mercredi 29 avril 2009

Remember 15 / 24




Shmavon Sahakyan : survivre grâce au chant



Il chante d’une voix lente, murmurant presque, un chant dédié au Mont Yaghluja. Des larmes coulent de ses yeux éprouvés, diluant le présent et ramenant Shmavon Sahakyan à Zrchi, le village escarpé de sa lointaine jeunesse.
Shmavon s’arrête de chanter et rassemble ses esprits pour nous raconter son histoire avec précision.
« Je n’arrive pas à oublier notre maison, notre cour, nos vergers. J’y pense jour et nuit. Peut-être les reverrai-je un jour, mais je ne crois pas. J’espère qu’au moins mon fils Samvel pourra les voir. Je ne sais pas, le monde entier fait des efforts aujourd’hui pour que ces terres soient rendues. », dit-il.
Samvel est le plus jeune fils de Shmavon. Il étend sur une table la carte de Zrchi dessinée par Shmavon : « Tout est dessiné en détail. Là se trouvait notre maison ancestrale, là le moulin du village, qui leur appartenait aussi. Je pense qu’un jour je visiterai sûrement ce village pour voir là où mon père est né. »
Zrchi était l’un des 859 villages de la province de Kars (selon des données de 1913). Il était situé entre les villes de Kars et Kaghzvan et comptait 1 500 habitants environ.
Shmavon, le grand-père de Mkrtich et Maro, est fier de rappeler que leur famille était l’une des plus riches du village. Il se souvient de son père, Sahak, et de sa mère, Noyem.
« Ma mère était très belle. On racontait que lorsque mon père avait ramené ma mère, sa jeune épouse, au village sur un cheval, les villageois disaient : « Mon gars, quelle belle femme tu ramènes là ! » Pour préserver sa beauté, elle prenait des bains de lait. », se souvient Shmavon, qui poursuit : « On avait une camionnette, des charrettes, plusieurs hectares de champs de blés et d’orge. »
Tout devient noir et blanc lorsque la mémoire du vieil homme revient à « la débâcle ».
La province de Kars, en Arménie occidentale, était proche de l’Arménie orientale. Sa situation la rendait plus sûre, du moins était-elle censée l’être. Les rares survivants comme Shmavon, parlant de villages comme celui de Zrchi, ne savent que trop bien qu’aucun territoire arménien n’était à l’abri des attaques des Turcs ottomans.
« Les massacres ont commencé bien avant 1918. Des nouvelles sur les exactions nous parvenaient. Comme tant d’autres, mon grand-père décida d’emmener sa famille à Alexandropol (l’actuelle Gumri), située à une soixantaine de kilomètres de l’endroit où nous vivions. », se souvient-il.
Cette famille de sept personnes émigra en avril 1918, alors que Shmavon était âgé de six ans. A cause de la famine et la pauvreté en Arménie, son grand-père, sa grand-mère et son oncle moururent.
Les conditions étaient si misérables que son père décida de ramener la famille à Zrchi, où ils ne trouvèrent que ruine et désolation.
« Ils avaient tout pillé. On n’avait rien pour vivre. Je me rappelle comment nous avons pris les rondins de notre maison, les découpant et les chargeant sur notre dos. C’était en 1919. On les amenait dans la montagne pour les Kurdes qui campaient dans leurs yaylas [tentes] et on les échangeait contre du bois de chauffage et du tahn (la boisson arménienne traditionnelle, faite de yaourt, d’eau et de sel) pour avoir de quoi boire. On avait si faim qu’on mangeait de l’herbe. », rappelle-t-il.
Le père de Shmavon décida de sauver ses enfants dans un orphelinat.
« Pour moi, c’est comme si c’était hier. », dit Shmavon.
Durant dix ans, Shmavon vécut à l’orphelinat de Gumri.
En 1935, il épousa Anechka Sahakyan, originaire du village d’Azatan, près de Gumri.
Six ans après, comme des milliers d’autres Arméniens, Shmavon partit à la guerre. Après avoir combattu cinq ans durant, il revint à Gumri, où il éleva avec sa femme quatre enfants. Son épouse est décédée en 1996. Aujourd’hui, Shmavon a dix petits-enfants et quatorze arrière-petits-enfants.
Lié par tant de vies au présent, Shmavon reste d’autant plus habité par le passé. Sa mémoire ne l’a jamais trahi. « A l’orphelinat, notre destin était le même. Chacun de nous souffrait dans son cœur. Beaucoup avaient perdu toute leur famille. On est devenus plus courageux en nous encourageant mutuellement. »
Shmavon ne se sépare jamais de sa carte dessinée à la main. Les mains tremblantes, il nous montre l’école, l’escarpement, l’église, la maison familiale.
« Mes plus beaux souvenirs sont liés à ma grand-mère. Chaque matin, elle se levait, recueillait le tonir et préparait le tahn. Puis elle faisait cuire le lavash. On mangeait, puis on allait courir sur le Mont Yaghluja pour aller jouer. »
A nouveau ses lèvres entonnent les paroles d’un chant : « Yaghluja si haut… Yaghluja notre montagne… »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés