dimanche 12 avril 2009

Peter Balakian - Interview


Entretien avec Peter Balakian
à propos d’Armenian Golgotha

(The Armenian Reporter, 25.03.2009)



Question : L’évêque Grigoris Balakian est ton grand-oncle. Comment l’as-tu découvert, ainsi que son livre ?
Peter Balakian : En grandissant, je savais qu’il fut évêque dans l’église arménienne. Mon père et mes tantes en parlaient à l’occasion. Même s’ils mentionnaient des ouvrages qu’il écrivit sur l’Eglise arménienne, personne ne citait ses mémoires admirables. Le plus triste, c’est que mes tantes étaient critiques littéraires et que mon père connaissait aussi bien l’histoire, mais ils ne firent jamais mention de cet ouvrage. Je sais que le destin des Arméniens en 1915 les a traumatisés, aussi le silence était-il total lorsque l’on aborda le sujet. J’ai évoqué ma découverte de mon grand-oncle dans un chapitre des mes mémoires, Black Dog of Fate [Le Chien noir du Destin]. Ce sont mes mémoires qui m’ont amené à découvrir les siens. C’est devenu une sorte de dialogue à la fois à l’intérieur de ma famille et sur son histoire.

Question : Comment as-tu retrouvé Armenian Golgotha ?
Peter Balakian : Par hasard, ou non si tu préfères. En 1991, un ami m’envoie l’article d’un magazine français évoquant une commémoration à son sujet. Il était évêque à Marseille à la fin de sa vie. Et l’article mentionnait ces " mémoires extraordinaires sur le génocide arménien ". J’ai immédiatement commandé l’ouvrage à Beyrouth – il est toujours disponible dans l’édition originale en arménien. Et à partir de 1999 je me suis mis à traduire avec une traductrice. Le projet a pris dix ans.

Question : Comment se passait le processus de traduction ?
Peter Balakian : Pour moi, découvrir le récit de survivant de mon grand-oncle, son langage et son existence a constitué un périple émouvant et complexe. La traduction est un processus de collaboration, à la fois lent et assidu. Tenter de trouver les bonnes expressions, les mots, les rythmes et les sonorités de cette riche langue arménienne en anglais contemporain fut un défi sans fin. Et il s’agit d’un ouvrage de 71 chapitres au contenu très sombre.

Question : Comment vois-tu l’existence de ton oncle ?
Peter Balakian : Je n’imaginais pas du tout que mon oncle fut un dirigeant aussi dynamique et un intellectuel aussi éminent dans sa génération. Armenian Golgotha fait revivre la créativité, l’intelligence, l’humanité et la compassion exceptionnelles que ce jeune ecclésiastique arménien déploya face à des forces déchaînées. Sa capacité à négocier avec les responsables turcs, tout en apportant de la nourriture pour le groupe affamé de ses compagnons de déportation, est tout à fait remarquable. Et durant tout le récit, il reste modeste et ne se préoccupe que d’aider les autres. En tant qu’homme d’Eglise, il est angoissé à la fois par les souffrances humaines dont il est témoin et par la destruction de sa culture, une culture dont il est gardien et protecteur. A cet égard, son témoignage est complexe.

Question : En quoi Armenian Golgotha contribue-t-il à notre compréhension du génocide arménien ?
Peter Balakian : Il s’agit d’un texte essentiel. Aucun texte sur le génocide n’est aussi riche, étayé et complexe que celui-ci. Il nous rapproche plus du premier génocide du siècle qu’aucun autre récit à la première personne que je connaisse. Balakian fut l’un des fameux 250 dirigeants culturels arméniens qui furent arrêtés la nuit du 14 avril 1915, au tout début du génocide. Il survécut à quatre années de convois de déportations et assista à des choses que peu de survivants ont décrites.

Question : En quoi témoigne-t-il plus que d’autres ?
Peter Balakian : Il était dans une position unique en tant que prêtre, car les déportés arméniens recherchaient son aide, et durant plusieurs mois, il accompagna des centaines de déportés dans des conditions épouvantables. Sur sa route, il rencontra des survivants d’autres régions de Turquie, qui lui firent le récit des massacres dont ils furent témoins. Par ailleurs, les responsables turcs, pensant qu’il faisait chemin vers la mort, s’ouvraient à lui et lui racontèrent des choses incroyables. De même, les ingénieurs ferroviaires allemands, suisses et autrichiens lui racontèrent les atrocités auxquelles ils assistèrent. Il parcourut des centaines de kilomètres et fut témoin des ruines et des restes de nombreux villages, bourgades et villes arméniennes détruites.

Question : Pourrais-tu préciser au sujet de la destruction de la culture arménienne, de ses artéfacts et infrastructures ?
Peter Balakian : Oui, c’est une part importante du processus du génocide. Raphaël Lemkin, ce juriste polonais qui créa le concept de génocide comme crime international, soulignait le fait qu’un génocide n’entraîne pas seulement le massacre des populations, mais aussi la destruction des institutions culturelles, de la langue, de l’art et des artéfacts, de la religion, etc, de tout un peuple. Dans le cas du génocide arménien, le gouvernement turc a détruit plus de 5 000 églises et écoles arméniennes, ainsi que des milliers d’autres édifices, artéfacts, œuvres d’art et de littérature. Balakian nous montre aussi ce qui arriva aux Arméniens qui furent convertis par la force à l’islam. Il est frappant de lire avec quelle intensité Grigoris Balakian porte témoignage de ce type de destruction lors de sa déportation et de sa fuite.

Question : Que nous montre les mémoires de Balakian sur cet événement en tant qu’acte génocidaire ?
Peter Balakian : Les lecteurs découvriront qu’Armenian Golgotha corrobore ce que la plupart des recherches universitaires ont démontré. Les déportations et les massacres des Arméniens furent planifiés par le gouvernement central ; il nous montre comment le gouvernement turc recourut à la surveillance, créa des listes noires afin d’arrêter les dirigeants culturels, créa des escadrons de la mort, créa de fausses provocations afin d’arrêter les Arméniens, et ainsi de suite. Le chapitre 11 donne le schéma directeur du processus génocidaire.

Question : Pourquoi est-il si important aujourd’hui d’étudier le génocide arménien ? Après tout, cela s’est passé il y a près de 95 ans.
Peter Balakian : En fait, le génocide arménien est le modèle de tous les génocides qui suivront à l’époque moderne. Il inaugure ce que l’on pourrait appeler l’âge du génocide moderne. C’est le premier exemple dans lequel un Etat nation utilise son armée, sa bureaucratie et sa technologie pour exterminer un groupe ciblé de populations dans une période de temps déterminée. Plus d’un million de gens furent tués en une année. Hitler fut inspiré par le génocide arménien ; il observa que l’on peut se débarrasser ainsi d’un groupe ethnique haï et déclara en août 1939 : " Après tout, qui parle aujourd’hui de la destruction des Arméniens ? "
Deuxièmement, Raphaël Lemkin, l’homme qui a développé le concept de génocide, l’a fait en grande partie sur la base de ce qui arriva aux Arméniens en 1915. Le génocide arménien fait partie de la genèse-même du terme.
Troisièmement, le déni continu de ce génocide par le gouvernement turc est un exemple dangereux pour ceux qui commettraient aujourd’hui un génocide.

Question : Pourquoi le gouvernement turc nie-t-il aujourd’hui le génocide arménien ?
Peter Balakian : C’est une question complexe et j’aimerais souligner quelques points saillants. La Turquie est socialisée depuis sa fondation en tant que république moderne par certains tabous, et l’un d’eux concerne la disparition des Arméniens. Les Turcs apprennent qu’il y eut autrefois des Arméniens en Turquie, qu’ils furent un " peuple déloyal " et que tout ce qui leur arriva fut de leur faute. En même temps, toute histoire véritable des Arméniens est rejetée en Turquie, et le peuple turc n’est pas libre de critiquer sa propre société, ni son histoire. Si vous rejetez toute regard critique sur votre pays, vous finissez par créer des récits négationnistes à propos de l’histoire.

Question : Mais pourquoi la Turquie tente-t-elle aussi agressivement de censurer la vérité sur son histoire à travers le monde ? Cela semble excessif et contreproductif pour la Turquie, en particulier si elle veut rejoindre l’Union Européenne.
Peter Balakian : La plupart des gens informés reconnaissent que la campagne négationniste de la Turquie retarde la Turquie ; cela jette une ombre sur toute la société et cela montre à l’Europe, par exemple, que la Turquie n’est pas une nation véritablement démocratique, même si elle a un Parlement. Une société qui poursuit en justice ses intellectuels les meilleurs, tel son Prix Nobel Orhan Pamuk, pour avoir reconnu le génocide arménien, n’est pas encore une démocratie.


Source : http://www.reporter.am/go.cfm?path=/go/article/2009-03-25-a-conversation-with-peter-balakian-on-armenian-golgotha&pg=1

Traduction : George Festa – 04.2009 - Tous droits réservés