lundi 6 avril 2009

Kutlug Ataman - Interview 2

© Ian Lindsay – Vancouver Sun


Entretien avec Kutlug Ataman

par Leah Sandals

(The National Post, 29.02.2008)


Kutlug Ataman ne cesse de faire sensation à travers le monde avec ses installations vidéo et filmiques, de son Istanbul natale à la foire internationale de l’art mondial de Venise. Une exposition de ses œuvres à la Galerie d’Art de Vancouver nous a donné l’opportunité d’avoir un entretien.


Nous avons plusieurs façons de nous identifier, du politique (libéral ou conservateur ?) au générationnel (Lindsay Lohan ou Marylin Monroe ?). L’artiste turc Kutlug Ataman élabore une œuvre saluée unanimement en enquêtant sur les manières dont nous construisons ces identités. Aujourd’hui, à travers deux œuvres majeures jouées à Vancouver – l’une, Küba, sur un no man’s land d’Istanbul, et l’autre Paradis, sur la Californie du Sud -, Ataman précise à Leah Sandals quels qualificatifs il s’applique à lui-même, sinon aux autres.


- Leah Sandals : Tous tes films sont centrés sur la parole des gens, sans autre action. Pourquoi ?
- Kutlug Ataman :
En parlant, les gens construisent leurs identités. Dès le début de ma carrière artistique, il y a dix ans, cette composante demeure essentielle : s’intéresser à la manière dont les gens se construisent, comment ils utilisent leurs récits pour créer leur propre personnage face à la caméra.

- Leah Sandals : Les deux groupes dans ces œuvres – l’un, pauvre, en Turquie et l’autre, privilégié, en Californie – semblent très différents. Quel est leur point commun qui t’a attiré ?
- Kutlug Ataman : En fait, ce sont deux communautés, deux groupes de gens, plutôt que des individus. Avec Küba j’ai vu un groupe de gens s’organisant eux-mêmes, même s’ils le font inconsciemment, autour de cette mythologie consistant à appartenir à une petite banlieue de bidonvilles. Je me suis intéressé à son fonctionnement : agissent-ils ensemble, font-ils un manifeste et un projet pour construire leurs récits en rapport ? Ou cela passe-t-il par d’autres moyens ? Ensuite, j’ai pensé que je devais aller vers une autre communauté qui maîtrise véritablement son discours, qui représente une mythologie pour le monde entier, et enquêter aussi sur ses structures communautaires. En Californie du Sud, les gens sont beaucoup plus loquaces, éduqués et créatifs qu’à Küba. Et pourtant le mécanisme communautaire qui recrée les mythologies est exactement le même. Ces deux communautés s’organisent autour d’une mythologie commune, que ce soit le fait d’être pauvre et victime à Küba ou créatif et envié en Californie.

- Leah Sandals : Les gens que tu as interviewés en Californie vont des clowns aux vendeurs de lingerie. Comment rencontres-tu tes personnages ?
- Kutlug Ataman :
En fait, c’était plus dur de rencontrer des gens à Küba, car Küba est un quartier de squatters menacé d’éradication. Ils ne veulent pas paraître en public. Il a fallu un an pour traverser le quartier et frapper aux portes sans caméra. Tandis qu’en Californie les gens sont heureux d’être face à la caméra, principalement parce qu’ils ont l’impression que cela va favoriser leurs affaires. D’habitude je me présentais grâce à des amis, et chaque personne me conduisait à une autre. Mais un jour, je roulais sur l’autoroute et j’ai vu un clown conduire une voiture avec un manège construit au-dessus. Je l’ai dépassé et j’ai pris le numéro de téléphone sur la remorque. Il s’avère que c’est le clown le plus âgé en activité au monde.

- Leah Sandals : Tu as étudié le cinéma il y a quelques années à l’université de Californie de Los Angeles. Pour toi aussi, la Californie c’est un paradis ?
- Kutlug Ataman :
J’aime la Californie et j’aime certaines de ses inventions. Mais pourrais-je y vivre maintenant ? Non. Ça m’intéresse plus de vivre en Turquie car ce pays est encore en train de naître. Si je peux ajouter mon grain de sel, contribuer à ce développement, c’est cela qui m’intéresse en cette période de ma vie. La Californie est déjà prête, déjà constituée, et en ce moment ce n’est pas mon idée du paradis. J’aime la réalité !

- Leah Sandals : Pourquoi présentes-tu ces films sur plusieurs écrans séparés, au lieu d’un seul ?
- Kutlug Ataman :
Un film conventionnel demande un public captif. Pas ces films. Tu ne prends ici que ce qu’il te plaît, c’est plus proche de la vie réelle. Par exemple, tu vois un accident dans la rue ; tu jettes un coup d’œil et puis tu t’en vas. Deux autres personnes vont peut-être rester plus longtemps. Tu te représentes tout le temps ta manière d’appréhender le monde. Et dans ces installations c’est la même chose. Je pense que l’expérience est plus importante que de s’asseoir et écouter une vérité prévisible, du genre dîners préparés devant la télévision.

- Leah Sandals : Mais j’ai lu que tu travailles toujours à des films.
- Kutlug Ataman :
Oui, c’est mon travail. J’ai toujours été fasciné par l’écriture filmique, construire des illusions et des histoires. Réaliser des films me conduit à des parallèles entre un scénario et la vie, entre un personnage et une personne réelle, et à voir que nous sommes tous en tant qu’individus les héros de nos propres films que nous écrivons et créons au fil du temps.

- Leah Sandals : Vancouver – « la terre de lotus » - est la Californie du Canada. Y vois-tu une sorte de paradis ?
- Kutlug Ataman :
Non. Il fait froid et ce n’est pas vraiment mon idéal. Mais c’est une région du monde que j’aime revoir pour sa beauté naturelle. La dernière fois que je suis venu ici, je suis allé dans l’Alberta, à travers les montagnes. Et on y mange bien !


Site de Leah Sandals :
http://neditpasmoncoeur.blogspot.com/2008/04/interview-kutlug-ataman.html


Traduction : Georges Festa – 04.2008 - Tous droits réservés