dimanche 19 avril 2009

Les Hamchènes


Les Hamchènes : une communauté d’Arméniens devenus musulmans

Hovann H. Simonian, éd.
The Hemshin :
History, Society and Identity in the Highlands of Northeast Turkey.

[Les Hamchènes :
histoire, société et identité dans les montagnes du nord-est de la Turquie]
London and New York : Routledge, an imprint of the Taylor & Francis Group, 2007, 417 pages including index and illustrations.

par Aram Arkun

(The Armenian Reporter, 15.11.2008)



Pratiquement tous les Arméniens seront d’accord pour dire que la foi chrétienne est l’une des composantes majeures de l’identité arménienne. Et pourtant, aujourd’hui, il est de plus en plus question des Arméniens musulmans et des crypto-Arméniens ou Arméniens cachés. L’existence même des Arméniens musulmans en particulier soulève d’intéressantes questions à propos de ce qui constitue fondamentalement un Arménien, spécialement lorsque ce sont des musulmans qui parlent arménien, tout en protégeant et pratiquant divers éléments dérivés de la culture et de la tradition arméniennes.
Les Hamchènes, appelés aussi Hamchenlis, comprennent à la fois des musulmans et des chrétiens, des locuteurs de dialectes arméniens, mais aussi des groupes n’utilisant que des versions du turc ou d’autres langues non arméniennes influencées par l’arménien. Longue et complexe est leur histoire, vécue en majeure partie en dehors de la société arménienne en tant que telle, tout en faisant face à une grande oppression. Les Hamchènes eux-mêmes ont des notions contradictoires de leur identité. Actuellement au nombre de 150 000, selon certaines estimations, ils vivent en Turquie, en Russie et en Géorgie, ainsi que dans quelques communautés diasporées à l’Ouest. Peu de choses ont été écrites en anglais au sujet des Hamchènes, aussi l’ouvrage édité par Hovann Simonian livre-t-il une utile présentation.
S’intéressant aux Hamchènes vivant en Turquie, ce livre comporte plusieurs chapitres écrits par des auteurs issus de diverses disciplines et nationalités. Un second volume, centré sur les Hamchènes du Caucase et dans le reste de l’ancienne Union Soviétique, comportant une bibliographie exhaustive, est en préparation.

Les origines

Le chapitre introductif par Anne Elizabeth Redgate étudie les sources historiques arméniennes sur les origines des Hamchènes. Les invasions arabes de l’Arménie au 7ème siècle se traduisirent au cours des siècles suivants par de graves vexations à l’égard de la population arménienne. Selon l’historien Ghevond, une partie des seigneurs arméniens, dont le clan Amatumi, se révoltèrent, conduisant à l’émigration de Shabuh Amatumi, de son fils Hamam et de plusieurs de leurs compagnons vers 790. Ils fondèrent une nouvelle principauté dans le Pont, sous contrôle byzantin, au nord-ouest de l’Arménie proprement dite. Sa capitale fut appelée Hamamachen (du nom Hamam), mot transformé ensuite en Hamchen et usité pour toute cette région.
Le Hamchen historique se situe entre la chaîne montagneuse du Pont au sud et la mer Noire au nord, qui fait aujourd’hui partie de la province turque de Rize. Les Hamchènes vivent aussi plus à l’est, dans la province turque d’Artvin, dans la région qui entoure Hopa. Contrairement à leurs voisins, les Laz, les Hamchènes ont tendance à s’établir en haute montagne, et non tout près de la côte. Grâce aux montagnes du Pont qui dominent la mer Noire, le Hamchen n’est pas seulement quasi inaccessible, mais constitue aussi l’une des zones les plus humides de la Turquie, avec un climat semi-tropical comptant en moyenne 250 jours de pluie chaque année. Un brouillard pratiquement permanent recouvre la région. Les Arméniens y ont toujours joui d’une grande proximité avec la mer, alors même que leurs frontières politiques ne l’atteignaient pas.
Dans le chapitre suivant, Simonian étudie brièvement les mêmes sources historiques arméniennes auxquelles se réfère Redgate, tout en écartant deux hypothèses alternées concernant les origines des Hamchènes : l’une selon laquelle des réfugiés, suite à la chute d’Ani, la capitale arménienne, en 1064, en furent les fondateurs, et l’autre selon laquelle, après l’arrivée initiale des Amatumis, des groupes dispersés de tsiganes locaux furent arménisés par des immigrants du sud venus d’Ispir et de Petakrag.
L’histoire de cette région demeure en grande partie obscure. Entre la fin du 8ème siècle et le début du 15ème siècle, il ne subsiste que deux mentions du Hamchen, aussi peut-on supposer que la principauté du Hamchen survécut comme vassale des puissances arménienne, byzantine, géorgienne et turcique qui l’entouraient. Des manuscrits arméniens datant du 15ème siècle révèlent que le Hamchen devint une principauté asservie au seigneur musulman d’Ispir au sud, ainsi qu’à un feudataire, Iskander Bey de la confédération turkmène des Kara Koyunlu. Ispir, uniquement arménienne jusqu’au 17ème siècle, fut la seule voisine du Hamchen à partager une population adhérant à l’Eglise d’Arménie. Les autres chrétiens de cette région étaient des orthodoxes chalcédoniens. Le Hamchen tomba aux mains des Ottomans à la fin des années 1480, lorsque son dernier dirigeant, le sire Davit (David), s’exila à Ispir. Le membre le plus fameux de la famille régnante arménienne du Hamchen fut le moine Hovhannès Hamchentsi, éminent érudit et orateur, qui mourut en 1497.
Le Hamchen devint le Hemchin dans les premiers documents ottomans, où il était noté en tant que district ou province particulière. Il fut soumis au devchirmé, ou rafles d’enfants, au 16ème siècle.

Un centre intellectuel à une époque de ténèbres

Dans le troisième chapitre, Christine Maranci étudie l’enluminure des manuscrits au Hamchen, qui, ainsi que le travail de copiste, s’étendit du 13ème au 17ème siècle. Une grande variété de textes furent copiés, démontrant que le Hamchen fut un centre intellectuel significatif même au 16ème siècle, souvent considéré comme un « Age de ténèbres » pour l’enluminure des manuscrits médiévaux.
Dans un autre chapitre, Simonian retrace le processus d’islamisation au Hamchen jusqu’à la fin du 19ème siècle. Simonian fait œuvre utile en recourant à des sources arméniennes et turques parfois contradictoires ou obscures afin de mieux comprendre ce processus.
Les documents ottomans montrent que le Hamchen était dans une écrasante majorité chrétien jusqu’à la fin des années 1620. A partir des années 1630, le diocèse arménien hamchène commença à décliner, tandis qu’une des toutes premières mosquées fut édifiée dans les années 1640. Les conversions à l’islam semblent avoir eu lieu progressivement. L’on ignore toutefois s’il y eut des épisodes particuliers de crise au cours desquels les conversions s’accélérèrent. Le besoin d’égalité avec leurs voisins musulmans, les Laz, le désir d’échapper à l’oppression fiscale touchant les non musulmans, l’augmentation du climat d’intolérance des Ottomans envers les non musulmans à une époque de faiblesse de l’empire ottoman, ainsi que l’anarchie créée par des seigneurs locaux dans les vallées, expliquent en partie cette islamisation. L’islam s’enracina tout d’abord dans les zones côtières, puis progressa lentement dans les régions montagneuses.
Une émigration d’Arméniens se produisit aussi lors de cette période d’oppression à leur encontre, des années 1630 aux années 1850, encore que les fugitifs qui s’enfuyaient vers d’autres parties du Pont étaient là encore souvent contraints de se convertir. Simonian note les massacres, les violences et autres difficultés que rencontrèrent les communautés arméniennes hamchènes de Mala, Karadere et Khurshunlu.

Les Gesges apparaissent

Les chrétiens continuaient à être présents, bien qu’en petit nombre, dans le Hamchen au début du 19ème siècle. Au sein de la nouvelle majorité musulmane émergèrent un grand nombre de clercs, de fonctionnaires et de chefs militaires musulmans pour l’empire ottoman à la fin du 19ème siècle. Ces émigrants qui s’installèrent dans les grands centres urbains ottomans étaient tous appelés Hamchenlis. Durant les siècles de conversion, des situations étranges furent créées. Dans certaines familles, les mères restèrent chrétiennes, tandis que les pères devenaient musulmans ; tel frère se convertissait à l’islam, tel autre restait chrétien. De plus, émergea un segment de crypto-chrétiens appelés gesges (moitié-moitié). Ces Arméniens hamchènes se convertissaient extérieurement, mais continuaient de pratiquer à huis clos plusieurs coutumes chrétiennes, allant même parfois jusqu’à participer à des offices religieux. Cette catégorie d’Arméniens disparut quasiment à la fin du 19ème siècle.
Dans la seconde moitié du 19ème siècle, les proclamations ottomanes d’égalité religieuse, dans le cadre des tentatives réformistes du Tanzimat, amenèrent certains Hamchènes musulmans de la zone concernée à tenter de se convertir à nouveau au christianisme. Ce qui provoqua en retour une réaction des imams et l’ouverture d’écoles turques dans la région. La pression exercée par les autorités locales, combinée avec de nouvelles opportunités de progrès économique et social au sein de la société musulmane ottomane, conduisit à une perte de capacité de parler la langue arménienne pour la plupart des Arméniens hamchènes. Néanmoins, l’arménien influença le type de turc parlé par les Hamchènes à travers le vocabulaire, la structure de la phrase et l’accent. Les Hamchènes musulmans ont développé leur propre identité de groupe et ont réussi à la maintenir jusqu’à présent.
En 1870, d’après des statistiques ottomanes confirmées par le consul britannique de Trébizonde, il n’y avait que 23 familles arméniennes chrétiennes dans le Hamchen. Les 1 561 familles restantes étaient musulmanes.
Alexandre Toumarkine s’est intéressé aux élites politiques et religieuses ottomanes parmi les Hamchènes du milieu du 19ème siècle jusqu’en 1926, avec des précisions sur certaines personnalités et familles. Les Hamchenlis, ainsi que le reste de leur peuple dans la zone de la mer Noire, soutinrent Atatürk au départ, puis entrèrent dans le camp des opposants durant les premières années de la nouvelle république de Turquie. Le chef du complot manqué de 1926 visant à assassiner Atatürk était un Hamchenli, nommé Ziya Hursid, tandis que quatre autre Hamchenlis furent aussi accusés d’implication. En épilogue, Toumarkine note que de nombreux hommes politiques contemporains ont des origines hamchenlies. Parmi lesquels Mesut Yilmaz, Premier ministre entre 1997 et 1998, et Murat Karayalçin, vice-Premier ministre de 1993 à 1995.

Tensions entre 1878 et 1923

Dans son troisième chapitre, Simonian s’intéresse à la période 1878-1923 et à l’interaction entre musulmans d’origine arménienne et Arméniens. Le district de Hopa, voisin du Hamchen, fut occupé par les Russes, suite à la guerre russo-turque de 1877-1878. Les 200 familles environ d’Arméniens hamchenlis islamisés d’Hopa prouvèrent leur totale adhésion à l’islam en ne revenant pas au christianisme durant la domination russe chrétienne, contrairement à d’autres Arméniens convertis.
La responsabilité de ce décalage entre Arméniens chrétiens et islamisés était due en partie aux Arméniens eux-mêmes. L’Eglise arménienne n’entreprit pas d’œuvrer activement avec les Hamchenlis musulmans, craignant peut-être des problèmes avec les autorités ottomanes. Toutefois, au sein même de l’empire russe, l’Eglise arménienne ne fit aucun effort pour évangéliser les Arméniens islamisés, créant même, dans certains cas, de nouveaux obstacles à l’encontre de ceux qui souhaitaient revenir au christianisme. Parallèlement, même des laïcs relativement progressistes tels que Krikor Artsruni ne pouvaient accepter comme Arméniens des musulmans tels que les Hamchènes, à moins qu’ils ne fussent tout d’abord revenus au christianisme.
Les musulmans du Hamchen furent employés par les Arméniens catholiques du district voisin de Khodorciur au sud, le dernier district de l’Ispir encore peuplé de chrétiens, comme guides pour les voyageurs, gardiens et travailleurs saisonniers. En dépit de ces relations généralement amicales, certains Hamchenlis musulmans, engagés dans le banditisme, s’en prirent périodiquement aux Arméniens catholiques du Khodorciur. Durant la Première Guerre mondiale, certains Hamchenlis et d’autres musulmans d’origine arménienne pillèrent leurs voisins arméniens du Khodorciur et s’emparèrent de leurs biens. Le dernier village chrétien arménien du Hamchen, Eghiovit (Elevit), fut détruit et sa population déportée, puis tuée. Après la guerre, le Khodorciur fut en partie repeuplé de Hamchenlis.
A Hopa et plus particulièrement dans la vallée de Karadere et les régions proches de Trébizonde, les Arméniens islamisés aidèrent les chrétiens au lieu de les piller.
Durant la guerre, certains Hamchenlis furent pris pour des Arméniens à cause de leur langue et tués. Lors de l’occupation de la région par les Russes de 1916 à 1918, aucun exemple de retour au christianisme au sein des Arméniens et des Grecs islamisés ne fut constaté.
Hagop Hachikian consacre un chapitre à la géographie historique et à la répartition territoriale actuelle des Hamchenlis, étudiant les toponymes et les sources historiques afin de vérifier où et quand les colonies s’établirent. Les Arméniens hamchenlis s’installèrent dans des régions à l’ouest de la mer Noire au cours de plusieurs vagues d’émigration qui débutèrent juste avant la guerre russo-turque de 1877-1878. L’émigration en direction de ces régions se poursuivit durant la période de la république de Turquie, les Hamchenlis s’installant habituellement dans des quartiers à part au sein des villages, ou constituant des villages monoethniques. Les Hamchenlis continuèrent à émigrer, des communautés diasporées se trouvant actuellement en Allemagne et aux Etats-Unis.
Parallèlement, des milliers de noms de villages, jugés sans racines turques, furent modifiés en 1959, ajoutant aux changements des noms de familles entrepris dès le début du 20ème siècle sous le règne des Jeunes Turcs.

Les villages actuels

Erhan Gürsel Ersoy présente les structures social et économiques contemporaines des Hamchènes vivant à Çamlihemsin dans la province de Rize, du point de vue de l’écologie rurale. Les maisons se trouvent au milieu des terres agricoles, si bien que les villages n’ont pas de centre véritable et que les habitations sont dispersées sur de vastes espaces. Ersoy étudie les tentatives récentes de modernisation des infrastructures dans la région, dont la construction de quelques routes et l’arrivée du téléphone et de l’électricité dans les années 1980 et 1990.
Au début du 19ème siècle, de nombreux hommes originaires du Hamchen émigrèrent vers le Caucase et les Balkans, ainsi que vers de grandes villes ottomanes. L’émigration à l’intérieur de la Turquie s’est poursuivie à l’époque moderne, les Hamchenlis devenant entrepreneurs et ouvrant un grand nombre de pâtisseries, boulangeries, salons de thé, cafés, restaurants, auberges et hôtels dans de grandes villes telles qu’Ankara, Istanbul et Izmir. Bien que les Hamchenlis soient une société patriarcale, un grand nombre de femmes exercent de facto les fonctions de chef de famille, du fait du grand nombre d’hommes partis travailler dans les villes. La structure de la famille rurale élargie se disloque. Localement, de nombreuses familles continuent de s’appuyer sur l’agriculture et l’élevage, les femmes effectuant l’essentiel du travail.
Gülsen Balikçi étudie l’architecture populaire des Hamchènes de l’ouest dans trois villages de la région de Rize. Comme beaucoup de maisons arméniennes traditionnelles, l’étable est située au rez-de-chaussée à l’arrière de la maison. Les gens vivent à l’étage, tandis qu’existe aussi un troisième niveau. Les toilettes extérieures sont voisines de l’étable. Les bains sont pris soit dans l’étable, soit près du four à l’intérieur de la maison. Une fontaine est édifiée près de la porte de sortie et l’eau est amenée dans la maison au moyen d’un tuyau. La nourriture destinée à être consommée rapidement est suspendue dans des sacs en tissus au plafond, pour les protéger des souris et des insectes. De nombreux aménagements ou structures auxiliaires se situent à côté de la maison. La plus importante est une plate-forme de stockage élevée sur des poteaux, appelée serender, dans laquelle la nourriture est conservée durant de longues périodes.

Les langues du Hamchen

Bert Vaux explique que le langage des Arméniens du Hamchen dépend de leur localisation. Les Hamchenlis de l’ouest, vivant dans la province turque de Rize, parle un turc assaisonné de mots arméniens, tandis que les Hamchenlis de l’est, dans la province d’Artvin, parlent un dialecte arménien qu’ils nomment homshetsma. Les Arméniens hamchènes non islamisés, qui vivent en Russie et en Géorgie, parlent le même dialecte. Le homshetsma, qui n’est pas une langue écrite, s’est développé dans un isolement total, protégeant ainsi divers archaïsmes tout en développant certaines idiosyncrasies. Le homshetsma appartient au groupe des dialectes de l’arménien occidental. Vaux cite, en annexe à son panorama, quelques textes courts en dialectes homshetsma de l’est et du nord.
Uwe Bläsing, auteur de deux monographies sur le dialecte hamchène, propose une étude sur le vocabulaire arménien encore usité actuellement par les Hamchenlis de l’ouest turcophones.
Hagop Hachikian examine plusieurs aspects de l’identité hamchène. Deux identités hamchènes distinctes existent : Rize et Hopa, ouest et est, avec des attributs géographiques et linguistiques distincts. Outre ces différences de langue, les Hamchenlis d’Hopa n’ont pas l’usage du foulard traditionnel porté à Rize. Ceux de l’ouest pratiquent encore une fête arménienne, d’origine païenne, nommée Vartevor ou Vartivor (Vartavar en arménien, transformée lors de la christianisation en une célébration de la Transfiguration du Christ), et ont un riche répertoire de danses traditionnelles. Leur niveau littéraire et éducatif est beaucoup plus élevé que ceux de l'est. Les Hamchenlis de Rize, dont les membres sont parvenus à de hautes fonctions, parviennent ainsi à préserver leur spécificité tout en revendiquant une identité turque musulmane. Les deux branches des Hamchenlis continuent d’avoir des noms de familles dérivés de l’arménien.
En public, de nombreux Hamchenlis rejettent toute origine arménienne, certains allant jusqu’à souligner qu’ils descendent des Turcs d’Asie Centrale qui fondèrent la définition « grégorienne » du christianisme. Ils sont contrariés par les Laz et d’autres qui les qualifient d’Arméniens.

Une culture vivante

Dans un autre chapitre, Ersoy s’intéresse aux aspects identitaires. Les Hamchenlis de l’ouest suivent une version très pragmatique de l’islam, continuant à boire de l’alcool, chanter des chants folkloriques et pratiquer des danses mixtes hommes-femmes. Ersoy présente la fête de Vartevor. Organisée aujourd’hui par un comité avec un président. L’argent est collecté auprès de chaque famille dans les terres agricoles montagneuses afin d’engager un joueur de cornemuse, acheter de l’alcool et subvenir à toute autre dépense. Boisson, feux d’artifice et danses folkloriques constituent les attractions principales. Ersoy évoque une autre fête d’origine arménienne, Hodoç, qui a lieu durant la moisson, mais qui n’est pas célébrée aussi largement que Vartevor. Elle inclut de même nourriture, boisson et danses folkloriques.
Ildikó Bellér-Hann explore les relations Hamchenlis – Laz. Les Lazis (Laz en turc), chrétiens convertis à l’islam durant l’époque ottomane, vivent dans les mêmes régions que les Hamchenlis, leur nombre s’élève à 250 000 environ. Ils ont préservé leur langue caucasienne, apparentée oralement au géorgien, et sont donc bilingues comme les Hamchenlis de l’est. Lazis et Hamchenlis sont souvent localement différenciés. Les Lazis sont représentés sous le stéréotype d’agriculteurs, en opposition avec les Hamchenlis, pratiquant le pastoralisme. Les Hamchenlis sont considérés comme pacifistes et paisibles, comparés au caractère nerveux, sanguin et violent des Lazis. Les Hamchenlis sont réputés méthodiques, tandis que les Lazis sont entreprenants et ambitieux, mais vivent au jour le jour. Les Hamchenlis considèrent les Lazis comme radins et inhospitaliers, pointant aussi leurs larges nez, tandis que les Lazis se plaignent de l’odeur et du manque d’hygiène des Hamchenlis (résultant de leur travail avec un grand nombre d’animaux).
Les mariages mixtes entre les deux groupes restent limités. Traditionnellement, la rumeur prétend que des jeunes filles hamchenlies furent emmenées par des Laz, mais aucune Laz n’aurait épousé un Hamchène. Toutefois, les statistiques datant des années 1940 et 1950, de la fin des années 1980 et du début des années 1990, démentent ce schéma.
Rüdiger Benninghaus examine les méthodes et les conséquences de la manipulation des origines ethniques par les Hamchenlis de l’ouest et les non Hamchenlis, en particulier les Turcs. Les tentatives pour prouver que les Hamchenlis auraient des origines turques rejoignent des approches historiographiques et linguistiques plus larges en Turquie, allant jusqu’à proclamer dans les années 1930 que toutes les langues dérivaient du turc et que toutes les civilisations étaient soit turques d’origine, soit influencées historiquement par les Turcs.

L’ouvrage de Simonian renferme une vaste information sur les Hamchènes, mais peut poser quelques difficultés au grand public, peu familier de l’histoire de l’Arménie et de la Turquie. Le problème est dû en partie à la nature complexe du sujet, ainsi qu’aux différentes approches des chapitres, caractéristiques de nombreux ouvrages collectifs. Certains chapitres se chevauchent, ce qui aurait pu être évité. Une carte générale de la région eût été utile aux lecteurs en début de volume. Il est parfois malaisé de garder la trace des différentes villes du territoire hamchène d’origine, par opposition avec celles vers lesquelles se dirigèrent ensuite les Hamchènes.
La plupart des sous-titres des photographies des manuscrits et des reliures se rapportant au chapitre de Christina Maranci ont été affectés aux mauvaises images, obligeant le lecteur à deviner l’attribution correcte. Un erratum annexe eût pallié au problème. Certaines illustrations en noir et blanc dans d’autres sections du livre semblent imprécises.
Au total, il s’agit d’un excellent ouvrage de référence. Il est évident que Simonian et les différents auteurs se sont grandement efforcé de recourir à des sources inaccessibles de première main dans des langues diverses. Il est à souhaiter que le second tome de Simonian paraisse bientôt, ces deux volumes conduisant en retour à de nouvelles monographies.

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Source : http://www.reporter.am/pdfs/C111508.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés