mardi 28 avril 2009

Remember 12 / 24




Margo Hakobyan : Sept années de bonheur



Margo Hakobyan est née le 24 avril 1911, quatre ans avant que son peuple ne devienne une espèce en danger à Igdir, qui fait partie de l’actuelle Turquie.
Maillon d’une chaîne liée à une histoire terrible, et honorée, si l’on peut employer ce terme, du titre de « survivante », Maro déclare que les sept premières années de sa vie furent les plus heureuses. Une vie qui s’acheva l’année dernière [2006], peu de temps après cet entretien.
Margo naquit au sein de la nombreuse famille d’Arshak agha [titre honorifique], un marchand prospère d’Igdir, à une époque où un enfant était censé ne profiter que des bonnes choses de l’existence.
Heureuse, pacifique et insouciante – telle était alors sa vie. Arshak agha faisait le commerce des tissus dans son magasin et gérait aussi un moulin à eau, tandis que son épouse s’occupait des tâches domestiques.
« A Igdir, nous possédions une maison en pierre à étage. Je me rappelle notre grand verger – avec des poiriers et la maison toute meublée. Tous les dimanches, les amis de mon père se réunissaient pour fumer le narguileh », raconte Margo, plongée dans ses souvenirs.
« Ah, quelles tables on dressait pour Pâques ! Avant la déportation, on vivait très bien. Mais après, on était affamés. Notre vie n’a pas été agréable. »
La vague sanglante qui balaya la Turquie à partir de 1915, exterminant et déportant les Arméniens sur sa route, atteignit Igdir, l’une des zones éloignées de peuplement à l’est du pays, en 1918.
« Je jouais dans la cour avec mes sœurs, lorsque soudain mon père est arrivé, haletant et disant que la guerre avait éclaté, se souvient Margo. Il nous a dit : « Les enfants, dépêchez-vous, montez dans la charrette, on doit s’enfuir ! » Avant de nous faire monter dans la charrette, mon père alla chercher ma mère. »
Les yeux emplis de larmes, un balluchon à la main, la mère de Margo monta elle aussi dans la charrette, puis les Hakobyan prirent la route de l’exode.
« Nous avons laissé tous nos biens derrière nous. Ma mère n’eut que le temps de prendre ses objets de valeur et de l’argent dans un balluchon. Chemin faisant, on entendit une bombe. Les Turcs lançaient leur attaque. Ils s’engouffrèrent dans Igdir après notre départ. Il y avait des déportés tout le long de la route, ils étaient désorientés, criaient. », précise Margo.
Les Hakobyan atteignirent Etchmiadzine et le lendemain partirent pour Tiflis (l’actuelle Tbilissi) rejoindre la maison d’un oncle, où ils étaient attendus par leurs deux filles et un fils qui étudiait là.
Après avoir passé un an à Tiflis, les Hakobyan s’installèrent à Erevan, en quête d’une vie meilleure en Arménie. Après avoir dit adieu à leur enfance heureuse, Margo et ses sœurs cadettes luttaient maintenant pour gagner leur vie.
« C’était en 1920, la pire période. Les immigrants mouraient de faim et de maladies dans les rues ; les gens n’avaient même pas le temps d’apporter des cercueils pour les enterrer tous… »
Le mariage de Margo avec un militaire qui lui avait promis un avenir heureux s’avéra être une nouvelle désillusion. Après sept ans de mariage, en 1939, son mari fut arrêté en tant que traître à sa patrie et, l’année suivante, il fut exilé dans un camp disciplinaire de travail en Sibérie. S’ensuivirent 17 années d’épreuves durant lesquelles Margo éleva seule ses trois enfants – deux filles et un fils.
« Ceux qui savaient que mon mari était exilé craignaient même de s’approcher de nous. Lorsque mon mari fut exilé, je fus radiée de mon travail, mais réintégrée l’année suivante. Pendant 17 ans, j’ai travaillé comme directrice de crèche. Durant toutes ces années j’ai réussi à élever mes enfants, si bien que tous les trois ont fait des études supérieures. »
Le mari de Margo fut amnistié et revint d’exil en 1956, mais il mourut trois ans plus tard. « Il n’eut jamais de vie normale », commente Margo.
Elle ressort une photographie de famille, datée de 1922. Sur le cliché Margo est la benjamine – âgée d’un an, potelée, l’air serein, assise au premier rang à côté d’autres enfants, et protégée par toute sa famille derrière elle. Elle admire la robe de sa grand-mère. « Plus personne ne s’habille comme ça de nos jours. », commente-t-elle.
A sa mort, la fille de « l’agha » vivait d’une pension mensuelle de 10 000 drams (environ 25 dollars US), plus une allocation mensuelle d’environ 12 dollars, que verse le gouvernement arménien aux survivants du génocide.
Elle naquit un jour qui s’est confondu avec la plus grande tragédie qu’aient connu les Arméniens. Ses petits-enfants s’efforçaient de rendre le 24 avril moins douloureux et plus agréable pour Margo – rude tâche pour quelqu’un né auréolé du prestige d’Arshak agha et contraint de survivre.

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés