mercredi 1 avril 2009

La Nuit fatale - La Prison d'Ayash


The Fatal Night [La Nuit fatale] et Ayashi Pandç [La Prison d’Ayash]

par Sarkis Y. Karayan
(Massis Weekly, 15 et 22.12.2007)



The Fatal Night : An Eyewitness account of the Extermination of Armenian intellectuals in 1915 [La Nuit Fatale : récit d’un témoin oculaire de l’extermination des intellectuels arméniens en 1915], de Mikayel Shamtanchian (1874-1926). Traduit de l’arménien par Ishkhan Jinbashian. Studio City (Californie) : éditions H. et K. Manjikian – coll. Bibliothèque du génocide, 2007, n° 2, 67 p.

Ayashi Pandç [La Prison d’Ayash], du Dr Avedis Nakashian. Publié à Alep, années 1930. Réédité en 1969 à Beyrouth par Donigian Press sous le titre Yegherni hedkerov : Hay mdavoragannerou tserpagalutiunç yev Ayashi pandç [Sur les traces du génocide : l’arrestation des intellectuels arméniens et la prison d’Ayash]. Un résumé en anglais de l’ouvrage figure dans le livre autobiographique du Dr Nakashian : A Man Who found a Country [L’Homme qui trouva un pays] (New York : Thomas Crowell Co., 1940, pp. 204-222).


Certains livres sont morts-nés. Quelques-uns durent quelques années, une génération tout au plus. Et quelques autres sont immortels. J’estime que les deux livres présentés dans cet article font partie de ceux-là, tant que des hommes vivront en ce monde. La publication récente, en anglais, des mémoires de M. Shamdanjian, intitulés La Nuit Fatale : récit d’un témoin oculaire de l’extermination des intellectuels arméniens en 1915, m’a poussé à écrire un compte rendu de ces deux ouvrages. (Je possède le livre en arménien de Shamdanjian depuis trente ans, et j’ai toujours pensé que d’autres lecteurs s’intéresseraient à sa lecture).
On dit et on écrit souvent que la génération des Arméniens qui survécurent au génocide perpétré par la Turquie ottomane, ne publièrent pas – mis à part quelques exceptions – leur expérience, afin que le monde entier sache ce qui s’était passé. Depuis 1965, nous avons vu de nombreux récits de survivants être imprimés ou enregistrés. Les livres édités par les associations patriotiques arméniennes contiennent naturellement un grand nombre de récits de survivants, composant 130 volumes qui totalisent 75 000 pages. (Pour une liste de ces livres, voir mon article « Histoires des communautés arméniennes en Turquie », publiée dans The Armenian Review en mars 1980, mis à jour dans The Armenian Observer du 27 mars 2002 et l’hebdomadaire Nor Gyank du 21 janvier 2002).
Les mémoires des survivants du génocide commis par la Turquie sont très importants pour la nation arménienne comme pour l’humanité. Je citerai Aram Andonian : « Beaucoup de choses ont été perdues sur les Arméniens martyrs. Telles les voix de ceux qui furent massacrés en Turquie et dans le désert syro-irakien. » Le vieil adage anglais – « Les morts ne racontent pas d’histoires » - est particulièrement vrai dans le cas des Arméniens massacrés. [Entre parenthèses, j’ajoute qu’Aram Andonian fut parmi les intellectuels déportés à Chankiri. Libéré en juillet 1915, il se fractura néanmoins la jambe et fut admis dans un hôpital d’Ankara. Il parvint ainsi à survivre. Il est l’auteur du célèbre ouvrage Medz Vojirç, un récit historique du génocide.]
Comme chacun sait, le 24 avril 1915, au terme d’un ordre signé de Talaat Pacha [l’un des concepteurs du génocide des Arméniens], la plupart des intellectuels arméniens vivant à Constantinople furent arrêtés en un seul jour et déportés vers la Turquie d’Asie, plus précisément à Ayash et Chankiri. L’ordre de Talaat, qui décapitait la communauté arménienne en déportant ses intellectuels, stipulait : « Ce matin, à 10h23, le train n° 78 quittera [la gare de] Haydarpasha et arrivera à Ankara le lendemain à 8h du matin par le train n° 164. Sur le train seront présents quinze policiers, deux officiers, un commissaire et un officier d’état civil, accompagnés de soixante-quinze soldats en armes et d’environ cent quatre-vingt déportés représentant les chefs des révolutionnaires arméniens et ceux qui vivent ici [note de l’A. : à Istanbul], considérés comme indésirables. Parmi ceux-ci, entre soixante et soixante-dix resteront en arrestation au dépôt militaire d’Ayash, et la centaine d’autres seront déportés à Chankiri via Ankara. »
(La traduction de cet ordre du turc ottoman en anglais est la mienne. L’ordre original figure dans le livre officiel du gouvernement turc, récemment publié, intitulé Les Arméniens dans les archives ottomanes : 1915-1920, édité par le Directoire des Archives ottomanes (Directoire général des Archives d’Etat, Premier Ministre, République de Turquie), n° 25, Ankara, 1995).

Les déportés d’Ayash

Dans le groupe des 70 déportés qui furent emprisonnés à Ayash, l’un d’eux était un médecin, le Dr Avedis Nakashian, apparenté à ma famille.
Il fut l’un des rares à être libéré en janvier 1915 et écrivit l’ouvrage cité plus haut Ayashi Pandç, ainsi que L’Homme qui trouva un pays [A Man Who found a Country]. Il était né à Aïntab en 1867. Diplômé en 1891 de la Faculté de médecine de l’actuelle Université américaine de Beyrouth, appelée alors le Collège Protestant de Syrie, le Dr Nakashian était un médecin réputé en Turquie, qui exerça dans plusieurs villes et soigna de nombreuses personnalités turques. Il est aussi auteur de plusieurs ouvrages sur ses voyages à travers le monde, écrits en turc avec l’alphabet arménien.
Il y avait aussi un homme d’affaires amené d’Istanbul, Puzant Bozajian. Il était apparenté à l’écrivain Teotig (Lapjinian). Il fut l’un des rares à quitter libre la prison d’Ayash, expérience dont il écrivit une brève relation, qui confirme le récit du Dr. Nakashian. (Voir Teotig, éd. « Hushartsan Nahadag Mdavoraganoutian », pp. 113-130, publié par le Parti Communiste d’Arménie, 1980, avec une préface de l’académicien Kalouste Kaloyan).
Dans le groupe des 150 déportés envoyés à Chankiri se trouvait Mikayel Shamtanjian, intellectuel, éditeur d’un journal et enseignant. Il réussit à survivre et publia, après la fin de la guerre en 1919, son expérience dans un ouvrage en arménien intitulé Hay mdkin hargç yeghernin [La disparition des élites arméniennes pendant le génocide]. L’ouvrage fut réédité en 1965 à Antelias, au Liban, à l’occasion du 50e anniversaire du génocide arménien, et en anglais cette année, comme nous l’avons précisé. Nous lui consacrerons un développement.
Parmi ceux qui survécurent à l’enfer d’Ayash et de Chankiri, seuls trois survivants, le Dr A. Nakashian, Mikayel Shambanjian et Puzant Bozajian, cités plus haut, publièrent leur expérience tragique dans les ouvrages que nous avons mentionnés. Ces ouvrages témoignent d’actes et de comportements parmi les plus barbares et sadiques qui aient jamais existé. Le groupe de criminels auquel je fais allusion étaient les dirigeants des partis ottomans Ittihad et Terakki. Aucun des déportés n’avait été accusé de quelque crime que ce soit, motivant leur arrestation et leur déportation.
Comme le précise l’ordre de déportation signé par Talaat le 24 avril [1915], cité plus haut, un groupe d’environ 220 intellectuels furent déportés par train vers Ankara. 70 déportés environ furent envoyés dans la ville d’Ayash et le reste, environ 150 personnes, à Chankiri.

L’ouvrage du Dr. Avedis Nakashian : La Prison d’Ayash

Ayash est une petite ville isolée, à 64 km à l’ouest d’Ankara. Elle n’était habitée que par des Turcs. Le seul endroit connu de la ville est sa prison [une ancienne caserne militaire]. Depuis 1915, la prison d’Ayash est appelée « le cimetière des intellectuels arméniens ». Sur les 71 personnes détenues à Ayash, se trouvaient 21 enseignants ou écrivains, 4 éditeurs d’ouvrages ou de journaux, 4 avocats, 5 médecins, y compris le Dr Nakashian et le Dr Kh. Boghossian, psychiatre, qui fut ensuite relâché et s’établit à Alep.
Parmi les déportés d’Ayash, 20 étaient dirigeants du parti Dachnak, 4 du parti Hentchak, et les 47 autres, comme le Dr Nakashian, n’appartenaient à aucun parti politique.
Sur les 71 déportés de la prison d’Ayash, seuls 5 ou 6 survécurent. Je ne pense pas que l’un de ces survivants ait décrit les épreuves horribles subies dans cette infâme prison, exceptés le Dr Nakashian et P. Bozajian. Je citerai la description de l’endroit par le Dr. Nakashian dans son ouvrage L’Homme qui trouva un pays, pages 203 à 219.
Après deux jours de voyage en train depuis Istanbul, il raconte :
« L’après-midi suivant, nous arrivâmes à une petite gare près d’Angora [Ankara]. Là se mit en place une nouvelle procédure. Sur les 220 Arméniens à bord du train, 71 noms furent appelés. Le mien y figurait. Nous descendîmes, alors que le train partait avec le reste [note de l’A. : Shamdanjian se trouvait dans ce groupe]. Quelques attelages attendaient. Avec trois de mes compagnons, je fus assigné dans l’un d’eux. J’ai demandé au gendarme où nous allions. Pas de réponse. Puis, au bout d’un moment, il dit « Yasakh ! », ce qui signifie « Interdit ! » Alors je lui donnai quelques cigarettes. Il me dit tout de suite « Ayash ». Je n’avais jamais entendu ce mot auparavant…
« La prison était une ancienne caserne située sur une colline à l’extérieur d’une ville turque appelée Ayash. Nous fûmes comptés, puis introduits un par un dans un endroit qui ressemblait à une grange, qui serait notre lieu d’habitation pour Dieu sait combien de temps. »

La vie en prison

« Le bâtiment avait la structure d’une grange, 20 pieds sur 40 (note de l’A. : 7 m sur 14). Toutes les fenêtres étaient munies de barreaux composés de poutres épaisses, l’ensemble était d’une saleté indescriptible, exhalant toutes les odeurs imaginables. L’endroit avait servi d’étable pour des animaux et avait été mis à disposition par le gouvernement turc pour héberger les intellectuels arméniens. Nous nous étendions pour dormir, à 71 dans une seule pièce, et par terre naturellement. Nous devions nous ranger comme des sardines, utilisant nos chaussures comme oreillers et nos manteaux pour couverture. » [note de l’A. : La superficie de l’endroit, comme nous l’avons mentionné, était de 7 m sur 14, totalisant 98 m2. Chaque personne disposait donc de moins d’un mètre carré, tout juste suffisant pour s’asseoir]. « Il serait absurde de parler de sommeil dans de telles circonstances. Il n’y avait qu’un seul cabinet et un robinet. Chacun de nous, 71 personnes, devait utiliser ce cabinet et ce robinet. Nous n’avions ni serviettes ni lit. Nous étions pratiquement enfermés dans cette étable, dont les portes et fenêtres étaient fermées et munies de barreaux. Impossible de respirer un air frais, ni de marcher ou de faire des exercices. »
« Après quelques semaines, un ennemi plus redoutable encore envahit notre domaine étroitement confiné, non en petit nombre mais dans des proportions alarmantes. Poux et punaises nous repérèrent et pénétrèrent dans notre enceinte en se multipliant par centaines de milliers. Il était totalement impossible de dormir, ne fût-ce qu’une heure. »

La vie « culturelle » en prison

« En un mois nous nous adaptâmes à cette vie en prison. Ce ne fut pas toujours pénible et triste. Nous organisions des débats sur des questions politiques et sociales. D’éminents orateurs prononcèrent de très beaux discours. Des acteurs réputés se trouvaient aussi parmi nous. Ils récitèrent des extraits des drames de Shakespeare et d’autres écrivains célèbres. Nous chantions beaucoup et les murs de notre prison résonnaient de nos dysharmonies. Jamais nous n’avons perdu espoir. Nous avions confiance dans une victoire des Alliés. Nous nous reposions entièrement sur les nations chrétiennes pour qu’elles nous sauvent des Turcs. »

Le massacre des intellectuels commence

« Lors de ces journées remplies d’incertitude, notre nombre ne cessa de se réduire. Tous les trois ou quatre jours, entre un et quatre de nos compagnons étaient sortis de nos rangs et conduits vers une destination inconnue. Des hommes de lettres, des scientifiques, des hommes issus en fait de toutes les professions, suivirent la disparition d’hommes comme le Dr Daghavarian (note de l’A. : membre fondateur, avec Boghos Nubar, de l’Union Générale de Bienfaisance Arménienne, UGAB), Zartarian, Mourad, Shahbaz, Khajak. Ils furent tous enlevés. Nous ne pouvions nous empêcher d’avoir un pressentiment, de soupçonner qu’ils avaient été enlevés pour toujours. »
Le Dr Nakashian fut libéré le 23 juillet 1915, après avoir été prisonnier durant trois mois. Il émigra aux Etats-Unis et exerça la médecine à New York.

