mardi 28 avril 2009

Remember 14 / 24




Mary Davtyan : " L’appel du sang "



Ses yeux brillants de larmes, au rappel de ces scènes terribles, replongent dans le passé. Mary Davtyan fait l’éloge de son père et se souvient des jours amers de son enfance.
" Mon père et moi étions seuls au monde ; mon pauvre père avait perdu ses trois sœurs, deux frères et ma jeune mère, si belle ", se souvient Mary.
Pour Mary, le génocide de 1915 débuta par la mort de sa mère : " J’avais cinq ans, ma mère était jeune, 18 ou 19 ans, très belle. Une nuit, elle alla dire au revoir à ses parents, car nous nous préparions à partir le lendemain matin. Plantés devant sa porte, les Turcs l’attrapèrent et abusèrent d’elle, mes grands-parents sortirent pour lui venir en aide : tout fut passé au fil de l’épée. "
Cette mère de famille reposa ainsi à tout jamais dans sa Sebastia natale, tandis que Mary et son père partirent en quête d’un refuge.
" Je m’en rappelle comme en rêve. J’avais horriblement faim, mes pieds saignaient, j’étais épuisée et je criais tout le temps, demandant ma mère. "
Dans ses souvenirs d’enfance, sa mère demeure tel un rêve – belle et inaccessible – comme si elle allait sortir de la foule du flot de réfugiés, approcher et sauver son enfant.
" Quand je criais trop fort, mon père me disait : " Mère viendra bientôt, elle va vite nous rejoindre " et moi je le croyais. " Son regard triste, empli de bonté, se fixe au loin, là où se perdent ses souvenirs d’enfance.
" A cette époque, les jeunes filles faisaient tout pour paraître affreuses aux yeux des Turcs. Ils éclairaient le visage des femmes, une par une, et prenaient celles qui étaient belles. La grand-mère de ma bru se rappelle comment les Turcs voulaient s’emparer de sa sœur. Ils avaient écrasé son enfant de trois ans dans un moulin à blé ; elle se pendit elle-même avec ses propres cheveux pour échapper aux Turcs. "
Sa voix tremble, Mary garde le silence, puis poursuit : " Nous fûmes sauvés ; on est montés à bord d’un bateau et on est arrivés en Grèce. "
Ces réfugiés qui avaient lutté entre la vie et la mort entamèrent une vie nouvelle en Grèce. Le père de Mary se remaria et l’enfant qui avait perdu sa mère retrouva la chaleur maternelle.
" On venait juste de panser les plaies du génocide, lorsqu’une nouvelle guerre – la Deuxième Guerre mondiale – commença. Les bombardements, la faim, des jours passés à se cacher. Et pourtant je me suis mariée durant cette terrible période : nous avons célébré la cérémonie en secret, dans une pièce sombre, aux fenêtres couvertes de vêtements. Si nous avions éclairé, on aurait été bombardés ! " Elle rit, songeant à l’héroïsme de sa jeunesse.
La famille qui avait fui le génocide rejoignit sa patrie en 1947, y bâtissant une maison, y élevant enfants et petits-enfants.
Néanmoins, pour Mary, le miracle ne fut pas tant d’avoir échappé au génocide, que de réussir à retrouver ses tantes. " Mon père pensait souvent à ses sœurs et à ses frères. Il ignorait s’ils avaient survécu ou s’ils avaient été massacrés. On avait un voisin qui connaissait notre histoire. Une fois, lors d’un voyage d’affaire en France, il rencontra des Arméniens qui s’étaient réunis dans la maison où il était logé. Ils parlèrent du génocide. L’un d’eux parla d’Onik, son frère disparu. Ils ignoraient si Onik était vivant ou non. Apprendre le nom de la famille leur permit de comprendre qu’ils avaient retrouvé leur frère aîné, qu’ils avait perdu enfants. "
Les retrouvailles entre les sœurs et le frère eurent lieu en 1960 à Erevan, 45 ans après.
" Lorsque les gens sont descendus de l’avion, mon grand-père s’écria : " La voilà ! Ma sœur ! " Il franchit les barrières et s’élança vers l’avion ", raconte Hovhannes Davtyan, le fils de Mary. " Dans l’aéroport, les gens criaient. Il ne se rappelait pas de son visage, mais c’était l’appel du sang. Il disait : " Je sais que c’est ma sœur ! " "
Mary saisit un portrait de son père et de sa tante retrouvée, commentant, tout heureuse : " Je suis contente qu’ils se soient retrouvés, au moins ils sont morts en paix. "
Mary attend encore d’avoir retrouvé la paix : " La Turquie va reconnaître ce qu’elle a fait. Comment peuvent-ils dire qu’il n’y a pas eu de génocide ? Nous avons rêvé ? Et qui a tué ma mère ? "

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés