lundi 20 avril 2009

Gourguen Mahari


Vergers en feu, le chef d’œuvre de Mahari, publié en anglais

par Shushan Avagyan
(The Armenian Reporter, 19.01.2008)


Gurgen Mahari. Burning Orchards [Vergers en feu]. Traduction de Dickran et Haig Tahta et Hasmik Ghazarian. Ed. Black Apollo Press, 2007. 527 p.


Considéré comme l’un des meilleurs écrivains d’Arménie, Gourguen Mahari (1903-1969) écrivit deux nouvelles, plusieurs volumes de mémoires, cinq ouvrages de poésie et un roman, avant de mourir en 1969.
Né à Van, Mahari survécut au siège de 1915 et s’enfuit vers le Caucase lors de l’évacuation de Van. Endurant un périple atroce fait de mort et de destruction, puis grandissant dans des orphelinats de Dilijan et Erevan, Mahari commença à écrire et à publier de la poésie à l’âge de 14 ans.

Durant les premiers grands procès des ennemis de Staline en 1936, il fut jugé et reconnu coupable de « nationalisme », puis déporté dans des camps de travail où il resta pendant 17 ans, ne revenant en Arménie qu’après la mort de Staline.

Ses mémoires en forme de roman, Les Barbelés en fleurs, qui parurent la première fois en édition posthume en 1971 dans la revue NaYiri d’Andranik Zaroukian et furent traduits en français en 1990, décrivent la vie des exilés en Sibérie et constituent un précieux document historique par son témoignage de première main sur les événements, au plus fort des années de la culture du goulag.

Un très court extrait de Vergers en feu, dans la traduction de G. M. Goshgarian, figurait dans l’excellent travail critique de Marc Nichanian Les Ecrivains du désastre : la littérature arménienne au 20e siècle (édition anglaise – Komitas, 2002). Mais c’est la première fois que le roman de Mahari est rendu accessible dans sa totalité à un public de langue anglaise.

Vergers en feu (1966), livre écrit sur une durée de quarante ans et peut-être le seul ouvrage qui ait occupé l’esprit de Mahari durant toute sa carrière d’écrivain, est une satire de l’incompétence politique, des illusions du patriotisme et des notions romantiques d’héroïsme, durant la période de la révolution Jeunes-Turcs de 1908 et l’évacuation de Van. Utilisant une intrigue classique, inspirée de romans historiques et ethnographiques tels que Les 40 Jours de Musa Dagh de Franz Werfel, les personnages principaux de Mahari sont des parodies de héros conventionnels, qui s’expriment avec un langage puriste et emphatique, tout de surface.
« Cela allègerait mon fardeau, s’il n’y avait qu’un seul héros d’épopée », écrit Mahari dans un intermède au milieu de son roman, or c’est là précisément ce dont son livre fait la satire : l’héroïsation traditionnelle.
Ohannes Muradkhanian, le riche négociant aux préoccupations mesquines ; Mihran Manasserian, le mélancolique propriétaire du monastère de Khek, aux silences immaculés ; et les dirigeants politiques impuissants, Aram, Ishkhan et Vramia, tous héros de pacotille, qui vivent de rêves, de discours d’ivrognes et de chants patriotiques sur Van. Quoique leurs monologues intérieurs révèlent les doutes et les mensonges que répriment leur conscience :


« Alors des gens surgirent hors de l’empire, lancèrent un mouvement, excitèrent le peuple, créèrent des chants de liberté à la gloire des victimes, faisant l’éloge de leur combat. Et quels chants !… N’était-ce pas là de l’ironie envers cette révolution ? »

La guerre, qui aurait occupé d’une manière conventionnelle la scène centrale d’un roman épique, est ici reléguée, ne se faisant entendre que par de lointains coups de feu, tandis qu’Ohannes Muradkhanian se lance dans un discours ampoulé sur la patrie et « ces temps bien compliqués ».

Les chants usés jusqu’à la corde et les discours ronflants qui parsèment le roman sont juxtaposés au silence plein de dignité de personnages comme Satenik, l’épouse d’Ohannes, sa fille Lia et son fils Souren, les infirmières de la Croix Rouge et les jeunes, qui sont les vrais héros du roman.
Détachées de leurs maris et de leurs pères, ce sont elles, la nouvelle génération, qui confectionnent des balles, cousent des habits pour les soldats, transmettent les messages lors des bombardements et combattent dans les tranchées. Mais le roman de Mahari utilise ces héros, à la fois chantants et silencieux, d’une étrange manière : leur principal objectif est de reconstruire la ville de Van, son architecture, ses rues, ses tavernes, ses magasins, ses places, ses jardins, avec une grandeur épique et toute sa banalité sociale.
Ils incarnent un lieu qui n’existera bientôt plus, et les digressions de Mahari reconstruisent des moments individuels dans la vie de sa ville natale, rasée par les Turcs après la guerre. Les saveurs, les odeurs et les activités ordinaires de cette ville, jadis en paix, sont préservés ici pour la postérité.
Mais cet hommage n’est ni nostalgique, ni anecdotique. Pour Mahari, chaque objet, chaque personne et chaque événement appartiennent à un monde qu’il s’efforce de sauver d’une destruction imminente : les peupliers d’Aikesdan emportés par le vent, la majestueuse et mystérieuse Porte de Mher, les jardins suspendus entourant la citadelle, la couleur du lac de Van que reflète le regard de Lia, le duvet de coton blanc couvrant le visage des tisserandes assises devant leur métier, et le bruit des filatures.
Le lecteur s’immerge alors dans la vie de ces artisans qui étaient « la pulsation de la ville, ils travaillaient avec fierté et plaisir, contribuant à son bien-être et à son charme. Extérieurement calmes, mais intérieurement anxieux et prudents, ces gens obéissants pouvaient entendre le sinistre murmure de la grande Catastrophe dans le bruit et la tension de leur ouvrage… Quand ils réalisèrent que le danger était réel… Alors ces chevaliers industrieux du travail pacifique mirent de côté leurs outils, prirent les armes et se préparèrent à se défendre eux-mêmes héroïquement dans des combats féroces. »
S’inspirant de personnages et d’événements réels, Vergers en feu est un exposé de la vie des Arméniens, chargés du poids de leur histoire glorifiée, qui ne vise pas à révolutionner, mais à réévaluer leur passé et réinventer leur avenir. Ironique, subtil, visionnaire et lyrique, le roman de Mahari est un livre unique, par l’une des voix les plus reconnaissables et influentes de la littérature arménienne du 20e siècle.


______

Source : The Armenian Reporter, 19.01.2008
Traduction : Georges Festa - Tous droits réservés

Publié en 2008, après accord de l'éditeur