mardi 28 avril 2009

Remember 11 / 24




Gyulena Musoyan : La nuit aux 30 mariages



« On marchait, sans aucune idée de date ou de temps, à travers le désert, sans eau, ni pain ni quoi que ce soit », raconte Gyulena Musoyan. En 1915 elle avait 12 ans, vouée à devenir une survivante du génocide arménien.
Le village de Kesab, en Turquie ottomane, où elle naquit, comptait une école et une église jusqu’en 1915. « On allait chaque jour à l’église après les cours. On jouait dans la cour de l’église », dit-elle, le regard s’éclairant à ces souvenirs. « Nous vivions en paix, jusqu’au jour où j’entendis les hommes de notre famille parler dans la cour. »
Après tant d’années, elle se souvient encore distinctement de cet avertissement : « Les tueurs arrivent. »
Les unités militaires turques gagnèrent le village durant la nuit. Les hommes du village furent emmenés en dehors pour être tués. Seul le cadet des six oncles de Gyulena, qui avait été envoyé à Chypre pour y étudier, échappa à cette mobilisation. « On a entassé nos affaires sur un âne et on a quitté le village – il n’y avait que des femmes, des enfants et mon vieux grand-père. »
« Il faisait un soleil de plomb, mais on n’arrêtait pas de marcher. Le jour on marchait et la nuit on dormait – on dormait dans le désert -, partout où on pouvait. Puis, un matin, un cavalier s’est approché de nous et s’est mis à frapper mon grand-père.
Ma mère parlait bien le turc, alors elle s’est approchée du cavalier, l’a saisi par les bras et l’a secoué en lui disant : « Pourquoi le bats-tu ? De quoi est-il coupable ? » Mon grand-père mourut en chemin. Nous l’avons enterré à cet endroit – sous une grosse pierre. »
La famille se retrouva dans le village de Hamma.
« Les Turcs placèrent les femmes et les enfants dans une maison où un homme dans la cinquantaine nous surveillait », précise Gyulena, chiffonnant un petit mouchoir de ses mains soignées et ridées.
« Imaginez-vous ! Le prêtre de l’église de Kesab maria 30 couples en une seule nuit ! Vous savez pourquoi ? », dit-elle en regardant droit dans les yeux son hôte. « Nous avions peur que les Turcs arrivent et emmènent nos filles les plus belles. On fit peu de distinction entre les proches et les autres. Les familles se mirent d’accord entre elles et on maria filles et garçons. »
Ses oncles réussirent à s’échapper, mais les jours suivants, Gyulena vit l’un d’eux mourir, puis son fils et nombre de ses voisins.
« En 1918, on est allés à Jérusalem », dit-elle, montrant un tatouage sur son bras qui ressemble maintenant plus à une vague ecchymose qu’à la marque de la croix chrétienne. « On m’a fait ça à Jérusalem, où ma mère tomba malade et fut emmenée à l’hôpital. Les enfants furent conduits à Port Saïd dans un asile, où on mangeait deux fois par jour. On ramassait aussi des biscuits dispersés à terre, que les avions distribuaient au titre de l’aide humanitaire. »
Après quatre années, la famille se réunit à nouveau à Kesab. Ils n’y trouvèrent que ruine et destruction ; plus d’école, plus d’église. « Avec l’aide de pays étrangers, on les a reconstruites. De nouveau, j’allais à l’école. J’étais une excellente élève, mais mon père ne m’a pas autorisée à continuer mes études dans une école caritative, préférant me voir rester à la maison. Mon frère, au contraire, partit étudier à Chypre. Entre temps, j’ai commencé à travailler à l’école locale. Puis en 1939 je me suis mariée. J’ai eu deux filles. Pas de fils. »
Dans les années 1940, lors de la seconde vague de rapatriement, plus de 89 000 Arméniens dispersés à travers le monde rejoignirent l’Arménie soviétique. Et parmi eux la famille de Gyulena Musoyan. « Au village, un prêtre prêchait pour le rapatriement en Arménie, dit-elle. On est arrivés à Batoumi. Les choses sont devenues plus claires. Dans la gare, les gens ramassaient des miettes de pain sous les trains. Mais on est restés. Grâce à Dieu, nous avons eu des bons et des mauvais moments. L’Etat me verse une pension et je suis contente. »
Dans l’angle, l’homme qui écoutait en silence, pendant que sa grand-mère racontait l’histoire de sa vie, sourit. « Chante-nous un sharakan [hymne] ! », lui demande-t-il. La dame âgée, 102 ans lors de cet interview, nous confie : « Excusez ma voix médiocre aujourd’hui. Que voulez-vous que je chante ? Narekatsi ? Nalbandyan… ? »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés