mardi 28 avril 2009

Remember 13 / 24




Mariam Avoyan : trop jeune pour comprendre, trop âgée pour oublier.



« Je me rappelle très bien de ce Turc ; il s’appelait Chle. Il arriva, monta sur notre toit. Mon oncle était assis là avec sa fille.
Mon oncle s’appelait Mkrtich. Le Turc lui dit : « Mkrtich, emmène ta fille à l’intérieur, viens discuter un peu. » La fille avait mon âge. Il la fit rentrer et allait sortir, lorsque le Turc l’abattit. Mon oncle était naïf, alors que le Turc s’était préparé. »
Mariam Avoyan, qui vit dans le village de Nerqin Bazmaberd, près de Talin, se souvient de 1915, alors qu’elle avait six ans. C’est là qu’elle apprit les mots « massacre » et « pillage ».
Elle habitait la région de Sassoun, dans la Turquie actuelle, jusqu’à ce que sa famille en soit chassée.
Les tueries laissèrent une impression indélébile. « Je n’oublierai jamais ce massacre », dit-elle.
Calme et sereine, cette femme menue est étreinte par l’émotion lorsqu’elle parle ; ses yeux bleus s’embuent de larmes.
« Je me rappelle très bien de ces massacres. Ils ont débuté alors que je commençais à grandir. », dit-elle. « A cette époque, les Arméniens et les Turcs vivaient en paix. »
Mais plus pour longtemps. Du haut de ses six ans à peine, elle fut témoin du génocide.
« Ils rassemblèrent les Arméniens en un seul lieu – les hommes, les femmes et les enfants -, puis ça a commencé. Les soldats turcs cernaient les Arméniens. Ils apportèrent du gazaghi [le kérozène, dans le dialecte du Sassoun], en aspergèrent tout le monde et y mirent le feu. En attisant le feu, ils laissèrent s’échapper ceux qui s’enfuyaient en courant, afin de les abattre ensuite. Où pouvaient-ils courir ? L’odeur de la fumée et du sang recouvrait la terre, le ciel s’assombrissait, les gens n’arrivaient plus à se voir distinctement. Il y avait des enfants, des femmes, des hommes, par milliers. Ils ont mis le feu… Quand ils les ont vus tous à terre, ils sont partis. », poursuit Mariam, son visage âgé davantage étreint par la souffrance que par la haine.
Elle tient à évoquer aussi les Turcs qui se montrèrent bons envers les Arméniens.
Pour ce n’est pas en leur nom que l’histoire de cette période est écrite et disputée…
« Le matin suivant, ils vinrent pour le pillage. Ils retournèrent les cadavres et prirent les objets en or. La femme de mon oncle, Margarit, tenait son enfant dans ses bras. Elle n'avait pas été tuée, mais l’enfant était mort.
« Lorsque le Turc la retourna pour prendre ses bijoux, il la reconnut et lui dit : « Margarit, lève-toi. J’ai mangé du pain de ta main. Lève-toi, je te ramène chez toi. »
La famille de Mariam – son père, sa mère et leurs sept enfants – s’enfuit du Sassoun en quête d’un refuge possible.
« Alors le massacre a commencé. Ils tuaient tout le monde. Les rescapés s’enfuyaient en courant dans les montagnes, les gorges, les forêts. On s’est enfuis vers Moush. »
C’est là, se souvient-elle, qu’arriva de Russie le héros de l’Arménie, le général Andranik, qui combattit les Turcs et aida les Arméniens en quête de refuge.
Mais beaucoup ne survécurent pas à l’exode, dont le père de Mariam, Grigor Avoyan, très connu dans le Sassoun.
« On souffrait de faim et de soif sur la route enneigée, dans les gorges. Mon père partait avec d’autres ramasser pour nous des herbes comestibles. Les Turcs sont arrivés et ils ont pris mon père, trois autres hommes et deux femmes… »
Après s’être emparé d’eux, les soldats turcs obligèrent un des Arméniens à écrire la liste des noms de ses compatriotes. Une fois sa tâche finie, ils l’ont appelé.
« Lorsqu’il s’est approché, le Turc lui coupa les oreilles, les mit sans sa poche et s’en alla. L’homme resta au milieu du champ. On est restés une journée dans les montagnes, puis, de nouveau, on a vu cet homme. Il nous apprit que les turcs avaient emmené mon père Grigor et qu’ils l’avaient tué. »
Pour la famille de Mariam, l’exode débuta avec sept enfants et ne s’acheva qu’avec deux d’entre eux. Les autres moururent de faim et de maladie.
« Ma sœur Soseh était plus âgée que moi, 12 ans. A cette époque, les filles entre 10 et 12 ans étaient mariées. Il y avait un Turc qui disait toujours à mon père : « Grigor, donne Soseh à mon fils et je te protègerai jusqu’à la fin de ta vie. » A quoi mon père répondait : « Jamais je ne dégraderai l’Arménie et le nom d’Arménien ! » Il ne la lui donna pas, disant : « Je ne trahirai pas les Arméniens ! Les Arméniens doivent rester Arméniens ! » »
Atteignant l’Arménie, le reste de la famille se déplaça de lieu en lieu jusqu’à ce qu’elle s’établisse dans la région de Talin, où la majorité des habitants étaient aussi originaires du Sassoun.
« Nous avons grandi au sein des souffrances et des larmes, dit Mariam. Jamais je n’ai mangé à ma faim, ni vraiment dormi, ni été vraiment habillée, ni ri aux éclats… Si la justice existait sur terre, le génocide arménien serait reconnu ! »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés