mardi 14 avril 2009

Littérature arménienne - 3


Littérature arménienne de diaspora – Etat des lieux (3)

par Talar Chahinian

(The Armenian Reporter, 08.11.2008)


Questions de langue, identités constituées et représentation de la politique dans la littérature arménienne nord-américaine.

[Troisième partie sur quatre d’une étude de Talar Chahinian sur les enjeux de la littérature arménienne moderne. Voir The Armenian Reporter, 20.09, 11.10 et 22.11.08] [Traductions françaises parues sur notre blog – 12.02, 13.03 et 18.03.09]



En traversant l’Atlantique pour cet état des lieux de la littérature arménienne de diaspora, nous nous trouvons dans l’incapacité de continuer à suivre la production littéraire via la notion de centres urbains servant de noyau pour toute une région ou pour un discours culturel spécifique. En Amérique du nord particulièrement, l’histoire de la littérature arménienne non seulement échappe à des fixations géographiques, mais nous pousse à étendre notre projet cartographique vers des domaines à la fois linguistiques et thématiques. Ainsi, en suivant la littérature arménienne d’Amérique du nord produite en langue arménienne et anglaise, et en nous intéressant à cette dernière à propos du génocide, serons-nous confrontés à la question de savoir ce qui constitue la littérature arménienne en diaspora. Dans le cadre de cette étude plus large, une nouvelle question, plus spécifique, rejoint le but de cet article d’une manière plus appropriée : quand la littérature, en tant que mode de représentation ou de résistance, cesse-t-elle d’être de l’art ?
Un grand nombre d’Arméniens ont quitté l’empire ottoman pour les Amériques à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. Le modèle d’immigration et d’installation consista en deux vagues principales : la première, suite aux massacres hamidiens au milieu des années 1890, et la seconde, suite aux massacres et aux déportations massives de 1915. Mis à part ces deux flux majeurs, dans l’intervalle, le mouvement migratoire continua d’augmenter chaque année, les Arméniens quittant la Turquie suite aux persécutions politiques incessantes. D’après l’historien Robert Mirak, 67 000 Arméniens émigrèrent aux Etats-Unis et au Canada avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, 23 000 autres arrivant jusqu’à l’Immigration Act de 1924, qui imposa un système de quotas. La plupart des immigrants arméniens aux Etats-Unis s’établirent dans les Etats du nord-est tels que New York, le Massachusetts, Rhode Island, le Connecticut et le New Jersey, tandis qu’un nombre significatif s’installaient sur les terres agricoles de la Côte Ouest, dans le comté de Fresno en Californie.

Dans beaucoup de ces Etats, une presse immigrée active émergea afin de contribuer au processus d’édification communautaire, parallèlement aux institutions religieuses et politiques. Parmi les différents périodiques de l’époque figurent Hayrenik, une revue politique et littéraire dont la publication commença à Boston en 1922, et la revue littéraire Nor Kir, qui fut lancée à New York en 1936.Ces deux mensuels réunirent autour de leurs titres respectifs des groupes d’écrivains de premier plan, issus de la génération des survivants et de celle orpheline. Bien que beaucoup d’écrivains issus du Moyen-Orient ou d’Europe aient contribué par leurs écrits à ces revues, Hayrenik et Nor Kir révélèrent aussi des voix nouvelles émergeant en Amérique du nord. Cette première génération d’Arméniens en Amérique, qui comptait Hamasdegh, Penyamin Nourigian, Aram Haigaz et Vahe Haig, écrivaient leur prose en langue arménienne, narrant souvent des récits faits de souvenirs d’enfance, de vie pastorale se déroulant dans leurs villages arméniens d’origine.

Une nouvelle génération d’écrivains apparut alors, pour lesquels l’anglais devint la langue d’élection pour leur expression littéraire. Bien qu’écrivant et publiant en anglais à cause de leurs difficultés pour s’exercer en arménien, ils puisaient souvent dans l’expérience immigrée de leurs familles pour alimenter leur prose et leur poésie. En conséquence, ils développèrent une revendication d’identité constituée, dont la dualité se prêtait bien au discours grandissant d’une société américaine ethniquement plurielle. L’exemple prototype de cette génération est William Saroyan, lauréat du Prix Pulitzer, bientôt suivi de Peter Sourian, Richard Hagopian, Agop Hacikyan et Peter Najarian.
Il n’est pas rare de trouver une oeuvre traduite de Saroyan, dont les œuvres sont intégrées au canon littéraire américain et enseignées dans les lycées à travers le pays, tout en figurant dans les manuels de littérature arménienne et enseignées dans les cours de langue et de littérature des collèges et lycées privés arméniens de la diaspora. A quelle tradition littéraire appartient donc Saroyan, pourrait-on se demander ? Formuler ainsi cette question entraîne indubitablement une réponse futile et réductrice. En fait, la qualité interculturelle de son œuvre en augmente le sens et la lisibilité. Néanmoins, dans le contexte diasporique arménien, la question du choix de la langue quant au contenu, inhérente à la question de l’appartenance, devient préjudiciable si l’on veut concevoir quelque notion d’histoire littéraire. Lorne Shirinian, poète et spécialiste de la littérature arménienne nord-américaine, est en désaccord sur ce point avec l’écrivain et essayiste français Krikor Beledian. Tandis que Beledian estime que la langue arménienne est le seul lieu de présence arménienne au monde, Shirinian répugne à éluder le contenu et l’identité ethnique d’un écrivain en tant que marqueurs d’une dimension arménienne dans son œuvre. Il affirme cela au nom des écrivains arméniens qui ne peuvent parler la langue, mais se considèrent comme Arméniens.
Pour valide et accepté que soit ce dernier point de vue, en particulier dans le cadre du discours sur les études spécifiquement américaines, il peut s’avérer risqué pour la culture diasporique arménienne, qu’elle soit privilégiée en tant que mode préféré d’expression de soi ou vue comme littérature arménienne à venir de la diaspora. La forme occidentale de la langue arménienne serait, bien sûr, singulièrement perdante.

Le statut de plus en plus préférentiel accordé aux œuvres de langue anglaise écrites par des auteurs arméniens dérive en partie de la question du public. Ces dernières décennies, les Américains arméniens de seconde et troisième génération ont contribué à un courant émergent de publication de mémoires via l’écriture de récits autobiographiques sur le thème du génocide arménien. A l’ombre du négationnisme de la Turquie et du refus des Etats-Unis de reconnaître les événements de 1915 en tant que « génocide », les œuvres écrites en langue anglaise sur ce thème sont perçues par les Arméniens comme servant une fonction pédagogique, contribuant ainsi à la cause de la reconnaissance du génocide.
Dans ce genre mémorialiste, deux œuvres parmi les plus lues – Passage to Ararat [Embarquement pour l’Ararat], de Michael Arlen, publié en 1975, et Black Dog of Fate [Le Chien noir du Destin] de Peter Balakian, publié en 1997. Ecrites en anglais, ces œuvres tentent d’approcher le thème du génocide à travers un discours à deux niveaux qui présente la crise de l’identité constituée de leurs auteurs américains arméniens, lesquels, après avoir traversé un processus de découverte de soi, arrivent au moment de la Catastrophe de 1915 et se sentent contraints de faire le récit du « génocide oublié ». La combinaison d’un récit personnel et historique produit un texte hybride qui vise à reconstruire les archives manquantes de la Catastrophe, mais, ajouterais-je, au prix de la représentation. Les œuvres se ferment dans cette impulsion pour apporter des preuves, écrivant ainsi du point de vue du bourreau et de son calendrier destructeur. Ces deux récits commencent par revisiter l’enfance et les années de jeunesse de leurs auteurs respectifs, exposant leur manque de conscience au sujet de leur héritage arménien. Arlen écrit : « Je pris conscience d’être accompagné par une sorte d’ombre d’ « identité arménienne ». L’Arménie perdure en toile de fond de leur vie quotidienne en tant que royaume mythique, qui produit surtout un sentiment de malaise en perturbant l’identité américaine dominante de leurs auteurs. Il devient alors impossible de ne pas se confronter à l’ « ombre » d’être Arménien, laquelle aboutit finalement à une confrontation avec la Catastrophe. Pour Michael Arlen, ce tournant arrive suite à la mort de son père, qui survécut à 1915, mais dissimula son identité arménienne durant la majeure partie de sa vie. Des rencontres occasionnelles avec des Arméniens dans sa communauté donnent à Arlen l’opportunité de se procurer des ouvrages historiques arméniens et de découvrir le passé ancien. Arlen promène ses lecteurs à travers ses lectures de ces livres, les citant, les résumant. Au milieu de ce processus de lecture, il adopte des sentiments nationalistes, commence à se référer aux Arméniens avec le pronom collectif « nous », développe sa curiosité et finit par faire un voyage en Arménie, dont le récit compose la seconde moitié du livre. Le spectacle du symbole de la nation arménienne, le Mont Ararat, observable depuis Erevan, la capitale de l’Arménie, mais qui se trouve en territoire turc, pousse Arlen à aller à la rencontre du passé plus récent de l’Arménie, d’où la Catastrophe et le négationnisme.
Se trouvant en Arménie, Arlen se met de nouveau à lire, recourant cette fois à des livres traitant de la Question arménienne. Dans la dernière partie de son ouvrage, Arlen expose l’histoire ottomane, livre un portrait du sultan Abd ul-Hamid, qui fut responsable des massacres de 1895, et présente le régime des Jeunes Turcs, se référant et citant des sources variées à la manière d’un travail de recherche universitaire. Il se présente lui-même comme une sorte de détective, cherchant à résoudre le « mystère » du passé, dont la solution, selon lui, réside dans l’élaboration d’un discours cohérent sur le meurtre d’un peuple. Arrivant au moment de la Catastrophe, Arlen présente un nouvel ensemble de sources qui contribuent au processus d’historicisation de 1915. Nous lisons alors des extraits de témoignages oculaires allemands et de récits de première main des survivants, lesquels permettent à Arlen de comprendre l’idée d’être « haï à mort » et ainsi de sauver la mémoire de son père, qui fut marqué par cette haine en tant que survivant de la Catastrophe.
Pour Peter Balakian, le tournant menant à la découverte est marqué par la mort de sa grand-mère, une survivante de 1915. Témoin de ses flash-backs traumatiques et de ses hallucinations sur son lit de mort, Balakian déclare qu’il est de sa responsabilité de dévoiler le récit de la Catastrophe, qu’elle a effacé durant toute sa vie. Il écrit : « Je réalisai qu’elle fut mon témoin privilégié, et moi le destinataire de son récit. » C’est ainsi que commence sa quête. Tout d’abord, Balakian reproduit des passages des mémoires d’Henry Morgenthau, qui fut ambassadeur des Etats-Unis dans l’empire ottoman et présent lors du siège de Van en 1915. Puis il découvre et reproduit, photographié, un document juridique déposé par sa grand-mère contre le gouvernement turc. Puis il raconte le récit de la survie de sa tante, décrivant de manière explicite l’expérience victimaire de la Catastrophe. Et enfin il reproduit une pétition qu’il a élaborée, intitulée « Prendre position contre le déni par le gouvernement turc du génocide arménien et la collusion des chercheurs à l’université », signée par plusieurs éminents écrivains et chercheurs tels que Susan Sontag et Arthur Miller.

A la fin de ses mémoires, Balakian s’interroge : « Comment vivre en tant qu’Arménien avec le handicap du négationnisme turc ? Et comment guérir ? » Il propose la « commémoration » comme réponse à ces questions, notant que cela « légitime publiquement la douleur de la culture victime ». Il nous est ainsi possible de lire ses mémoires comme une œuvre de commémoration visant à légitimer la douleur de la victime, tout en informant le lectorat anglophone sur le génocide oublié.
En écrivant explicitement contre le déni, les mémoires d’Arlen et de Balakian renforcent la position de l’Arménien en tant que victime sans voix. Je fais l’hypothèse que la littérature, en tant que medium artistique, peut être considérée comme un lieu de déploration sous réserve qu’elle vise à représenter une expérience de la Catastrophe tout en démontrant le paradoxe intrinsèque de la définition de catastrophe : celui du besoin de représenter et de pleurer la perte, couplé avec l’impossibilité de représenter et l’interdiction du deuil.



Source : http://www.reporter.am/pdfs/C110808.pdf

Traduction :
Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés