mercredi 15 avril 2009

Kemal Yalcin


You Rejoice My Heart
de Kemal Yalcin
Traduction anglaise par Paul Bessemer
Tekeyan Cultural Association – Gomidas Institute, 2007. 383 p.

par Eddie Arnavoudian

http://www.groong.com/




You Rejoice My Heart [Tu réjouis mon cœur] du poète et romancier turc Kemal Yalcin est le récit marquant de son voyage parmi les Arméniens cachés de Turquie. Mais pour l’apprécier véritablement, il faut tout d’abord le lire sans se référer aux conflits, aux débats et aux polémiques actuelles qui entravent les relations arméno-turques. Rappelant et notant l’expérience des Arméniens qui survécurent au génocide de 1915, mais qui continuèrent à vivre en Turquie en tant qu’Arméniens cachés, You Rejoice My Heart est un récit sur l’esprit humain et le triomphe de la vision d’une humanité commune. Sa pertinence est formidable pour tous ceux qui vivent dans des Etats meurtris par l’oppression nationale, les querelles ethniques et le sectarisme religieux.


Combinant les formes du roman, des mémoires, de l’autobiographie et de l’histoire politique, mêlés à une prose palpitante de poésie, You Rejoice My Heart rassemble des hommes et des femmes dont les existences ont été modelées par crainte de représailles de la part d’un Etat qui cultive la haine envers chaque Arménien. Il mesure de manière poignante le prix émotionnel et psychologique que représente le fait d’avoir à masquer son identité nationale, ôter de sa mémoire des catastrophes historiques vécues comme des tragédies personnelles, devoir prier dans l’obscurité en pleine nuit, devoir parler sa propre langue à huis clos ou pas du tout. Mais, plus important, il raconte la noblesse d’esprit à toute épreuve de ceux qui ont vu tout un aspect de leur être véritable enseveli dans un silence obscur et débilitant.


Les récits que donne Kemal Yalcin de ses rencontres avec ces Arméniens et ces Turcs qui l’aidèrent à les réaliser témoignent de la réalité d’une humanité commune, mais qui ne méprise pas la nationalité. Tous éprouvent une même primauté de l’amour envers une terre, à la fois fondation et source de vie pour tous ceux qui la cultivent. Ils parlent d’amour et de rire, de tristesse et de chagrin de façon intelligible et que chacun peut partager, même si tout cela renvoit à une musique, une poésie et des chants de traditions culturelles et de langues nationales différentes. Ils racontent la possibilité d’une fierté nationale qui ne soit pas sectaire, d’une identité nationale qui ne soit pas un slogan à des fins démagogiques, d’une tradition culturelle qui ne soit pas un programme politique visant à une épuration ethnique, mais qui sont toutes les expressions des couleurs diverses d’une humanité commune. Ces récits sont ceux du triomphe sur les haines nationalistes, ethniques et religieuses. De toutes parts émergent ces vérités, nées non d’une théorie aride ou d’un commentaire didactique d’auteur, mais d’une confession autobiographique vécue, artistiquement saisie.


I.

En 1992, avec d’autres enseignants turcs en Allemagne, Kemal Yalcin suivit un cours enseigné par Mélinée, une citoyenne arménienne de Turquie. Kemal fut enchanté par son charme et sa beauté. Notant que Mélinée « nous exposait des exemples de poésie… et… de paraboles allemandes, turques, françaises et même chinoises », il lui demande : « Mais pourquoi ne nous donnez-vous jamais des exemples de paraboles arméniennes, de contes folkloriques arméniens, de poèmes arméniens ? »

La réponse de Mélinée décida Kemal à faire ce périple :

« J’ai attendu six ans cette question… J’ai enseigné à plus de cent cinquante enseignants. Pas un seul n’est venu me dire : « Mélinée, vous êtes Arménienne. Vous avez vos propres paraboles, des contes populaires et des poèmes dans votre propre langue. »… Comment pouvais-je en raconter… lorsqu’au début du cours, quelqu’un… se plaignit auprès de moi… disant « Comment une Arménienne peut-elle enseigner le turc à des enseignants turcs ? »

Sa douleur est née du silence, du déni et de l’hostilité à l’égard de son sentiment national et de son identité nationale, lesquels ne sont pas pour elle de l’arrogance nationaliste, mais font partie de son être véritable, une somme de mémoires, une collection d’histoires, de chants, de poésie et de musique qui ont formé sa façon d’être et l’ont aidée à comprendre sa vie de tous les jours. Ignorer ou mépriser son identité nationale revient à ignorer et mépriser son humanité. Une part d’elle demeure invisible, comme ensevelie dans un silence obscur et débilitant.


Bouleversé du fait qu’il « puisse avoir un regard sur la langue maternelle de ma professeur arménienne venue d’Istanbul », même s’il défend « le droit de chacun dans le monde d’apprendre sa langue maternelle », Kemal voyage à travers la Turquie et découvre des hommes et des femmes admirables, Arméniens et Turcs – des gens tels que Ohan Ozan, Babu Yusuf, Vahram Karabents, Zakarya, Jale, Safiye et d’autres. Comme s’il compensait le silence qu’ils ont enduré, il amplifie leurs mémoires en notant qu'elles peuvent réduire quelqu’un aux larmes et en nous montrant une humanité qui résiste en dépit de tous les abus, les humiliations et les avilissements qui sont les débris empoisonnés de projets nationaux chauvinistes.


La mère de Safiye, une Arménienne d’Amasya, survécut aux « déportations » de 1915. Mais elle continue, ainsi que sa famille, d’en être la victime. Si sa religion, ses chants et sa tradition arménienne composaient la terre qui nourrissait son esprit, tout cela lui est maintenant arraché. Elle vit parmi des Turcs qui ne sont pas inamicaux. Mais elle ne peut vivre telle qu’elle est. Elle ne peut vivre en tant qu’Arménienne. Elle doit agir comme si le génocide n’avait jamais eu lieu. Elle a en elle des souvenirs, des récits terribles qu’elle ne peut toujours pas raconter. « Jusqu’à aujourd’hui, dit-elle, je n’ai jamais parlé à qui que ce soit de cette période terrible, de cette catastrophe… comment ma mère fut abandonnée toute seule, sans personne au monde. » (p. 58) Répondant aux questions de Kemal, Ohan Ozant précise : « Tu aurais dû venir ici il y a dix ou quinze ans ! Ils étaient nombreux (les Arméniens cachés). Mais depuis, pas un seul Turc ne vient frapper à ma porte. Tu es le premier. Mais tu viens tard. Tout le monde est mort maintenant. » (p. 106)

Entourés par le silence, sinon pire, les survivants tels que la mère de Safiye n’ont pas l’espoir d’apaiser leurs souffrances émotionnelles. Safiye se souvient que « ceux (de sa famille maternelle) qui furent envoyés au loin ne sont jamais revenus, tu ne pouvais pas demander ce qui leur était arrivé et on n’a jamais trouvé quoi que ce soit. » Sa mère « n’apprit rien d’autre sur son père et sa mère » (p. 59). Apreté d’une douleur toujours présente que ressent aussi Vahram Karabent, qui n’avait que 10 ans lors du génocide :

« Quel temps faisait-il le jour où ils emmenèrent mon père, mon grand-père et mes oncles ? Quelle saison était-ce ? Je n’arrive pas à me souvenir. Mais je vois toujours clairement dans mon esprit comme si c’était hier, de quelle manière ils ont arraché mon père des bras de ma mère. Je vois encore cela dans mes rêves. J’ai plus de quatre-vingt-dix ans maintenant, mais ces journées hantent toujours mes rêves. » (p. 118)


A Dyarbekir, des « crypto-Arméniens » ont survécu en se convertissant publiquement à l’islam. Toutefois, ils redoutent l’imminence de la violence et des brutalités, si jamais leur identité arménienne refaisait surface. Ce qui altère tout leur existence. « Nous sommes totalement seuls ! lui confie Haci Ibrahim. Nous vivons constamment dans la peur, mais personne ne dit rien… Durant ma jeunesse j’ai enduré la douleur de cette humiliation, tout ça. J’aurais voulu disparaître chaque fois que je vivais ces injustices et ces humiliations… Toute cette peur m’a rendu renfermée et introvertie. J’ai développé une peur des conflits et je fuis les échauffourées chaque fois que les gens en viennent aux coups. » (p. 305)


Dans ces récits autobiographiques, Kemal Yalcin préserve aussi des sources de première main, précieuses pour une histoire des relations arméno-turques au 20ème siècle. Des questions de détail, outre leur témoignage, s’accordent avec les études les plus rigoureuses sur le génocide de 1915. Attestant en outre que pour ceux qui échappèrent à la mort, pour beaucoup grâce à l’aide de voisins turcs et kurdes, la Turquie républicaine de l’après 1923, dont les Arméniens étaient censés être les citoyens, se révéla une autre sorte de cauchemar. Les terres appartenant aux Arméniens ne furent pas restituées, occupées au contraire par des réfugiés turcs venus de Grèce. Il est intéressant de noter que la part du lion ne revint pas aux Turcs ordinaires, mais à l’élite. Les lois limitèrent l’usage en public de l’arménien et renforcèrent la turcisation des noms arméniens. L’histoire arménienne fut bannie des programmes scolaires et les Arméniens se virent interdire tout poste dans l’enseignement supérieur ou la fonction publique.


D’un point de vue psychanalytique, l’on pourrait dire que l’animosité inflexible de l’élite turque pour tout ce qui est arménien suggère un terrible complexe de culpabilité, une crainte des conséquences de ses crimes contre l’humanité ainsi exposés.


II.

D’une manière plus convaincante que n’importe quel ouvrage de théorie politique, You Rejoice My Heart de Kemal Yalcin montre que l’existence même, l’expérience vécue, étaie la possibilité d’un humanisme universel par delà la nationalité, la race ou la religion. En dépit de leurs existences mutilées et contrariées, les hommes et les femmes qu’il rencontre continuent à transformer leur souffrance et leur douleur en espoir. Ils continuent à rêver d’un monde dans lequel toutes les nationalités et les religions puissent coexister.

Luttant contre l’hostilité de sa famille arménienne, Safiye a surmonté tous les obstacles pour épouser l’homme turc qu’elle aimait. Jale, communiste turque, évoque son amour pour Zakarya, Arménien de gauche, et comment ils ont défié de soi-disant « camarades » ulcérés de voir une Turque épouser un Arménien. « Quelle sorte de mouvement de gauche est-ce – s’exclame-t-elle – qui chante et crie que tous les êtres humains sont égaux ? », eux qui m’avertissaient : « Zakarya est un Arménien. Tu ne peux l’épouser. » La solidarité humaine à travers les frontières nationales demeure un rêve, même pour ceux dont l’expérience de l’oppression nationale est la plus amère. Krikor Ceyhan, obligé d’adopter un nom turc à l’âge de huit ans et qui ressent toute « la mesure de ces douleurs immenses du passé, gravées dans sa chair et ses os », continue à dire qu’il « n’aime pas untel juste parce qu’il ou elle est Arménienne, mais parce qu’il est bon et intelligent.. Dans ce monde il y a des chiens apprivoisés et des chiens sauvages. Tels sont les Kurdes, les Turcs, les Arméniens et les Grecs. »

De gauche, Zakarya s’indigne du fait qu’il « est officiellement interdit aux enfants arméniens d’apprendre leur propre histoire » et que sa carte d’identité ne mentionne pas sa nationalité. Il continue néanmoins de rêver à

« un monde, un pays dans lequel je puisse vivre librement et en tant qu’être humain… Ces idées de liberté, de fraternité et d’égalité, qui ont fait ce que je suis. » (p. 220)


Sultan Bakircigil, contraint de vivre en musulman, qualifié de « fourmi infidèle » et ressentant cette « amertume d’avoir à cacher ses propres origines », ne

« … critique pas tous les Kurdes et les Turcs pour ce qui est arrivé. Mon chagrin, ma douleur va à ceux qui ont planifié ce désastre… Je n’éprouve aucune inimitié, que ce soit envers les Turcs ou les Kurdes… Je désire juste trouver la paix de l’âme ! Je ne veux pas être humiliée par des gens qui me traitent de « convertie » ou d’ « infidèle » ; je ne veux pas devoir agir en tant que musulman alors que je ne crois pas dans l’islam. Je ne veux pas devoir cacher le fait que je suis Arménien, ni en Allemagne ni à Adryaman. Je veux être considéré pour ce que je suis, et je veux être tel que je suis. » (p. 341)


Une même humanité lui fait écho, lorsque Kemal libère les souvenirs des Turcs ordinaires. Au début de son périple, dans le cadre de sa propre famille qui se montre circonspecte, sa mère soutient son entreprise en soulignant : « Les Arméniens ne sont-ils pas aux aussi des serviteurs de Dieu ? » Baba Yusuf, d’Asake, est révolté par le silence entourant les mauvais traitements infligés aux Arméniens, il raconte les sinistres camps de travail réservés aux Arméniens et aux autres chrétiens qui n’ont pu payer les impôts conçus afin de les éliminer de la scène économique :

« Quelle honte, ce qui est arrivé à ces hommes ! Chacun sait ce qui leur fut réservé… Mais, par peur, ils ne desserreront pas les lèvres. Nous avons tous été silencieux, nous n’avons pas dit un mot… Combien de temps encore allons-nous rester silencieux… Si tu veux savoir, demande ! Branche ton magnétophone, prends-moi en photo. Ecris même mon nom… Que toute la nation sache ! » (p. 86)


Grâce à Kemal Yalcin, la nation et le monde vont savoir ! Contrairement à la haine généralisée des élites turques contre les Arméniens, leur négationnisme, les mauvais traitements qu’ils infligent aux Arméniens et leur identité nationale, il donne à voir des hommes et des femmes turques ordinaires. Il nous montre aussi que le déni et la destruction de l’histoire et de la réalité arménienne par l’élite turque, ses abus et humiliations à l’encontre du peuple arménien, constituent aussi un déni et un abus à l’encontre de l’histoire et de la culture turque, auxquelles les Arméniens ont apporté une contribution inestimable.

You Rejoice My Heart s’adresse à tous les êtres humains, rappelant avec force que tous les hommes et les femmes de toutes nationalités, origines ethniques et religions, appartiennent à une même race humaine.

Pourtant, même si l’oeuvre nourrit un espoir dans l’avenir, nous ne pouvons échapper, il est impossible d’échapper, à la dimension profondément tragique, douloureusement triste, de You Rejoice My Heart. Car c’est aussi le récit de l’étape finale de l’élimination des Arméniens hors de leurs terres ancestrales. Comme le note Ara Sarafian, You Rejoice My Heart montre dans quelle mesure « le chauvinisme turc a défini ce qu’est être Arménien et chrétien en Turquie » et le fait que le chauvinisme turc a pratiquement « mis fin aux Arméniens dans la Turquie moderne, dans notre vie ».

Saluons ainsi Kemal Yalcin qui, recueillant la douleur et l’espoir des Arméniens cachés, proteste vivement contre le prix qu’ils ont eu à payer et qu’ils paient toujours pour que triomphe le chauvinisme nationaliste turc. Son livre aidera peut-être aux efforts visant à mettre un terme à ce processus.

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Pour commander des exemplaires, contacter l’Institut Komitas : http://www.gomidas.org/

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne, et anime la chronique littéraire arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch à Paris, Nairi à Beyrouth et Open Letter à Los Angeles.


Article original : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20080310.html


Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés


Sur le film d'Armen Aroyan Ces Arméniens qui n'ont pas perdu leur foi
cf. l'entretien avec le réalisateur, Kemal Yalcin et Apel Margossian
réalisé le 28.04.2008 sur Radio Arménie FM (Lyon - Vienne)