L’ouvrage de Mikayel Shamdanjian : La Nuit fatale

Chankiri est une ville située à cent trente kilomètres environ au nord-est d’Ankara. Cette ville est associée au souvenir du second lieu de massacre des intellectuels arméniens. Le groupe de cent cinquante déportés furent envoyés à Chankiri, après que soixante et onze personnes furent envoyées vers la prison d’Ayash, comme nous l’avons rappelé plus haut. Dans le groupe envoyé à Chankiri se trouvait Mikayel Shamdanjian, d’Istanbul. C’était un intellectuel, éditeur d’un journal et enseignant. Il parvint à survivre et, après la guerre, publia en 1919 à Istanbul le récit de ses souffrances dans un ouvrage intitulé Hay mdkin harge yeghernin et qui a été réédité en 1965 à Antélias, au Liban.
Cette année [2007], nous avons la chance que ce livre soit publié en anglais pour la première fois par les éditions H. et K. Manjikian, à Studio City en Californie. Il a été traduit de l’arménien par Ishkhan Jinbashian sous le titre The Fatal Night : An Eyewitness account of the Extermination of Armenian Intellectuals in 1915. Il s’agit du second volume des éditions Manjikian consacré au génocide. Cet ouvrage est particulièrement utile pour la nouvelle génération d’Arméniens, qui s’intéressent aux événements du génocide, mais qui ne connaissent pas suffisamment l’arménien pour lire un livre en arménien. Il est aussi utile à tous les étrangers intéressés par le génocide perpétré par les Turcs.
Le récit de Shamdanjian débute, comme celui de Nakashian, par le 24 avril 1915, où il est arrêté à Istanbul et déporté avec de nombreux autres intellectuels par train vers Ankara.
Il décrit les conditions dans le train : « Avec l’arrivée de l’aube, nos gardiens en armes deviennent de plus en plus stricts, nous interdisant d’ouvrir les fenêtres, de sortir du train lors des arrêts en gare, ou de parler aux gens dehors. Nous sommes maintenant dans une prison mobile, tandis que notre train spécial nous emporte au loin vers des horizons sans cesse nouveaux et s’appesantit davantage sur nos âmes, lesquelles, après seulement deux jours passés à l’intérieur des quatre murs de cette sinistre prison, ont appris comment donner des ailes à nos pensées. » [souligné par l’A.]
Lorsque le groupe de soixante et onze déportés quitte le train et se dirige vers Ayash, Shamdanjian pose cette question à Dieu : « O, mon Dieu, puisque ton doigt détermine le chemin de chacun, dis-nous quelle route nos amis sont contraints de prendre ! Souhaites-tu vraiment que les routes d’Anatolie soient aussi traîtresses à tes fils arméniens ? »
Le groupe de Shamdanjian poursuit vers Ankara par train, et de là vers Chankiri, sur quarante-deux charrettes menées par des chevaux, ce qui prit environ cinq jours. Ce groupe comptait cent cinquante déportés. Ils ne furent pas jetés en prison, mais se virent intimés de louer des maisons et de faire leur rapport quotidien au commissariat local. Bien que non détenus, l’angoisse de l’incertitude quant à ce que l’avenir leur réservait aurait rendu fou n’importe qui sain d’esprit, en particulier les nouvelles qui commençaient à filtrer au sujet des massacres depuis la prison d’Ayash, la déportation générale des Arméniens à travers toute la Turquie et la pendaison des dirigeants hentchaks innocents à Istanbul. Le groupe de Chankiri ne fut même pas autorisé à parler aux Arméniens de la ville. A la nouvelle des nouveaux arrivants, la population locale leur apporta des couchages, et Shamdanjian précise qu’il leur fut interdit de les remercier.
Sur ces cent cinquante déportés, quarante-quatre personnes survécurent. Le reste fut déporté et massacré avec la population arménienne de Chankiri. Sur les cent six restants, cinq personnes, dont le poète Daniel Varoujan et l’écrivain Roupen Sevag, furent assassinées le 12 octobre 1915 sur la route de Chankiri à Ankara, près du village appelé Tuney. Sur le groupe présent à Chankiri, quatre-vingt-huit professeurs, intellectuels et écrivains arméniens furent sauvagement massacrés près de Beynam, un village situé à seize kilomètres au sud d’Ankara.
Rappelons que le Père Komitas Vartabed fut d’abord envoyé à Ayash, puis à Chankiri. Shamdanjian note que les déportés n’étaient autorisés à suivre l’office religieux arménien qu’une fois par semaine.
Le Père Komitas Vartabed fut relâché le 7 mai 1915 et retourna à Istanbul. Il y a quelques années, en 1995, le gouvernement turc publia un ouvrage officiel, Les Arméniens dans l’empire ottoman, 1915-1920, cité plus haut. On peut y lire le télégramme signé par Talaat Pacha, ordonnant de libérer Komitas : « Parmi ces Arméniens déportés à Kengiri, informez les personnes suivantes qu’ils sont autorisés à revenir à Der-sa’adet : le docteur Vahram Torkumian, les sieurs Hagop Nergilejian, Garabed Keropian, Zareh Bardizbanian, Puzant Kechian, Yervant Toloyan, Rafael Karagozian et Gomitas Vartabed. »
Comme chacun sait, le Père Komitas Vartabed fit une dépression, suite au choc de la déportation, et dont il ne se releva jamais complètement.
Dar-sa’adet, cité dans le télégramme, est Istanbul. Littéralement : « maison du bonheur ». Quel nom pour une telle ville !
Shamdanjian fut libéré de Chankiri le 12 juin 1915. Il désira s’établir à Izmir, mais sa demande fut refusée, alors que son nouveau passeport stipulait qu’il pouvait vivre où il voulait en Turquie. Il s’établit ainsi dans la ville d’Ushak, sur le conseil d’un employeur arménien. La ville d’Ushak est située à environ quatre-vingt-seize kilomètres à l’ouest d’Afion-Karahissar. En 1914, cette ville comptait une communauté arménienne de cent vingt familles. Cette communauté ne fut pas déportée durant la guerre. A présent, Ushak compte une population turque d’environ 8 000 habitants. Je ne pense pas que des Arméniens y vivent maintenant. (Les communautés d’Istanbul, de Kutahya et d’Izmir échappèrent aussi en grande partie aux déportations.)

Shamdanjian vécut à Ushak et travailla comme enseignant pour des élèves arméniens jusqu’à la fin de la guerre en 1918. Il partit pour Istanbul en 1919. La même année, il fit le récit de ses épreuves durant la déportation dans un ouvrage intitulé Hay mdkin Harge Yeghermin, traduit en anglais en 2007 par Ishkhan Jinbashian, sous le titre The Fatal Night. Le livre de Shamdanjian énumère les intellectuels, dirigeants de la société civile et religieux arméniens martyrs du génocide. Il ne s’agit naturellement que d’une liste partielle de ceux qui furent massacrés.
Peter Balakian, l’auteur du Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique et de l’Occident, conclut ainsi son chapitre relatif aux massacres cruels des Arméniens, qui débutèrent le 24 avril 1915 par la déportation et l’élimination des intellectuels arméniens :
« L’extermination par le gouvernement des Jeunes Turcs des intellectuels arméniens en 1915 fut l’épisode le plus étendu de ce type au vingtième siècle. Par bien de ses aspects, il devint un paradigme de la mise au silence des écrivains par les gouvernements totalitaires au cours des décennies qui suivirent. Après le 24 avril, il sera plus facile de mener le programme génocidaire, car la plupart des voix les plus éminentes de la résistance avaient disparu. »
Henry Ford considérait l’étude de l’histoire comme futile ou absurde. L’historien britannique A.J.P. Taylor, aujourd’hui disparu, jugeait inutile la connaissance historique. Je ne pense pas qu’Hitler se fût accordé avec Ford ou le professeur Taylor. Hitler étudia avec soin les méthodes des Jeunes Turcs pour disposer de populations considérées comme indésirables. La façon avec laquelle Hitler se débarrassa de l’intelligentsia polonaise est calquée sur les méthodes des Jeunes Turcs. Bien que les agissements criminels d’Hitler ne fassent pas l’objet de cet article, je ne donnerai qu’un exemple pour prouver ce qu’avance Balakian dans le passage cité. L’Allemagne attaqua la Pologne le 1er septembre 1939. Les SS allemands se hâtèrent d’éliminer la majorité des intellectuels polonais. En novembre 1939, ils arrêtèrent quelques deux cents professeurs et assistants de l’université Jagellon de Cracovie – l’une des institutions les plus anciennes de haute science en Europe – et de l’Institut Polytechnique, puis les envoyèrent au camp de concentration de Sachsenhausen, près de Berlin. Beaucoup d’entre eux y périrent. Or aucun de ces professeurs, de même que les intellectuels arméniens en 1915, n’étaient accusés de quelque crime que ce soit. Après quelques mois, au printemps 1940, les Allemands lancèrent un programme de masse – intitulé A-B / Ausserordentliche-Befriedungsaktion [Action spéciale de pacification] -, visant à exterminer la majorité de l’intelligentsia polonaise.
J’aborderai ailleurs plus en détail l’élimination de l’intelligentsia polonaise.
Pour revenir à notre ouvrage, La Nuit fatale, la traduction de Jinbashian révèle sa maîtrise de la langue anglaise, facilitant la lecture et la compréhension du livre.
Seule objection de ma part : Jinbashian écrit « Cankiri » pour désigner la ville où fut déporté Shamdanjian. La graphie correcte est Chankiri, ou Chankçrç [Tch comme Tchétchénie, ç comme u en arménien. Sur les cartes modernes, le nom reprend la prononciation turque « Çankyry » - Ç en turc se lit comme Ch en anglais].

En conclusion, j’estime ces deux ouvrages incontournables pour quiconque s’intéresse au génocide arménien.

Traduction de l'anglais : Georges Festa - Tous droits réservés
Paru précédemment en janvier 2008, après accord de l'éditeur.


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