jeudi 30 avril 2009

Franz Werfel - Edgar Hilsenrath




Nous reproduisons ici notre compte rendu, précédemment paru en février 2007, de la table-ronde, organisée par le Mémorial de la Shoah (Paris) dans le cadre du cycle « Le génocide des Arméniens » du 14 au 18 janvier 2007, qui réunit autour d’Antoine Spire, Peter Stephan Jungk, auteur de Franz Werfel : une vie, de Prague à Hollywood [Traduit de l’allemand par Nicole Casanova. Paris : Albin Michel, 1993], et Edgar Hilsenrath, rescapé de la Shoah, qui adapta en 1989 l’œuvre de Werfel, Les 40 Jours du Musa Dagh (1ère éd. française, 1937), récit inspiré d’un épisode héroïque de la résistance arménienne, en un conte ironique et visionnaire universalisant le thème du génocide [Le Conte de la pensée dernière. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Paris : Albin Michel, 1992 – Prix Alfred Döblin].


Rappelant que les héros insurgés du Ghetto de Varsovie se réclamèrent de l’œuvre de Werfel, Antoine Spire retrace l’enfance allemande d’Edgar Hilsenrath, les brimades subies à l’école, l’émigration forcée des siens en Bucovine roumaine et la déportation en Ukraine. Rescapé, l’auteur gagne ensuite un kibboutz en Israël, puis la France et les Etats-Unis, où il écrira La Nuit, récit du ghetto juif de Roumaine, puis Le Nazi et le Barbier, satire de la cruauté, où le cocasse le dispute à l’imprévu, opérant une distanciation par l’humour.

Deux œuvres préfigurant le Conte de la pensée dernière, où un Arménien, Wartan Khatisian, revenu des Etats-Unis en Turquie pour y épouser sa promise, se retrouve accusé par les Turcs d’avoir assassiné l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Torturé pour avoir photographié les Dardanelles, il est contraint d’avouer une conjuration arménienne mondiale, l’épisode servant alors de prétexte au déclenchement du génocide de 1915. L’ouvrage développe ensuite le dialogue du fils de Wartan, Thomas, avec la dernière pensée de son père sur l’identité arménienne et la transmission du témoin à l’autre.

Edgar Hilsenrath précise que le fils ignore jusqu’alors l’histoire des Arménens et de sa famille. Le conte de Méda recompose cette histoire à la fin du livre.

Antoine Spire évoque cette histoire nationale, faite de bruit et de fureur, de tendresse et de cruauté, où les rites et légendes alternent avec l’exode du peuple arménien. Comment l’auteur a-t-il pu obtenir autant de précisions par rapport aux rites et aux traditions ?
Edgar Hilsenrath précise qu’il s’est documenté dans les bibliothèques new-yorkaises, et surtout berlinoises. Grâce à son frère résidant près de San Francisco, il a aussi eu accès à nombre d’ouvrages ethnologiques, dont les copies lui furent fort utiles à son retour en Allemagne. La documentation allemande sur les massacres d’Arménie l’a notamment éclairé sur le détail, souvent insupportable, des violences subies par les populations.

Antoine Spire souligne le mélange de conte merveilleux et du roman le plus réaliste qui soit sur le génocide. L’auteur a-t-il conscience de cette bipolarité ?
Edgar Hilsenrath insiste sur le mélange d’histoire réelle et du style oriental propre à ce conte.

Antoine Spire rappelle alors que le fils de Wartan traverse plusieurs épreuves – et c’est là une des structures caractéristiques des contes -, parvenant à échapper aux persécutions et gagnant Varsovie, où il aide ses amis juifs du Ghetto. Il y rencontre des victimes du génocide de 1915.
Edgar Hilsenrath confie avoir souhaité réaliser une combinaison des tragédies arménienne et juive. Son personnage ressemble à un Juif.

Antoine Spire ajoute qu’ensuite un Nazi transformera le héros en « fumée de four crématoire » ; devenu fumée vivante, il va rencontrer son ultime ennemi, un Turc.

Dialogue de cette âme arménienne avec le Turc, que cite Edgar Hilsenrath :

- « Nous pourrons changer de vêtements quand nous parviendrons au Ciel, mais toi, tu ne le pourras pas. Car, pour gagner le Paradis, tu devras d’abord connaître l’Enfer. »
Le Turc en convient, va en enfer, mais l’on ne peut en revenir et l’Arménien gagne le Ciel.

Antoine Spire note l’ultime pensée d’un homme à la recherche de son passé : « Cette flamme va rencontrer un conteur, Méda. » Dans cette échange « gouailleur, tendre et cinglant », Méda dira tout, n’omettant rien du drame arménien.
Puis sont évoquées deux autres œuvres d’Edgar Hilsenrath : Le Nazi et le Barbier et Berlin Terminus Endstation.

Edgar Hilsenrath précise la trame de cette dernière œuvre : un Juif rescapé de la Shoah part à New York, puis revient en Allemagne, écrivain n’écrivant qu’en allemand, lequel dialogue avec un autre émigrant : l’Allemand est devenu démocrate, malgré le fait que toute l’Allemagne soit alors devenue un monument dédié à la Shoah.


Antoine Spire présente ensuite Peter Stephan Jungk, auteur de Franz Werfel : une vie, de Prague à Hollywood. Werfel est né à Prague en 1890. Poète, dramaturge et romancier, il publiera en 1933 Les 40 Jours du Musa Dagh, puis Saint Paul ressuscité parmi les Juifs, Le Passé ressuscité, C’est là. Franz Werfel a-t-il sous-estimé la menace hitlérienne ? Pacifiste, blessé au front lors du premier conflit mondial, Juif passionné par le christianisme, il écrira Le Chant de Bernadette [Soubirous]. Comment expliquer son courage en 1914-1918 et son incapacité à voir venir le nazisme ?

Peter Stephan Jungk réfute tout d’abord le mythe d’un Werfel héroïque lors de la Grande Guerre : il fit tout pour se cacher, travaillant comme journaliste à rassembler des rapports sur le front. L’œuvre de Werfel demeure largement méconnue en France, excepté Les 40 Jours du Musa Dagh. L’influence de son épouse, Alma Mahler-Gropius, veuve du compositeur Gustav Mahler, a été déterminante.

Antoine Spire rappelle le portrait de Werfel par Kafka dans son Journal en 1914, le décrivant comme « inconvenant et irréprochable ». Kafka admirait l’œuvre de Werfel, « prodige, capable de choses énormes », dont son premier recueil poétique, publié en 1911, L’Ami du Mont.

Peter Stephan Jungk évoque l’admiration de Rilke et le rôle du Cercle de Prague, dont Max Brod. Kafka jugera mauvaise l’une des pièces de Werfel – Schweiger, 1922 -, mais ne sera pas indifférent à son roman Verdi, où le compositeur rencontre Wagner, dernier ouvrage lu de Kafka.

Antoine Spire rappelle la trame des 40 Jours du Musa Dagh : en juillet 1915, 5 000 Arméniens résisteront aux attaques des Jeunes Turcs sur le Musa Dagh [Montagne de Moïse], puis seront sauvés par la flotte française et dirigés vers Port Saïd. Werfel connaissait ces événements historiques et la réalité du génocide. Comment s’est-il documenté ?

Peter Stephan Jungk souligne que Werfel a mené des recherches pendant plusieurs années. Il avait vu en Syrie, à Damas, des orphelins arméniens et travaillait au Proche-Orient comme correspondant de guerre. A son retour en Europe, il voulut tout savoir, se documentant auprès du Consul de France à Vienne en Autriche, ville où il consulta aussi des centaines de documents au couvent des Pères Mékhitaristes, lisant parallèlement le rapport de Lepsius.

Antoine Spire note que l’ouvrage de Werfel parut en 1933. Dans une récente préface de l’édition française, Elie Wiesel soulignait les mécanismes de la Shoah. Comment Werfel a-t-il eu connaissance de ces mécanismes ? Certes, il y eut la lucidité visionnaire du romancier, mais il semble s’être préoccupé en 1933 de la seule parution du livre, procédant à des lectures publiques au moment où les S.A. et les S.S. agressent les Juifs. Contrairement à un Alfred Döblin ou un Thomas Mann, Werfel signera le serment de fidélité exigé par le nouveau pouvoir nazi.

Peter Stephan Jungk estime que Werfel avait le souci de sauver l’édition de l’ouvrage. Il signera certes, sous la pression de l’Union des Ecrivains allemands du Reich, présidée par Goebbels. Or, deux ou trois semaines après, débutent les autodafés nazis, les livres sont brûlés : le premier est un ouvrage de Werfel, Le Passé ressuscité. Comment expliquer qu’il ait intégré l’Union des Ecrivains ? L’influence d’Alma Mahler, son antisémitisme, ont été déterminants dans la vie privée de Werfel, lequel écrivait à ses parents lors de la rédaction des 40 Jours du Musa Dagh les lignes suivantes : « Je vis entièrement absorbé par le destin arménien. »

Antoine Spire rappelle que Werfel imagine une bulle du pape adressée aux évêques allemands : la persécution des Juifs les empêcherait de se convertir au catholicisme. En 1938, Werfel entame un nouveau roman, Là où vont les vainqueurs, décrivant la montée du nazisme au moment de l’Anschluss, œuvre demeurée inachevée sous l’influence d’Alma Mahler.

Concernant les tentations de conversion, dont témoignera Le Chant de Bernadette, Peter Stephan Jungk souligne que Werfel n’y céda pas, malgré les dires de son épouse à sa mort.

Antoine Spire s’adresse à Edgar Hilsenrath : qu’y a-t-il de commun entre l’ouvrage de Werfel (Les 40 Jours du Musa Dagh) et Le Conte de la pensée dernière ? En quoi se réclame-t-il de Werfel ?
Edgar Hilsenrath souhaitait opérer différemment, par le biais du conte oriental.
Peter Stephan Jungk note qu’Edgar Hilsenrath a utilisé beaucoup de sources identiques à celles de Werfel.

La formidable prescience du génocide est-elle un lien volontaire chez Edgar Hilsenrath et moins volontaire chez Werfel ? – s’interroge Antoine Spire.
Peter Stephan Jungk : Werfel a été visionnaire. Dans ses descriptions des souffrances, il utilise parfois le même langage, les mêmes mots que les récits des survivants de la Shoah. « Werfel a vu quelque chose au-delà de lui-même. » Hilsenrath a été témoin de la Shoah, les choses sont plus claires.


Questions du public :

Werfel est dans l’aventure de l’écriture. Hilsenrath porte un témoignage. S’ils font tous deux œuvre d’écrivain, sont-ils dans une même temporalité ?

- Il s’agissait de trouver des formes, note Antoine Spire.
- Ce lien ténu avec les victimes du nazisme « permet de faire le lien, indépendamment du témoignage, par l’imaginaire », commente Edgar Hilsenrath.

Werfel connaissait l’héritage des persécutions juives et des pogroms. Il n’était ni neutre, ni naïf. Il avait lu Toynbee et disposait d’une abondante documentation en langue allemande. Comment les choses se sont-elles passées pour Edgar Hilsenrath ? Quelle fut la genèse de son roman ?

- Edgar Hilsenrath précise qu’il a souhaité en 1970 s’orienter vers le génocide, à l’époque tout à fait méconnu, des Arméniens : « Cela m’a inspiré des études sur ce peuple, cela me fascinait. J’ai commencé à aimer les Arméniens et cet amour a duré jusqu’à maintenant. »
- Peter Stephan Jungk rappelle la phrase cynique d’Hitler sur le génocide de 1915, tandis que le génocide des tsiganes demeure le grand absent des recherches contemporaines, note Edgar Hilsenrath.

Yves Ternon souligne l’écho des 40 Jours du Musa Dagh parmi les combattants du Ghetto de Varsovie et interroge Peter Stephan Jungk sur l’antipathie qu’exprime Elias Canetti dans ses Mémoires à l’encontre de Werfel.

- Canetti haïssait cordialement Werfel, mais plus encore son épouse, Alma Mahler, car il était en fait très épris de sa fille Anna, note Peter Stephan Jungk.
- Songeons aussi au fait que Canetti était sourcilleux quant à ses origines sépharades bulgares maternelles, prenant ombrage de la rivalité intellectuelle des ashkhénazes, soulignent Yves Ternon et Antoine Spire.

Dans un récent numéro de la Revue d’Histoire de la Shoah, Yaïr Oron évoque les Juifs du Yshuv (réseau Nili d’espionnage). Leur correspondance témoigne d’une volonté de combattre jusqu’au bout. Quelle fut la réception des œuvres de Werfel et d’Hilsenrath au sein de la communauté arménienne ?

- Edgar Hilsenrath rappelle qu’un Grand Prix lui a été décerné en Arménie par le Président Kotcharian. Sa traductrice, Elisabeth Guérino, signale une édition arménienne et turque du Conte de la pensée dernière, grâce notamment à l’action de l’historien turc Zarakolu. Ce même éditeur a publié une traduction turque des 40 Jours du Musa Dagh, note Antoine Spire.
- Peter Stephan Jungk rappelle que Werfel est considéré comme un héros national en Arménie, tandis qu’Yves Ternon évoque la trilogie de Victor Gardon [Vahram Gavakian], en particulier Le Chevalier à l’émeraude (éd. 1961).
- Le projet actuel d’un film par Sylvester Stallone semble compromis, mais il n’est pas inutile de rappeler des œuvres telles que Une Bête sur la lune de Richard Kalinoski ou Le Pavillon Balthazar de Reine Bartève, dans lesquelles la dimension ethnocide reprend en écho les thèmes de Werfel et d’Hilsenrath (intervention d’Antoine Spire).

Quelle a été la réception arménienne des 40 Jours du Musa Dagh ?

- La préface d’Elie Wiesel a eu un grand retentissement, note Peter Stephan Jungk. Il s’agit d’une description prophétique et du premier roman écrit à la suite du rapport Lepsius et des recherches de Toynbee.

Quelle fut la réception de l’ouvrage en France, lors de sa parution en 1936 ?

- De nombreux jeunes Arméniens de la diaspora lurent à l’époque l’ouvrage comme une épopée héroïque, souligne Peter Stephan Jungk. Werfel voulait sauver à tout prix la parution de l’ouvrage. En 1936, il revient de New York à Paris : une foule d’Arméniens l’attendait à son arrivée.

Le livre de Werfel a pu jouer un rôle thérapeutique pour nombre d’Arméniens de la diaspora. Sa lecture reste encore difficile pour certains, éveillant une souffrance, un blocage. Qu’en est-il actuellement ?

- Des témoignages sont parvenus à Edgar Hilsenrath, précise sa traductrice Elisabeth Guérino. Grâce au Conte de la pensée dernière, telle lectrice a pu ensuite lire les ouvrages plus historiques consacrés au génocide de 1915.

Comment la diaspora juive pourrait-elle s’organiser en faveur de la reconnaissance du génocide arménien ? Quelle est son approche de l’alliance stratégique entre Israël et la Turquie ?

- Yves Ternon note que l’on peut étudier les parallèles et les différences entre les deux génocides. Demeure néanmoins un problème d’ordre politique : l’effort négationniste de l’Etat turc a essentiellement pour but de briser l’alliance entre les deux courants historiographiques. Des pressions ont été constatées quant à l’organisation même de ce débat par les services diplomatiques turcs au niveau de l’ambassade d’Israël en France !

Une Française d’origine arménienne s’adresse à Edgar Hilsenrath : lorsque l’Allemagne a reconnu le génocide, qu’est-ce qui a changé ?

- Antoine Spire rappelle les procès de Nuremberg, le refus d’un Vladimir Jankélévitch de se rendre en Allemagne et le fait que l’Autriche, quant à elle, est restée à l’écart de ce processus de repentance et d’autocritique. Les œuvres des Autrichiens Thomas Bernhardt et Elfriede Jelinek en témoignent avec force, de même qu’en Turquie celles d’Elif Shafak ou Hrant Dink. L’invitation en Allemagne des familles des anciens enfants d’Izieu a exemplarisé une démarche de pardon.

L’alliance entre Israël et la Turquie constitue-t-elle un problème isolé ? Qu’en est-il des différences entre Arméniens occidentaux et orientaux ? Son-elles comparables à celles qui existent entre sépharades et ashkénazes ?

- Dans l’empire ottoman, des différences existaient entre Arméniens de régions différentes. La question arménienne a interpellé la communauté juive durant l’entre-deux-guerres.

Claire Mouradian expose les aspects psychologiques de l’identité diasporée. Se renfermer sur son propre malheur ou s’ouvrir au malheur des autres ? L’on peut parler d’une communauté de souffrances. Proximité du drame rwandais et des Arméniens. La question du deuil lors de la rencontre avec des gens qui vivent cette coupure au niveau de la souffrance.

Un intervenant évoque à nouveau l’adhésion de Werfel à l’Union des Ecrivains sous le régime nazi.

Un débat s’engage sur la notion de négation. En Turquie, des voix nouvelles se lèvent : Orhan Pamuk, Recip Zarakolu. Des œuvres sont libératrices, tel Le Livre de ma grand-mère, de Fethiyé Cetin.

Comment penser la difficulté de reconnaissance par Israël et la Turquie ?

- Antoine Spire rappelle : « Un génocide peut créer une identité en négatif. » Cela peut rendre difficile la reconnaissance du génocide d’un autre peuple. Toutefois, le génocide ne résume pas l’identité juive.
- Peter Stephan Jungk souligne que près de 700 000 Arméniens ont émigré d’Arménie au cours de ces dernières années. Il serait fructueux d’approfondir les échanges entre l’Académie des Sciences d’Arménie et l’Académie d’Israël concernant les deux génocides. A ce propos, Yves Ternon cite le colloque organisé par Yehuda Bauer dans les premières années de l’Arménie indépendante.

Un intervenant d’origine arménienne évoque l’Arménie occupée en territoire turc. Il ne faut pas occulter le problème de l’Arménie Occidentale.

Peter Stephan Jungk remercie Edgar Hilsenrath pour son message d’humanisme universel.

____________

Georges Festa – 20.02.07 – Tous droits réservés