lundi 6 avril 2009

Kutlug Ataman - Interview

© Art Dubai Journal


Entretien avec Kutlug Ataman,
lauréat du Prix Abraaj Capital 2008


par Reem Fekri
(Art Dubaï Journal, janvier 2009)




- Reem Fekri : Tu as été arrêté et tu as reçu des menaces de mort. Et pourtant, malgré cela, tu parviens à réaliser une incroyable carrière artistique, comme être sélectionné pour le prestigieux Turner Prize à Londres en 2004 et lauréat du Carnegie Award aux États-Unis la même année. Te voici maintenant lauréat du prix le plus généreux et prestigieux qui soit au monde. Quelle impression cela fait d’avoir réalisé autant de choses grâce à ton travail et en surmontant les obstacles à ta manière ?
- Kutlug Ataman : Les obstacles m’inspirent. Ma pratique artistique a toujours constitué une part importante dans ma vie. Je ne peux renoncer à ce que je suis, même si je le voulais. Nous opposer des obstacles est inutile et contre-productif, ce n’est pas seulement un abus de pouvoir. Aujourd’hui, seules des sociétés archaïques, des bureaucrates et des politiciens ignorants recourent à des méthodes aussi honteuses. D’autre part, ceux qui résistent à de tels obstacles ne sont pas nécessairement des héros. Comme je le disais, on ne peut rien contre son identité et sa conscience, même si on le voulait. Ce n’est pas à un individu de renoncer à sa façon de penser. Voilà pourquoi je pense, et ce n’est qu’une hypothèse, que les événements malheureux que j’ai dû traverser dans le passé, un passé bien lointain maintenant, ne pouvaient m’empêcher d’être qui je suis aujourd’hui et ont dû m’inspirer en bien des aspects. Malheureusement, la Turquie n’est pas encore arrivée à maturation, même s’il demeure un grand et véritable espoir. Pour la première fois, on fait des progrès pour poursuivre d’anciens généraux accusés d’avoir collaboré avec la mafia turque et d’avoir conspiré contre l’État et l’opinion, sous prétexte de patriotisme. Un État secret à l’intérieur de l’État a été découvert et il semble qu’il y ait une réelle volonté de le mettre au jour. J’espère que cela ne restera pas sans suite. En outre, des voix s’élèvent pour traduire en justice les responsables de coups d’État militaires, qui restent exempts de toute enquête criminelle. J’ai l’espoir que tôt ou tard la justice turque les condamnera, comme ils le sont déjà dans la conscience d’une grande partie de l’opinion.

- Reem Fekri : Ta pratique est un mélange de documentaire et de fiction, alors que les personnages de ton film sont largement marginalisés et dénués de pouvoir. Penses-tu qu’un genre classique et traditionnel restreigne ou limite ta pratique ?
- Kutlug Ataman : Ce qui a fait que je me suis senti chez moi dans le monde de l’art, c’est que, il y a dix ans de cela au moins, j’ai ressenti que c’était un monde de liberté et de recherche authentique. Le monde de l’art était moins commercial, lorsque j’ai débuté. Il y avait encore beaucoup de place pour la créativité qui est la mienne. Mais cet espace s’est ensuite rétréci avec le consumérisme grandissant et la banalisation générale qui l’a accompagné. L’arrogance de l’argent est devenue si terrible qu’assumer des positions anti-intellectuelles est devenu une posture convenue. Je n’oublierai jamais ce marchand d’art me conseillant, il y a quelques années, d’essayer de faire un art plus séducteur, autrement dit des objets davantage basés sur du kitsch beau et cher. A bien des égards, quand tu y penses, la demande et les pressions économiques ont un effet sur la forme. Les formats classiques et traditionnels sont inséparables de cette sorte de consumérisme anti-intellectuel à courte vue. Cela ne permet pas l’expérimentation, la créativité et la liberté. Ce consumérisme basé sur des objets, c’est de l’art travesti. C’était une période pénible dans le monde de l’art, et un véritable test pour les marchands, les conservateurs, comme pour les musées et les artistes. A mon avis, ce climat a été véritablement une limite et un test pour les véritables artistes. Aujourd’hui, le climat économique change à nouveau rapidement. J’ignore quel type d’effet cela aura exactement sur le monde de l’art en général. Il se peut que cette période prenne fin ou que les objets d’art soient perçus comme un outil d’investissement plus sûr. Je ne sais pas. D’un autre côté, j’espère que l’effet corrupteur de cette frénésie de consommation cédera la place à un retour aux fondamentaux. Dommage que tout cet argent ait été gaspillé pour du kitsch. Cet argent qui a été jeté par les fenêtres.

- Reem Fekri : Vois-tu les personnages dans ton travail comme un prolongement de toi-même ?
- Kutlug Ataman : Oui, tout à fait. Je crois que c’est la seule façon pour moi d’avoir une réelle empathie pour eux. Je sais que cela est contre la véritable nature du mot empathie. Mais j’ai davantage confiance, lorsque je travaille avec des gens dont je ressens qu’ils partagent les mêmes expériences, obsessions, traits de personnalité, inquiétudes, etc. Pour moi, c’est essentiel, avant de pouvoir sélectionner un personnage. C’est pourquoi je me reconnais toujours dans mes œuvres, à travers mes personnages.

- Reem Fekri : The Economist t’a qualifié de Pedro Almodovar du monde de l’art. Comment as-tu réagi ?
- Kutlug Ataman : D’un côté, je suis très honoré d’être comparé à l’un des réalisateurs actuels, parmi les plus grands et doués au monde, de la part d’un magazine que j’aime lire. D’un autre côté, ce genre d’observations m’inquiètent. Tu t’es déjà demandé pourquoi quelqu’un qui n’est pas occidental d’origine et qui a réalisé quelque chose ne peut être évalué que par comparaison avec un référent occidental déjà existant, fût-ce avec de bonnes intentions ? Cette observation est injuste pour Pedro Almodovar, et aussi pour moi. Même si Almodovar est l’un de mes réalisateurs préférés, je ne m’appelle pas Pedro. Au fait, je lis toujours The Economist.
Mais, plus inquiétant, je trouve ce genre d’éloge trop restrictif. J’ai récemment conçu un travail intitulé Délice Turc, dans lequel j’ai réalisé un accoutrement de danseuse orientale et essayé de danser une danse que je n’avais jamais apprise. Une action en soi non comique, mais tragi-comique. Ou plutôt une claque au visage de ceux qui adoptent de telles postures européocentriques faciles. Il s’agit de l’autoportrait d’un artiste, moi-même, qui doit répondre aux forces du marché actuel et qui ne peut trouver de légitimité qu’en se modifiant par rapport aux attentes du marché, à l’exotisme, la « séduction » et autres marques de fabrique et stéréotypes. Lorsque je montre ce travail dans un milieu non occidental, sa signification tranche sur tout le reste, immédiatement. Il est compris et profondément ressenti. Et lorsque je le montre à l’Ouest, les gens n’ont qu’un seul paramètre : amusant ou non ! Il ne peut avoir d’autre sens ! Et ces gens sont censés être d’honorables conservateurs, écrivains et critiques ! Pour moi c’est plus triste encore que d’avoir à « séduire » vêtu en danseuse orientale et essayer de danser sur des talons aiguilles. Voilà pourquoi ce n’es pas une danse, mais une gifle. Comme pour dire : « Réveille-toi ! Quelle putain de baffe ! »

- Reem Fekri : En quoi le style narratif de la littérature turque influence-t-il ou a-t-il un impact sur ton œuvre ?
- Kutlug Ataman : J’aime les cercles, j’ai toujours été attiré par les structures circulaires qui réunissent les contraires, où les oppositions ne font qu’un. Pour moi, un cercle fermé est un concept idéal.

- Reem Fekri : Qu’est-ce qui t’influence le plus ?
- Kutlug Ataman : Ce qui m’influence, c’est ce qu’il est convenu d’appeler les gens ordinaires et leurs vies ordinaires.

- Reem Fekri : De quelle manière les ambiances de changement social et politique affectent-elles ta pratique artistique ?
- Kutlug Ataman : En tant que citoyen, je suis influencé en premier lieu par ces changements et je suis sûr qu’ils auront un effet sur la manière avec laquelle je réagis au monde et à ma pratique.

- Reem Fekri : Quel type de réaction attends-tu de ton projet à Art Dubaï ?
- Kutlug Ataman : Rien d’autre que ce que j’ai toujours souhaité, à savoir une réaction intellectuelle avec une dose saine et équilibrée de critique et d’éloge.

- Reem Fekri : Quel conseil donnerais-tu à de futurs vidéastes et documentaristes ?
- Kutlug Ataman : J’aimerais pouvoir le faire, mais non. Si j’avais quelque conseil à donner, c’est à moi tout d’abord que je le donnerais. Les gens croient que parce que je réalise des choses, je dois savoir quelque chose, mais non. Je suis mes instincts naturels et je n’ai pas de formules toutes faites.


Source : http://www.artdubai.ae/journal/2009/january/kutlug_ataman.html
Traduction : Georges Festa – 04.2009 – Tous droits réservés