lundi 20 avril 2009

Hovannes Tlgouratzi - Krikoris d'Akhtamar

Saint Georges – Peintre anonyme du Syunik
Evangile, XIVe – XVe siècle
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Hovannes Tlgouratzi – Krikoris d’Akhtamar
Regards sur la poésie arménienne médiévale – II

par Eddie Arnavoudian

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I. Hovannes Tlgouratzi (vers 1360 – 1440) - Poète de l'amour fait de chair et de sang


Les poètes arméniens du Moyen Age n’ont guère été prolifiques ou, s’ils le furent, seules quelques œuvres ont apparemment survécu (« apparemment » semble plus approprié, car il reste à retrouver des milliers de manuscrits en vue de possibles découvertes poétiques.) De même que la petitesse de ce corpus poétique et certaines formes communes en partage – laïcisation prononcée du contenu, prédominance de l’hommage rendu à la nature et à l’amour, et cela dans des idiomes qui renvoient avec force et sont même définis, sous certains aspects, par des chants et une poésie populaire folklorique dont ils sont les héritiers communs -, tout cela semble effacer les différences entre ces poètes, sans naturellement amoindrir le plaisir de les lire.

Une lecture plus précise révèle cependant une singularité d’approches, d’appréciations et d’évaluations. Dans le cas d’Hovanness Tlgouratzi, une personnalité de chanteur et de compositeur, mais aussi de poète, se révèle, à la fois saisissante et exceptionnelle. Les commentateurs de l’époque soviétique ont noté cette composante distinctive de la poésie explicitement laïque de Tlgouratzi, lequel, contrairement à Gostantin Yerzngatzi, ne déploie aucune forme à caractère religieux ou allégorique pour exprimer son émerveillement face à la diversité et la beauté de la nature et de la forme humaine. Ce qui place peut-être Tlgouratzi au sommet de l’art, quel qu’en soit le registre. Mais par-delà ce mérite, reste à évoquer la dimension peut-être la plus séduisante, sinon scandaleuse pour son époque, de son art.


Tlgouratzi chante les éloges de la beauté de la nature et celle des hommes et des femmes dans une poésie stimulante, laquelle, grâce à son rythme dansant, n’est pas sans égaler la vitalité et l’enjouement de Gostantin Yerzngatzi. Mais, comme pour souligner la force des passions humaines, le magnétisme de la beauté physique, la force de l’amour, Tlgouratzi nous montre de poème en poème les hommes d’Eglise succomber aux plaisirs sensuels en dépit de leur dévotion religieuse. Frisant le blasphème, il évoque « le prêtre centenaire dont le visage jadis d’un blanc éclatant est maintenant aigri » et qui pourtant « s’arrache à sa robe pour la multitude et te veut devant sa croix ». Il affirme ainsi la force d’un amour vivant, terrestre, qui a le pouvoir d’emporter jusqu’aux bastions de ceux qui sont en quête de délices célestes et d’abattre toutes les murailles de l’esprit se prémunissant contre les tentations de la chair. « Celui ou celle, que l’amour visite, brûle d’une flamme plus vive que le feu. » En de tels moments, « nulle prière ne parvient à l’âme, nul désir en lui ou elle de lire les psaumes ou de prêcher. » C’est là où la poésie nous montre que même le cœur le plus sec, le plus endurci, peut être rendu à la vie grâce à l’amour. Dans cette poésie sourd aussi une critique implicite des serviteurs de Dieu, lesquels, bien que professant une foi dévote, ne répugnent pas à succomber aux plaisirs de la chair.


Commentant l’émergence d’une poésie arménienne laïque, les commentateurs de l’époque soviétique révèlent parfois un manque stupéfiant d’imagination. E. Bivasian, par ailleurs estimable et avisé compilateur et éditeur des œuvres de Tlgouratzi, en fournit un exemple évident. Bivazian prétend qu’il n’y a rien de sensuel ni de charnel dans la poésie amoureuse de Tlgouratzi. Or la simple lecture cursive d’une poésie où l’amoureux exhorte l’aimée à « consumer son cœur par son baiser » dément cette thèse. Partout ce ne sont qu’images, métaphores et descriptions de la beauté physique de la forme humaine, en particulier celle de la femme, dont le « corps est distraction », à la « bouche pulpeuse » et à la « poitrine ornée de blanches roses ». Croyance en l’expression du plaisir ressenti dans l’étreinte humaine, liée au jardin d’immortalité, dans la beauté qui s’ouvre elle-même tel un riche jardin de plantes et de fleurs. Les poèmes de Tlgouratzi chantent aussi cette capacité de l’amour à rajeunir même les anciens, le faisant dans des termes d’une inoubliable sensualité. « Quiconque étreint ta taille ferme, restera plus vert que le plus vert des arbres. »


Ajoutons que Tlgouratzi est aussi singulier sous un autre aspect. Il écrivit deux poèmes épiques dédiés au prince arménien Libarid de Cilicie et à Narek, lesquels, ainsi que sa poésie amoureuse et sa poésie plus morale, ajoutent à la valeur de son héritage.



II. Krikoris d’Akhtamar (1484 – 1544)



Bien que cela ne soit pas nécessaire, il n’est pas inutile de souligner les affinités existant entre Krikoris d’Akhtamar et le grand poète métaphysique anglais John Donne. Tous d’eux ecclésiastiques, Krikoris était lui-même archevêque (catholicos) et descendait en droite ligne de la noble et ancienne famille arménienne des Artsrouni. Comme John Donne, Krikoris était aussi poète, doué d’un sens admirable et étonnant de l’allégorie, lui-même placé au service d’un éloge de la nature et de l’amour, tout en conseillant moralement ses lecteurs. Krikoris fut en outre un copiste et un miniaturiste réputé. Mais son époque troublée ne lui accordant ni stabilité ni repos, il fut contraint d’écrire et de peindre parmi les étapes sans nombre d’une existence sans cesse en mouvement.


Krikoris nous frappe comme le plus accompli des poètes arméniens du Moyen Age, au moins d’un certain côté. Il capte la sensibilité, l’émotion personnelle, le plaisir, le désespoir, le désir et l’attente, d’une manière singulièrement différente de ses prédécesseurs. Avant lui, nous observons l’épanouissement du monde de la nature, des passions humaines et d’une expérience laïque et nationale au sein de la poésie médiévale. Mais nul ne le fait avec l’originalité si personnelle et imaginative que déploie Krikoris, une originalité qui crée une vision tout à fait personnelle, élaborant un monde et une existence sous un angle qui n’appartient qu’à lui, et cela à l’aide d’images et de métaphores, de descriptions et d’un discours qui opèrent une magie poétique.


L’aimée de Krikoris, qui « marche et se meut d’un pas ferme, crée un jardin partout où elle s’arrête ». Le regard de l’amant semble s’y fondre… A sa manière, Akhtamartzi narre comment « quiconque te regarde, quiconque ton regard saisit au premier coup d’œil devient comme de la cire, qu’il ou elle soit fait d’acier ou de pierre ». Lorsque l’aimée est au loin ou que son amour n’est pas payé de retour, alors même « la lumière du soleil semble n’être que ténèbres » et ne peut réchauffer la froidure de son cœur. Il est réduit à l’état d’un « hibou parmi des ruines ». Mais, empli d’espoir, le poète est « enivré de soleil le jour et de mes rêves la nuit ».

Simplicité et clarté caractérisent la langue de Krikoris, cette accumulation d’images dont la fraîcheur empreint sa poésie. La simplicité du contexte et du sens permet aux fleurs et aux oiseaux, aux arbres et aux collines, au fruit et à la racine de briller de toute leur vitalité. Dans les relations et les dialogues qu’il pressent entre le rossignol et la rose, il reproduit les passions, les besoins et les nostalgies humaines, tout autant que l’amour humain, qu’il soit partagé ou non. Ces poèmes déploient un développement dramatique lors d’un périple inquiet, tandis que l’amoureux est en quête de son aimée. Ils illustrent d’images frappantes la peur que l’aimée ait été victime d’un désastre et d’images de dévastation sa colère afin de punir ceux qui cherchent à nier l’union des deux amants.

Nazim Hikmet a écrit qu’il souhaitait que sa poésie exprimât l’existence et l’expérience de gens de tous âges, jeunes ou vieux. Même si telle n’est pas son intention, la poésie de Krikoris se révèle sans doute aucun de cet ordre. Mayis Avtalbekian, qui rassembla et publia les œuvres d’Akhtamartzi, note la perfection de ses vers allégoriques qui combinent avec bonheur en un tout organique l’ode à la nature, l’appel à l’être aimé et les louanges à son seigneur. Dans son abstraction parfaite, sa poésie peut être lue par l’amoureux transi, le patriote en lutte, l’émigré brisé ou le pieux fidèle qui supplie Dieu, tout cela sans la moindre incongruité ni discordance.

En général, les poètes médiévaux se répandent en avertissements quant au châtiment divin pour ceux qui succombent aux plaisirs de la nature et de la chair. Chez certains, cela n’est qu’une simple génuflexion due à l’esprit religieux de l’époque, visant peut-être à éviter de s’attirer une condamnation officielle ; chez d’autres, l’on peut y voir une mise en question de la vision de l’Eglise, qui dans leur poésie apparaît sombre et sinistre, comparée aux tableaux des plaisirs de la vie. Chez Krikor d’Akhtamar, note Avtalbekian, la référence au châtiment divin devient une contemplation de la tragédie existentielle, de la finitude de l’existence et du caractère transitoire des plaisirs de l’amour et de la nature. Ce qui n’est pas sans rappeler Pouchkine ou Toumanian, nous conseillant de jouir pleinement de cette vie terrestre.


[Cet essai fait suite à une première étude portant sur Frik et Gostantin Yerzngatsi, dont nous avons publié la traduction sur notre blog (15.03.09).]


Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20090323.html


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la chronique de littérature arménienne de Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).


Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés