lundi 27 avril 2009

Remember 10 / 24




Gevorg Melikyan : le vécu d’un professeur



Le pas est lent, mais assuré ; les vêtements sont soignés, les manières polies.
Cela fait 57 printemps que le doyen et très respecté professeur Gevorg Melikyan arpente les couloirs de l’Académie d’Agriculture, où la faculté le considère avec respect et ses étudiants avec intérêt.
Dans les souvenirs de Gevorg, une enfance insouciante avec des parents affectueux, une grande maison et une vie aisée qui disparurent en un instant, cédant la place aux privations et aux souffrances.
Gevorg est parmi les rares survivants du génocide encore vivants, lui qui fut témoin des refuges et des violences.
Ce professeur n’est pas seulement un formateur en agronomie, c’est aussi une histoire vivante.
Gevorg Melikyan est né en 1913 à Igdir. Des années plus tard, en évoquant le génocide et les événements de cette période, il mesure la distance parcourue, tandis que chaque mot le ramène au passé.
« Lorsque nous partîmes en quête de refuge tous ensemble, avec nos proches et nos voisins, j’avais cinq ans, se souvient-il. Plusieurs épisodes ont laissé une empreinte indélébile dans mes souvenirs d’enfance, soufflant dans mon âme à la manière d’un film. Mon grand-père était ecclésiastique, ma grand-mère ne voulait pas entendre parler de départ et eut une attaque cardiaque, le jour où nous nous préparâmes nos affaires.
Nous avions une grande maison, mes parents géraient un magasin à Igdir. Nous avons appris qu’il fallait partir la nuit tombée. Notre maison avait deux portes. Mon père ferma avec soin la porte de derrière et s’approcha de la principale en la fermant comme si nous avions prévu de revenir deux jours après. »
Sous le poids des années qui se sont succédé, cet homme âgé rassemble ses mains et rappelle que le génocide fut le plan détaillé des autorités turques en vue d’anéantir les Arméniens.
« Plusieurs épisodes ont perduré dans mes souvenirs, dit-il. La rue était bondée de gens qui passaient, avec des charrettes, des chevaux, des chameaux. Les gens emmenaient avec eux tout ce qu’ils avaient réussi à emporter, surtout de petits balluchons, car ils avaient eu peu de temps et tentaient de fuir. C’était le chaos ; beaucoup ont perdu leurs proches, leurs enfants sur la route. Je me rappelle très bien ces kilomètres de gens en train de marcher que nous rencontrions. Une partie d’entre eux se dirigeaient vers l’Arménie orientale, les autres tentaient de trouver refuge dans les pays arabes ou fuyaient vers l’Europe. Les gens disaient qu’on serait en sécurité dès qu’on aurait traversé l’Arax, mais peu y arrivèrent. » Traverser le fleuve ne garantissait pas un meilleur destin.
Malgré les épreuves, Gevorg et des centaines d’autres familles parvinrent à atteindre Erevan. Mais pour y découvrir la faim et de terribles maladies.
En dépit de la dureté des temps, dit-il, les Arméniens ont eu suffisamment d’énergie pour continuer à vivre, créer des familles et tenter de réussir. Médaillé du prix « Anania Shirakatsi » et de l’Académie Nationale des Sciences, cet enseignant a deux fils et quatre petits-enfants.
« Plusieurs de nos proches vivaient dans des villages. Ils furent tous massacrés. Nous n’en avons retrouvé aucun en vie. On déplora de nombreux enfants, la majorité des familles subirent des pertes. La population fut vouée aux souffrances, aux persécutions et à l’extermination. Ce sont des réalités que nous ne pourrons jamais oublier. »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés