on nous apprit que les enfants étaient retirés à leurs mères afin de les placer dans des dortoirs et les y éduquer. Toutefois, au matin, lorsque nous prîmes la route et traversâmes le pont au-dessus de l’Euphrate, je fus horrifié de voir le fleuve rougi par les cadavres d’enfants ensanglantés et décapités, flottant sur l’eau. Cette scène était d’autant plus horrible que nous ne pouvions rien faire.
Après trois jours de voyage, j’atteignis Aram-Naharaim [NdT : la Mésopotamie], où je fus témoin d’une horrible tragédie. Il y avait là deux camps attenants, l’un pour les Arméniens et l’autre pour les Tcherkesses. Les Tcherkesses s’employaient à exterminer les Arméniens. Des cheikhs arabes étaient présents aussi, choisissant pour épouses de belles jeunes filles arméniennes. Deux femmes s’approchèrent de moi et me donnèrent des photographies. Si j’allais à Alep et si je trouvais leurs familles (au cas où celles-ci fussent en vie), ces femmes me demandèrent d’adresser leurs salutations à toute personne que j’y trouverais.
Voyant que je parlais aux deux Arméniennes, l’officier tcherkesse m’ordonna de partir, mais je restai là pour voir ce qui arriverait aux Arméniens. Les soldats tcherkesses ordonnèrent aux Arméniens de ramasser des herbes sèches et d’en faire une grande pyramide, puis ils lièrent tous les Arméniens présents, quelque 5 000 âmes, les mains liées chacun aux autres, les plaçant en cercle autour de ce tas d’herbes et y mirent le feu, créant un incendie qui s’éleva vers le ciel en même temps que les hurlements de ces malheureux, qui périrent brûlés. Je m’enfuis de cet endroit, ne pouvant supporter cet épouvantable spectacle. Je me déplaçai aussi vite que possible, désireux de m’éloigner de ces lieux. Après avoir galopé comme un fou deux heures durant, j’entendais encore les hurlements de ces malheureuses victimes avant de mourir. Deux jours après, je revins sur les lieux et je découvris des corps calcinés par milliers.
Je m’approchai du Mont Sandjer où vivaient des Yézidis. Au pied de cette montagne, sur ma route vers la ville d’Ourfa au nord, je fus témoin de plusieurs exterminations en masse d’Arméniens. Ces gens étaient misérables, fous de désespoir. Dans une maison, je vis une Arménienne cuire le cadavre de son propre enfant dans une marmite. Toutes les routes étaient jonchées de cadavres d’Arméniens tués.

Une Juive dans la tente d’un cheikh

[…] Je me rendis dans la tente du cheikh et fus très heureux de retrouver mon ami Jacob Baker.
A minuit, une fois le dîner achevé, le cheikh gagna sa tente et nous restâmes là. Un petit garçon surveillait le feu. Jacob Baker et moi parlions français. Je lui appris ce qui m’était arrivé à Ourfa et l’informai des pogroms d’Arméniens auxquels j’avais assisté sur ma route. Il me parla de son travail à Mossoul. Nous étions assis, parlant tard dans la nuit, lorsque soudain l’enfant que nous avions pris pour un bédouin nous révéla en français que lui et sa mère étaient Arméniens et que le chef de la tribu les avait sauvés de l’extermination. Sa mère était devenue l’épouse du cheikh et lui aidait à accueillir les invités. L’enfant continua et nous apprit que le chef de l’autre tribu avait une épouse juive, prise dans une famille de la ville de Césarée en Anatolie. Son mari avait été tué et le cheikh s’était emparé d’elle.
Nous fûmes horrifiés d’entendre cela et nous demandâmes au garçon si nous pouvions rencontrer cette femme. Malgré le danger, l’enfant entra dans la tente où se trouvait la Juive. Chacun dormait dans la tente et la femme parvint à ne pas se faire remarquer. Elle avait 25 ans et était très belle. Elle nous apprit qu’elle s’appelait Biram, un prénom typiquement turc. Sa famille vivait dans le quartier arménien de la ville et lorsqu’ils prirent les Arméniens, ils emmenèrent aussi cette femme avec son mari et leur enfant, en dépit de toutes leurs protestations. Son mari et son enfant furent tués, mais elle fut sauvée par le cheikh arabe qui la prit pour femme. Nous lui promîmes de s’occuper d’elle.
[…] Deux semaines plus tard, je revins vers l’Euphrate et gagnai à la hâte Deir-es-Zor. Dans le courrier je découvris une lettre de Haim Khanum à Constantinople (principale ville de Turquie), qui me demandait de ne pas interférer en faveur de Madame Biram, car elle était liée aux massacres des Arméniens, qui constituaient un secret militaire. J’adressai en outre une lettre à ma nièce Tsilya, qui étudiait à Berlin, en réponse à ma lettre, envoyée par la poste militaire allemande, où je décrivais tout ce qui était arrivé aux Arméniens. Ma lettre me fut retournée, accompagnée d’une demande de ne plus jamais lui écrire à propos de ces choses et de me méfier de la poste militaire allemande, mes lettres pouvant être ouvertes par la censure.
Je restai à Deir-es-Zor avec le pharmacien Arto, entouré maintenant de cinq femmes arméniennes, qu’il avait épousé afin de leur sauver la vie. Il m’apprit qu’une trentaine d’Arméniennes travaillaient à l’hôpital militaire. C’est ainsi que le docteur Bhor les avait sauvées.
Je dois mentionner que, durant tout le temps que je me trouvai à Aram Naharaim [NdT : en Mésopotamie], je fus incapable de manger de ce poisson splendide pêché dans l’Euphrate, que j’aimais beaucoup, me souvenant que ces poissons s’étaient nourris des cadavres des Arméniens assassinés, dont de jeunes enfants. Il me fut de même impossible d’avoir des relations sexuelles avec de jeunes Arméniennes qui me furent proposées par le docteur Bhor et le pharmacien Arto.
Me trouvant encore à Damas […], je remis mes documents sur les massacres d’Arméniens à Josef Lishansky.
De retour à la station de traitement, je me retrouve avec Sara. Elle m’apprit que mes documents sur les massacres d’Arméniens, qu’elle avait envoyés en Egypte [NdT : aux Britanniques], avaient fait grande impression.
[…] Lors de mes voyages au sud de la Syrie et en Irak, j’ai vu de mes propres yeux l’extermination de la nation arménienne, j’ai assisté à des tueries abominables, j’ai vu des enfants être décapités, j’ai vu des innocents, dont le seul crime était d’être Arméniens, être brûlés vifs. J’ai subi aussi de terribles souffrances en prison ; mon cher frère Neiman et son ami Josef ont été tués. Et malgré tout cela, je ne pourrai me regarder en face que lorsque j’aurai couché par écrit tout ce que mon cœur renferme. J’ai pitié des Turcs, qui sont tombés aussi bas au crépuscule de leur empire à l’Est, du fait de leur collaboration avec les Allemands. Sur c’est le conseil des Allemands que les Turcs ont perpétré les cruels massacres d’Arméniens avec l’aide des musulmans fanatiques tcherkesses.

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Source : http://www.massisweekly.com/Vol28/issue18/pg11.pdf

Traduction : Georges Festa – 04.2009 – Tous droits réservés